Le protoxyde d'azote, "fou rire incontrôlable" et vrais dangers pour la santé

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Connu dans les établissements de nuit sur le Continent, le protoxyde d'azote, communément surnommé "gaz hilarant", serait de plus en plus fréquent dans les soirées insulaires. Sa consommation n'est néanmoins pas sans danger.

"La première fois que j'ai touché au gaz hilarant, je devais avoir 16, 17 ans, à la sortie du lycée, se souvient Antoine. La mère d'un ami est très portée sur la pâtisserie, alors on lui a piqué les cartouches de son siphon. On s'est mis tranquilles dans le garage de mon ami - on était quatre -, et on a rempli les ballons avec le gaz."

Une manœuvre effectuée sans difficulté par les adolescents, "on trouve tout un tas de tutoriels sur internet", qui s'en tirent avec "un fou rire incontrôlable et comme l'impression d'être possédés". Et l'envie presque immédiate de recommencer.

Trois ans ont passé, Antoine fréquente désormais les bancs de l'Université de Corte, et plutôt que de fouiller dans les cuisines des parents de ses camarades, c'est en soirée que le jeune homme se procure désormais "sa dose de bonne humeur". Des ballons qu'il consomme directement en bar ou en boîte de nuit, à raison de quatre à cinq euros l'un, glisse-t-il.

Moins cher qu'un shot d'alcool, et plus rapide à faire effet : "Ça monte presque aussi vite que ça redescend, mais ça suffit à te mettre dans l'ambiance. Après, on en prend en général deux ou trois de plus, et puis l'alcool commence à monter donc on n'en a plus vraiment besoin. Parfois j'en reprends un ou deux plus tard, mais généralement j'essaie de ne pas dépasser cinq, six par soirée."

Ça monte presque aussi vite que ça redescend, mais ça suffit à te mettre dans l'ambiance.

La commercialisation strictement encadrée par la loi

Communément surnommé "gaz hilarant" ou "proto", le protoxyde d'azote est un gaz comburant - c'est à dire qui se combine avec un combustible -. Incolore, d'odeur et de saveur légèrement sucrées, il trouve deux principales utilisations : dans le domaine médical, associé à de l'oxygène, en guise d'anesthésiant ; et dans le champ culinaire, pour les siphons à chantilly.

Son usage détourné, notamment par les plus jeunes, a conduit à la promulgation d'une loi encadrant strictement son achat, en juin 2021. Le texte interdit ainsi la vente ou l'offre de protoxyde d'azote aux mineurs, dans les commerces, les lieux publics ou sur internet. La commercialisation est également prohibée, même aux publics majeurs, dans les bars, discothèques, fêtes publiques, foires, ou encore bureaux de tabac.

Plus encore, la loi créé un "délit de provocation", puni à hauteur de 15.000 euros, pour tout encouragement "d’un mineur à faire un usage détourné d’un produit de consommation courante pour en obtenir des effets psychoactifs".

Vertiges, asphyxie, troubles psychiques, des risques immédiats et à long terme

Des décisions justifiées par les dangers que peuvent représenter l'inhalation de protoxyde d'azote hors du cadre médical. Ces risques peuvent être immédiats, détaille l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) : perte de connaissance, désorientation, vertiges, risque de chute ou encore asphyxie par manque d'oxygène. Mais peuvent également découler d'une utilisation régulière ou à forte dose, à savoir maux de tête, vertiges, ou plus grave encore troubles du rythme cardiaque, troubles psychiques, et atteintes neurologiques.

C'est comme pour l'alcool, c'est comme pour tout : il ne faut pas en abuser et faire attention avec qui et où on en prend. Mais bon... Ce n'est pas de la drogue non plus.

Ces complications potentielles, Antoine indique en avoir conscience, mais ne pas vraiment s'en inquiéter. Pourtant, l'étudiant raconte les mésaventures récentes d'une amie, en pleine fête dans un établissement de nuit de Corte. "Ce n'était pas sa première fois, mais elle a dû mal avaler, ou trop d'un coup, parce qu'elle est devenue toute blanche et a eu un peu de mal à respirer, elle n'était pas bien du tout. On l'a allongée, et ça l'a fait vomir, elle avait une grosse migraine, donc on a été obligés de la ramener chez elle pour qu'elle se repose. Le lendemain ça allait mieux, mais on s'est quand même posé des questions, on a hésité à appeler SOS médecins."

Pas de quoi lui faire arrêter complètement le "proto", mais une histoire qui l'a amené à réfléchir à sa consommation. "C'est comme pour l'alcool, c'est comme pour tout : il ne faut pas en abuser et faire attention avec qui et où on en prend. Mais bon... Ce n'est pas de la drogue non plus."

"Nouveau fléau" en Corse ou cas exceptionnels

Une notion récusée par le mouvement Core in Fronte. Le parti indépendantiste dénonce l'usage détourné du protoxyde d'azote, au même titre que la consommation de drogues dures. Ce samedi 28 mai, ils étaient une vingtaine de militants réunis place du marché, à Bastia, pour distribuer des tracts de prévention.

Une mobilisation organisée après le "grave malaise" d'une jeune fille de 19 ans, suite à la prise de ballons de gaz hilarant dans un établissement de la région bastiaise. Un événement qui tient pour preuve, estime le parti, de l'inquiétante progression de la consommation de protoxyde d'azote en Corse, notamment chez les plus jeunes. "C'est un nouveau fléau qui s'est énormément répandu pendant les soirées Covid, au cours du confinement, clame Antoine Sammarcelli, responsable de Ghjuventù in Core, le mouvement des jeunes de Core in Fronte. C'est un phénomène qui a d'abord été très populaire sur le Continent, et qui l'est aujourd'hui en Corse, et qu'il est important de dénoncer."

Contacté, le procureur de la République de Bastia, Arnaud Viornery, indique n'avoir eu "aucune remontée particulière" et récente au sujet du protoxyde d'azote dans le département. "Parler de fléau, c'est exagérer, mais parler de non-événement, c'est se voiler la face", soufflent de leur côté plusieurs jeunes coutumiers de soirées étudiantes.

"Le proto, tu veux t'en procurer, tu en trouves facilement, et pour presque rien. Tout le monde est au courant mais il n'y a jamais de contrôle, alors pour les bars et boite de nuit, c'est tout benef', ça peut monter à des milliers d'euros par soir", poursuivent-ils, avant de conclure : "Un jour on aura peut-être un drame, mais en attendant, je pense que tout le monde préfère détourner les yeux, parce que c'est drôle et que ça fait passer un bon moment."