Littérature : Noémie Lariven-Franceschi savoure le Noir

Noémie Lariven-Franceschi / © Sébastien Bonifay
Noémie Lariven-Franceschi / © Sébastien Bonifay

Le macabre, tapi derrière la porte. Le quotidien, qui bascule dans l'horreur sans prévenir. Et sans espoir de retour. C'est ce qui fascine Noémie,  et c'est ce qui hante son enthousiasmant premier livre, "Le petit recueil de nouvelles grises".

Par Sébastien Bonifay

"You look like an angel, but I got wise.
You're the Devil in disguise"[1]


Plus les minutes passent, et plus l'on se dit que la chanson d'Elvis Presley a peut-être été écrite pour Noémie Lariven-Franceschi

De grands yeux d'héroïne de manga sous une longue frange et un sourire perpétuellement accroché à ses lèvres.
Mais qu'on ne s'y trompe pas. 
 

Toute petite, j'imaginais des recettes de soupes d'yeux crevés ! -Noémie Lariven-Franceschi


La jeune fille cache bien son jeu. Derrière cette frange innocente se dissimule un écrivain à l'imaginaire d'une délicieuse cruauté, peuplé de mauvaises nouvelles, de drames et de morts violentes. 

Il y a, à n'en point douter, du sang sur les murs du cerveau de Noémie Lariven-Franceschi. Et ça ne la dérange pas plus que ça.

 
Noémie Lariven-Franceschi / © DR
Noémie Lariven-Franceschi / © DR


"J'ai toujours eu une vraie passion pour le sinistre. Quand j'étais petite, tous les livres dans ma chambre, étaient sur les monstres et les sorcières. Dès que j'ai appris à écrire, j'imaginais des menus monstrueux, que je couchais sur papier.
Des soupes d'yeux crevés et de doigts coupés, ce genre de choses. Du moment que c'était glauque, j'adorais !"


Noémie se faufile entre les rayonnages de la librairie A Piuma Lesta, à Bastia, pour mettre le cap vers l'étagère où trônent les romans de Stephen King et de Karine Giebel

Son premier livre, "Petit recueil de nouvelles grises", n'a pas encore pris place au côté de ceux de ses maîtres, qui l'accompagnent depuis des années. 

Il vient d'être publié par une petite maison d'édition belge, Chloé Des Lys, et la librairie attend toujours de recevoir les quelques exemplaires qu'elle a commandé. 

 
Le petit recueil de nouvelles grises, aux éditions Chloé des Lys / © DR
Le petit recueil de nouvelles grises, aux éditions Chloé des Lys / © DR



"J'ai du mal à réaliser. Vraiment. Je suis tellement ravie que quelqu'un y ait cru, un vrai éditeur ! Je me suis dit que s'ils acceptaient de miser sur moi, c'est qu'ils avaient confiance."

Après avoir lu les nouvelles de Noémie, on se dit que s'ils avaient fait le contraire, ils auraient été bien inspirés de changer de métier...

45 textes, brefs, ciselés, qui claquent comme un coup de fouet.
La plupart d'entre eux tiennent en une page à peine. 
 

Haïkus horrifiques

Noémie a inventé, sans le vouloir, un nouveau genre. 
Le haïku horrifique. 

Elle parvient, en quelques mots, à saisir un moment éphémère, singulier, et d'une impressionnante force d'évocation. 
Mais là où les poètes japonais célèbrent la beauté simple d'un instant, l'auteure en herbe, elle, plonge avec délectation dans l'instant où les masques tombent.

Ce moment où le mal s'immisce, brutalement, dans notre quotidien. Et le ravage. 

 
Extrait de Petit recueil de nouvelles grises / © Chloe Des Lys
Extrait de Petit recueil de nouvelles grises / © Chloe Des Lys

L'univers de Noémie, c'est le règne de l'étrange et du bizarre. C'est l'horreur dissimulée dans l'ombre de nos foyers, la cruauté enfouie en chacun de nous. 

La jeune fille a un sourire gêné quand on la complimente. 
Ce qui lui arrive la surprend tellement qu'elle n'arrive pas encore à se voir comme un écrivain. 

"Je l'ai écrit avec un plaisir fou, sans aucune arrière-pensée, par jeu. Jamais je ne pensais être éditée, et c'est peut-être cela qui donne à ce livre tant de valeur à mes yeux. Si, sur 45 nouvelles, les lecteurs en aiment au moins une dizaine, je serais la plus heureuse..."
 

Tout est parti d'un simple concours 

C'est un message de sa mère qui a tout déclenché. Elle évoquait un concours de nouvelles, pour lequel on devait rédiger un texte de 100 mots ou moins. D'abord, Noémie n'y prête pas attention.

Mais l'idée fait son chemin, et un jour, elle prend son téléphone portable, et s'amuse à rédiger un texte dans ses notes. Ce sera "Un moment tant attendu", la première nouvelle du recueil. 

Elle y prend un plaisir qu'elle ne soupçonnait pas, et écrit une deuxième nouvelle dans la foulée. Elle achète un cahier, "un joli stylo plume", et elle accumule les nouvelles avec une facilité déconcertante.

"Je partais de la chute. C'est ce à quoi je réfléchissais en premier. Et quand elle me plaisait, je pensais à mes personnages, et à la manière d'arriver à cette chute. Mais tous les moyens étaient bons ! Je voulais cette chute. Je la voulais !" raconte Noémie sur un ton malicieux.

 
Noémie Lariven-Franceschi / © DR
Noémie Lariven-Franceschi / © DR


20, 30, 40 nouvelles... L'apprentie nouvelliste ne fait plus que ça. "C'est tellement addictif. Je m'y mettais lorsque je rentrais épuisée du boulot. J'avais mal à la tête, mal au dos, mais je ne pouvais m'en empêcher. Mon compagnon me disait de faire une pause, mais je continuais, presque jusqu'à tourner de l'oeil !"
 

Ecrire, c'est une addiction, mais ça file la migraine ! - Noémie Lariven Franceschi


C'est à force de fréquenter les forums de lecteurs et de lectrices sur Internet, "Mordus de thrillers", "nourritures livresques"..., et de voir des auteurs tenter l'aventure, que lui vient l'idée d'envoyer son cahier à une maison d'édition. Et elle reçoit une réponse positive de Belgique. "J'avais raison d'y croire, ç'aurait été dommage qu'elles dorment dans un tiroir." 

 

Extrait de Petit recueil de nouvelles grises / © Chloé Des Lys
Extrait de Petit recueil de nouvelles grises / © Chloé Des Lys



Aujourd'hui, Noémie travaille sur son premier roman, Maxine
Et on a hâte de voir le résultat. 

"Le petit recueil de nouvelles grises" recèle bien sûr certaines des faiblesses d'un premier livre. Mais on les oublie vite, tant Noémie Lariven-Franceschi fait preuve d'un talent plus que prometteur. Noémie n'aime qu'une chose, c'est raconter des histoires. 

Sans désir d'en mettre plein la vue. Et elle le fait admirablement. 

L'auteure fait preuve d'un sens épatant de la chute, et dans nombre de ses textes, elle sait jouer à merveille de nos certitudes pour d'une phrase de conclusion assassine, nous déstabiliser. 
Elle n'en fait jamais trop, va à l'essentiel, et la maturité de son écriture, sa sècheresse et sa radicalité ne font aucun prisonnier...

 

[1] Tu ressembles à un ange, mais j'ai bien réfléchi, et tu es le Diable en personne



 

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