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Disparition : François Diani, une vie au service des autres

François Diani, disparu le 19 août dernier / © Viastella
François Diani, disparu le 19 août dernier / © Viastella

Journaliste au Monde et à Kyrn avant de créer, entre autres, l'emblématique Ghjenti sur France 3 Corse, François Diani est décédé hier. Sa bienveillance, sa générosité et son humilité ont marqué durablement tous ceux qui ont croisé le chemin de ce grand professionnel des médias. 

Par Sébastien Bonifay

"Depuis qu'il est malade, chaque fois que mon téléphone sonne, et que c'est France3 qui appelle, je crois qu'on va m'annoncer son décès... J'y pense parce que je n'ai pas envie de le voir partir." Cathy Rocchi s'interrompt quelques secondes, le regard perdu dans le vide. Comme si l'idée n'était pas encore parvenue à se frayer un chemin dans sa tête.
Finalement, elle se résoud à employer le passé. "J'avais pas envie de le voir partir... J'avais pas envie de voir disparaître cette époque tellement heureuse, et tant qu'il était vivant, cette période de joie était toujours là aussi."

Cette époque, c'est les années 90. Le moment où Cathy Rocchi et quelques autres se lancent dans l'aventure du magazine Ghjenti, dans le sillage de François Diani, sur France 3 Corse.
François Diani, dont la carrière, de Kyrn au Monde en passant par Combat, s'était faite, et de quelle manière, dans la presse écrite.
François Diani qui, avec la curiosité, la bienveillance et cette sempiternelle foi propre à déplacer les montagnes, s'essayait désormais à la télévision. 
 
Kyrn, le mensuel dont François Diani fut le rédacteur en chef durant plusieurs années / © DR
Kyrn, le mensuel dont François Diani fut le rédacteur en chef durant plusieurs années / © DR

 "On idéalise peut-être, moi et tous les gens qui ont participé à Ghjenti. Je ne sais pas, ça fait souvent ça quand on parle des choses du passé. Mais c'était une époque très heureuse parce que François était comme notre père, il nous encourageait, nous accompagnait, il ne nous jugeait jamais. Notre relation était incroyable. Tous les jours, il mangeait avec nous. Et toujours au même endroit. C'était la même rengaine. Tous les jours !
-"On va où François ?" "
-"Au Cinnaronu."
-"O Basta, on n'en peut plus du Cinnaronu !"

Et pourtant, c'était là-bas, tous les jours, qu'on finissait. C'était un homme d'habitude, François. On y avait notre table ronde, qui nous attendait, Et tous les jours, il mangeait la même chose. Les oeufs Mimosa, pour lesquels il avait une passion, et un gâteau, un Opéra, au dessert. Tous les jours! Il y avait Paul Rognoni, Paul Filippi, Marie-Pierre Valli, moi, et François. On lui disait tout le temps, "on est vos quatre enfants!" On le taquinait, mais c'était vrai. Il se comportait avec nous comme si l'on était ses enfants. lorsque Paul Rognoni est parti, pour monter sa boite de prod', il a fait la gueule, il boudait, vraiment! Il y avait beaucoup, beaucoup d'affect dans cette bande..."

 
Paul Rognoni s'en souvient très bien. "Il y a eu un petit moment où on ne s'est plus parlé. Mais ça ne pouvait pas durer. Il a organisé une rencontre, des années après, pour qu'on se retrouve, et on a repris nos conversations, comme si de rien n'était, là où on les avait laissées". 
 

Pour celui qui, désormais, est à la tête de Mareterraniu productions, comme pour Cathy Rocchi, c'est un moment difficile. "J'essaie depuis ce matin d'écrire un texte sur François, et je n'arrive pas..." 
Le temps d'un instant, la voix se fissure...
"C'est une histoire très forte. C'était formidable, ce qu'il avait réussi à faire, avec Ghjenti, et avec Da Qui, aussi, l'émission pour laquelle il m'avait recruté, alors que je tentais tant bien que mal de finir une thèse en Histoire sur le vignoble corse. Il a révolutionné les choses. Avant ces émissions, il y avait un côté folklo, à l'antenne, sur France 3 Corse. Et lui, il a ouvert toutes les portes. Il nous a permis de faire des films sur la drogue, le sida, sur Cavallo. Il était tellement moderne.
Mais nos relations allaient bien au-delà du simple aspect professionnel. Il avait le sens de la tribu, on était une petite bande de jeunes, frais émoulus de l'université, et il nous couvait, c'était un passeur, il nous portait, littéralement. C'est dur d'en parler. Depuis hier, je suis vraiment pas bien."

 

"Ca reste un des êtres essentiels de ma vie professionnelle. Il m'a construit intellectuellement."


Un passeur, un facilitateur, un mentor, un homme qui rendait possible ce qui paraissait impossible.
Tous, à Kyrn ou à France 3 Corse, parlent d'une même voix. Cathy Rocchi, dont François Diani a été le professeur en DESS, avant de lui lancer, à la fin de l'année, un définitif "Toi, tu viens avec moi à Ajaccio", et de lui mettre le pied à l'étrier, le confirme. "Il donnait sa chance très facilement. Il avait une confiance absolue dans les personnes qu'il allait chercher". 

C'était le cas en Corse, mais également sur le continent, où le natif de Ventiseri, le village auquel il était viscéralement attaché, a fait une partie de sa carrière.
 

Cette fois, lâchez-vous!
 

Le dessinateur de presse et peintre Nicolas Vial, qui a longtemps illustré les pages du Monde, ne dit pas autre chose. Il a raconté la manière, plutôt destabilisante mais inoubliable, dont il a été embauché au quotidien du soir. 
"Une dizaine de bureaux et un seul mec qui lisait L’Equipe. Je lui dis « Je cherche François Diani ». Et il me répond :« C’est moi, pourquoi ? ». J’ai expliqué et il s’est presque détourné : « Je n’ai pas de rendez-vous ». Quand il a vu mes toiles, mes cartons à dessins, il m’a prévenu : « J’ai cinq minutes à vous consacrer ». Et nous sommes restés plus d’une heure dans son bureau.
Quand je suis ressorti, j’avais dans la poche la nouvelle de la semaine suivante à illustrer. Je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai fait le dessin aussi sec, avec une Traction Avant. Pendant six jours, j’ai contemplé le dessin sur mon chevalet : « Est-ce que c’est bien ou pas ? ». 
Quand lui a vu le dessin, il a marmonné : « Mouais, Mouais… OK, ça va passer ». Et il m’a donné la Une du Monde Dimanche de la semaine d’après en insistant : « Cette fois lâchez-vous ! ». Et de semaine en semaine, je me suis retrouvé dessinateur du Monde. »

 
Le générique de la première mouture de Ghjenti / © viastella
Le générique de la première mouture de Ghjenti / © viastella


L'actu, le quotidien, le journalisme pur, François Diani va les retrouver, au début des années 2000, lorsqu'il prend la tête de la rédaction de France 3 Corse. 
Durant un peu plus d'une année. Une expérience qui contrastera douloureusement avec les années Ghjenti

"A la rédaction c'était terrible pour lui, il n'était pas fait pour ça, il n'était pas fait pour manager, il fallait aller vite, ne pas faire dans le détail, alors que lui c'était "Cool, cool, cool, ne stresse pas ma belle, on a le temps!"
Il est sorti abimé de cette expérience. il n'était pas prêt à affronter la réalité d'une rédaction. Lui c'était la culture, la disponibilité, la gentillesse, la tendresse", se rappelle Cathy Rocchi.
Mais bizarrement, il n'a pas tenu rigueur à France 3 de cette mauvaise expérience. "On a continué à s'appeler, régulièrement, après qu'il ait quitté la chaîne, et quand je lui disais que c'était dur, parfois, il me disait "Jure-moi que tu ne quitteras jamais France 3. Jure-le. On ne quitte pas France 3. Même si tu n'as plus envie, il faut s'accrocher." 
 

François, il nous rendait meilleurs


François Diani a marqué celles et ceux qui ont croisé sa route. L'auteur de ces quelques lignes autant que tous les autres, qui l'a pourtant rencontré une seule fois.
Dans un petit restaurant face au rond-point de Migliacciaru, en juin 2003.
Alors qu'il venait de débarquer à Poretta, en provenance de Paris où il travaillait.
L'auteur de ces lignes, qui s'est vu proposer, avec une simplicité confondante, de rejoindre France 3 Corse.
Devant un plat de palourdes. Les oeufs mimosa, malheureusement, n'étaient pas au menu.
Et qui s'est vu opposer à tous les doutes que, jeune journaliste venu de la presse écrite, il émettait, un souriant "Oh, ça...On verra bien plus tard !".
Une réponse qui n'appelait aucune objection. 

"On n'en croise pas quinze dans la vie, des comme ça, murmure Cathy Rocchi. C'était un repère, une boussole. Je l'ai eu ces derniers temps, quand il était malade, et il avait toujours un mot gentil. Lorsque tu raccrochais, et que tu avais parlé à François Diani, tu te sentais bien. C'était quelqu'un qui faisait du bien". 
 

Un homme aux multiples facettes

Ceux qui l’ont côtoyé durant sa vie professionnelle se souviennent de Francois, l’amoureux des mots au verbe inimitable et à la carrière qui en imposait.
Il avait débuté à Combat avant de faire ses classes au sein du prestigieux quotidien Le Monde dont il fut l’un des piliers dans les années 80.
De retour en Corse il dirigea la revue insulaire Kyrn, avant d’intégrer France 3 Corse une chaîne dont il deviendra  rédacteur en chef après avoir lancé le magazine Ghjenti et donné une place prépondérante à la langue Corse.

Plus à l’aise avec les lettres que dans le management, ses anciens collaborateurs évoquent des conférences de rédactions passionnées, riches en débats et quelques fois interminables.
Car François Diani aimait converser, en français ou en corse - a so lingua materna- de littérature ou encore d’histoire, celle de son île dont il collectionnait de nombreux ouvrages mais aussi celle de sa famille.
Il cultivait ainsi la mémoire de son grand père Jacques Simonpoli qui fut l’un des premiers poètes en langue corse, co-fondateur de la revue U Muntese. Et celle de son oncle Charles-Jean, poète, résistant, fondateur des cahiers de la poésie et fusillé à Fontainebleau en 1944 avec d’autres maquisards.

Dans son village de Ventiseri, Francois devenait Francis, l’intellectuel passionné de livres autant que de belote et de bucciate endiablées.
Élégant, barretta misgia vissée sur le crâne il était le seul à jouer  au foot en mocassins sans avoir l’air ridicule.
Discret mais l’œil rieur il savait apprécier silencieusement les magagne qui fusaient au village au même rythme que les rafales de vents. C’est là qu’il aimait être et là qu’il était le plus lui même. Il n’a jamais cessé d’y séjourner même considérablement affaibli par la maladie.

C’est dans sa maison de Treghja,  qu’il a bâtie de ses propres mains pierre après pierre que ses proches recevront les condoléances ce jeudi. La levée du corps aura lieu Vendredi à 9h30.

Pierre Simonpoli

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