Entreprises corses sous confinement : quel bilan ?

Du 17 mars au 11 mai, des enseignants-chercheurs de l’Université de Corse ont suivi le quotidien d’une quarantaine de chefs d’entreprises insulaires. Leurs difficultés, leurs doutes, leurs espoirs. Une matière bien utile pour affronter la prochaine crise.
© Picsels

Ils dirigent une concession auto, vendent des cuisines sur mesure ou créent des sites internet.
Pendant huit semaines, alors que le monde vivait sous la cloche du confinement, que leurs employés et leurs fournisseurs étaient claquemurés chez eux, ces chefs d’entreprises ont partagé leur quotidien avec des enseignants-chercheurs en sciences de gestion de l’université de Corse.
 

Le campus de l'Université de Corse, à Corte.
Le campus de l'Université de Corse, à Corte. © Pascal Pochard-Casabianca / AFP


« La genèse du dispositif remonte aux annonces d’Emmanuel Macron, le 16 mars, explique Thierry Fabiani, l’un des co-auteurs de l’étude. Cela a suscité chez nous, chercheurs, une prise de conscience qu’on allait vivre une période exceptionnelle et qu’il y aurait des enseignements à en tirer ».

ils étaient perdus, déboussolés

Dès le lendemain, et jusqu’au 11 mai, une quarantaine de patrons (le double avait été contacté), choisis pour leur représentativité du tissu économique insulaire, a tenu un journal de bord numérique.
Chaque semaine, ils ont répondu aux questions des chercheurs sur leur ressenti, leurs besoins, leurs priorités; exposé leurs inquiétudes, leurs doutes, leurs espoirs aussi, quand le temps de se projeter dans l’avenir est enfin revenu.
 

Plusieurs milliers d'euros se sont évaporés des comptes en quelques minutes au profit de bénéficiaires inconnus.
Plusieurs milliers d'euros se sont évaporés des comptes en quelques minutes au profit de bénéficiaires inconnus. © FRANCE 3


Sidération, action

« On voit bien à leurs réponses qu’il y a eu deux temps distincts, précise Thierry Fabiani. Le premier, très court, 10 jours, c’est le temps de la sidération, ils étaient perdus, déboussolés, face aux nombreuses difficultés, à l’inconnu. Mais très vite, ils sont entrés dans un deuxième temps, l’après. Pas simplement l’après 11 mai, mais en se projetant à long terme, sur les deux années de difficultés qui s’annonçaient ».

Tout ça pour ça

Jean-Claude Campana a participé à l’étude.
A la tête de deux concessions auto qui emploient 25 personnes, il se souvient du stress intense des premières heures.

« Stress pour l’entreprise, mais aussi bien sûr, pour la famille. Ensuite, j’ai éprouvé de la colère pour ces fermetures qui empêchaient tout. Et puis lorsque le Président a annoncé qu’il prolongeait pour un mois, j’ai préparé l’après, mais c’était comme un mois de grandes vacances. Et la normalité est revenue si vite au regard de l’énorme effort qui a été fourni que je me dis surtout : tout ça pour ça ! ».
 

Isolés, démunis, sans information ni interlocuteur

L’intérêt de l’étude est double : d’une part, les informations collectées permettent de comprendre comment les dirigeants ont vécu cette situation inédite.
Il apparait que la plupart d’entre eux se sont sentis isolés, privés d’informations et d’interlocuteurs dans un moment où ils en avaient pourtant particulièrement besoin.
 

La pudeur, la honte, la peur...
La pudeur, la honte, la peur... © DR


« C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai participé à l’étude, poursuit Jean-Claude Campana. On s’est rapidement senti très seul. L’étude m’a donné l’occasion d’exprimer mes craintes, et de me jauger ».

Cette étude, ça a été un détonateur

Autre témoignage, celui de Franz Léandri, gérant d’une entreprise de cuisine. « Participer à cette étude, ça été comme un détonateur, ça m’a boosté à un moment important, alors qu’on ne savait pas où on allait. Répondre à ces questions, régulièrement toutes les semaines, ca nous a tenu intellectuellement en éveil et ça m’a fait me dire qu’on ne pouvait pas lâcher, qu’il fallait tenir bon ».

Le deuxième intérêt de l’étude, c’est d’en tirer matière à faire mieux à l’avenir.
« Notre réflexion, indique encore Thierry Fabiani, porte sur la création d’une communauté d’entraide, de partage des bonnes pratiques en cas de crise. Cette communauté est simple à activer grâce à la technologie ».
 

Quand confinement rime avec florissant

Internet, l’avoir ou pas, savoir s’en servir ou pas, en « être  » ou pas...
Pendant le confinement, cela a très clairement fait la différence.

« Cette crise a montré l’urgence absolue qu’il y avait à doter toute la Corse de la fibre, à amener le réseau partout ou les gens peuvent en avoir besoin, pour le travail, l’école, les jeux », estime Christophe Gautier. 

 L'urgence absolue à doter toute la Corse de la fibre

Fondateur d’une très petite entreprise de création de sites internet comptant un seul salarié, basée à Ajaccio, avec des clients dans le monde entier, il a « joué le jeu » des chercheurs pendant huit semaines.
 

© France 3 Normandie/ B Dunglas


« Ma chance, résume t-il, c’est que ma boîte tient dans mon ordi. Mon lieu de travail, campusplex, était fermé, il a fallu que je m’installe à domicile avec une famille confinée qui ne bossait pas. Mais ça s’est très bien passé ».

Son témoignage est d’autant plus intéressant que pour ce prestataire de service sur internet, le confinement a coïncidé avec une très intense activité. « Cela a été pour moi une période florissante, tout le monde voulait développer sa présence sur internet, améliorer son référencement pour l’après. Je m’attendais à tout moment à ce que mes clients m’appellent pour me dire on stoppe tout, c’était ma crainte, mais en fait il y en a eu très peu. Participer à l’étude, ca m’a permis de voir que l’entreprise allait mieux que ce que j’imaginais au début ».
 

Le verdict de Septembre

«Le point positif relevé par les participants, poursuit Thierry Fabiani, c’est que l’étude les a forcés à s’interroger sur le fonctionnement de leur entreprise, sur les retards technologiques, sur les moyens de communiquer avec les salariés, avec ses fournisseurs »
 

A Aubervilliers, les écoles sont fermées depuis le 13 mars.
A Aubervilliers, les écoles sont fermées depuis le 13 mars. © E. Ferret


Jean-Claude Campana s’étonne ainsi d’avoir évolué sur la question du télétravail.  « Je constate que la période m’a ouvert l’esprit sur le sujet. J’éprouvais une suspicion, cette idée que les gens en télétravail ne travaille pas vraiment. J’ai vu que contrairement à ce que je croyais, on pouvait adapter le rythme de travail de certains, que ça fonctionnait même dans l’économie réelle d’une concession automobile ».

Cette situation a finalement engendré beaucoup d'innovations dans l'entreprise

Franz Leandri fait le même constat : 
« Mes salariés ont appris le télétravail et moi aussi. Cette situation a finalement engendré beaucoup d’innovations dans l’entreprise, pour réorganiser le travail, répondre quand même aux clients ».

 

En 2020 comme pour toutes les années, le code du travail prévoit 11 jours fériés.
En 2020 comme pour toutes les années, le code du travail prévoit 11 jours fériés. © K. Tir / France 3 Auvergne


Reste que tous le disent : il est un peu tôt pour se retourner sur la crise et ses conséquences.
« Mon inquiétude, elle n’a jamais été pour maintenant, elle est pour septembre, indique Jean Claude Campana. Pour certaines entreprises, notamment celles qui étaient déjà en difficultés, la crise a été fatale tout de suite. Pour les autres, comme moi, c’est passé, et ça va laisser des traces : seront-elles grandes ou petites ? Franchement, on ne le saura qu’après la saison ».

Même analyse pour Christophe Gautier. « C’est à l’automne que mes clients dresseront le bilan et alors leurs difficultés pourront devenir les miennes ».
Car quelque soit le domaine d’activités dont relève l’entreprise, dans l’île, l’impact de la fréquentation touristique n’est jamais anodin.

 

 

Depuis le déconfinement, la rédaction de France 3 Corse suit, de son côté, cinq chefs d'entreprise dans leur quotidien. 
Résultat, le feuilleton hebdomadaire Ripresa :

 

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