Prison de Borgo : préparer sa réinsertion par le travail du bois

Depuis le mois d'avril, l'association Isatis et la prison de Borgo ont mis en place un chantier de réinsertion. Certains détenus, proches de la sortie, apprennent à travailler le bois et créent leurs propres meubles et objets. Un premier pas vers le retour à la vie active.
Ils sont dix, cinq détenus de la maison d'arrêt, et cinq du centre de détention, à participer à ce projet de réinsertion par le travail.
Ils sont dix, cinq détenus de la maison d'arrêt, et cinq du centre de détention, à participer à ce projet de réinsertion par le travail. © S.Bonifay / FTV

"Fais-en ce que tu veux, Yassin. Fais travailler ton imagination." Il ne faut pas beaucoup de temps à l'ébéniste en herbe pour se décider. Après un bref regard aux deux cales de bois clair posées sur l'établi devant lui, Yassin se tourne vers Vincent, celui qui, depuis trois mois, lui apprend le métier. "Je vais faire une tête de mort ! Mais pour mettre un peu de vie dedans, je vais lui mettre une mâchoire qui bouge. Et peut-être je vais lui faire une crête, tiens..."

Le sourire du jeune détenu en dit long. L'atelier, de toute évidence, ça vaut toutes les promenades dans la cour du monde. Vincent Vandenzavel lui prodigue quelques encouragements, "prends ton temps, fais-nous un truc bien". Le formateur se tourne vers nous et glisse "Yassin est perfectionniste, il va dans le détail. Il lui faudra deux ou trois après-midi, mais le résultat sera convaincant"

Un pied dedans, un pied dehors

Pas très loin, Noël* rabote une commode qu'il espère pouvoir peindre en noir avant la fin de la séance. Isham* apporte les dernières retouches au dessin du cendrier "en vrai chêne !", qu'il s'apprête à fabriquer. Thierry, lui nous montre pour la deuxième fois le bateau qu'il a terminé la semaine dernière, et qu'il ne se lasse pas d'admirer.

Le bateau de Thierry est l'objet de toutes les attentions.
Le bateau de Thierry est l'objet de toutes les attentions. © S.Bonifay / FTV

Depuis le lancement du chantier d'insertion en avril dernier, il était cinq a se retrouver, chaque jour, de 13h30 à 16h30, dans la grande pièce transformée en ébénisterie au cœur de la prison de Borgo. 

Pour nous, pendant trois heures, ces détenus sont à l'extérieur, ils travaillent pour une entreprise extérieure.

Benoît, surveillant

Depuis quelques jours, ils ne sont plus que quatre. Le cinquième a quitté la prison il y a quelques jours. Bientôt un nouveau venu rejoindra leurs rangs. Accoudé à un comptoir de l'atelier d'une trentaine de mètres carrés qui les accueille depuis le mois d'avril dernier, Benoît, surveillant brigadier de la prison, nous explique comment : "c'est un vrai entretien d'embauche. Pour nous, pendant trois heures, ces détenus sont à l'extérieur, ils travaillent pour une entreprise extérieure. Alors il faut tout faire dans les règles. Ceux qui sont intéressés déposent une candidature, le SPIP, le service pénitentiaire d'insertion et de probation, fait un premier tri. Et ensuite il y a un jury qui voit si le profil correspond vraiment, et si la motivation est à la hauteur". 

Question de confiance 

A quelques mètres de nous, Yassin interpelle son formateur : "je prends la scie circulaire, Vincent !". Benoît ne peut retenir un léger sourire. "Ca, y a quelques années, c'était impensable. Un détenu qui se munit d'une scie circulaire... Mais l'administration pénitentiaire s'est dit qu'il fallait baser le projet sur la confiance. On a voulu croire que si on leur faisait confiance on aurait un retour. Et après trois mois, on a été exaucés au-delà de nos attentes". 

Vincent supervise Yassin, qui apprend à utiliser la scie circulaire.
Vincent supervise Yassin, qui apprend à utiliser la scie circulaire. © S.Bonifay / FTV

Thierry, qui a toujours une oreille qui traîne, pose sa raboteuse et s'approche. Quand on nous a parlé de ce projet on a signé direct ! On est des manuels, on adore ça. J'ai fait des miroirs, des bateaux... Moi, ce que j'aime, c'est plus créer que rénover. Isham, lui, c'est le contraire. Il aime retaper les vieux meubles." Thierry éclate de rire "Je suis bon, sans rire ! Le prochain truc que je fais, c'est une formule un !"

Premier du genre

Ce chantier de réinsertion est le premier du genre en Corse. Il est chapeauté par l'association Isatis, en collaboration avec le SPIP. Et il a été long à mettre en place. Une première tentative a vu le jour en 2017, sans succès.

"Le but c'est de se remettre dans les savoirs. Les savoir-faire, les savoir-être..."

Cécile Fazi, Isatis

Mais les deux entités ont persévéré, et en avril dernier, l'atelier a enfin vu le jour. "La prison de Borgo avait peu de possibilités de travail pour les détenus, et c'était un vrai problème pour l'administration carcérale. Ici, nos ébénistes sont payés, avec un salaire plus élevé que les détenus qui travaillent à la buanderie, à l'entretien ou à la cantine", explique Cécile Fazi, cheffe de service chez Isatis.

Et puis il y a l'après. Tout repose d'abord sur ça. "On signe des contrats d'engagement de quatre mois renouvelables, jusqu'à leur sortie. Et une possible embauche. Deux d'entre eux sont sortis, déjà, et vont être embauchés par Install'toit, la boutique solidaire dont on s'occupe à Furiani, et où sont déjà vendu les objets et meubles fabriqués dans l'atelier. Mais il n'y a pas que ça, il y a les autres chantiers d'insertion. S'il y en a un parmi eux qui veut devenir fleuriste, on l'aidera à devenir fleuriste." 

En plus de Vincent, qui leur apprend chaque jour à travailler le bois, une conseillère en insertion professionnelle vient une fois par semaine pour parler avec eux de leur projet professionnel une fois leur liberté retrouvée. "Le but c'est de se remettre dans les savoirs. Les savoir-faire, les savoir-être..."

Ce que confirme Juliette Delannoy-Brière, directrice pénitentiaire d'insertion et probation : "on est sur un public qui peut bénéficier d'une peine aménageable, et qui a donc des perspectives de sortie. Autant pour le centre de détention que pour la maison d'arrêt. Il faut qu'ils puissent se projeter sur la sortie."

Imaginer l'après

C'est le cas pour Yassin, qui a découvert une nouvelle vocation dans cet atelier : "dehors, je suis carrossier-peintre, je savais marteler la tôle, mais le bois, je n'y connaissais rien. Et j'aime vraiment ça. Maintenant, dès que je vois un bout de bois, un meuble en mauvais état, je vois tout de suite ce que je pourrais en faire". 

L'atelier du chantier de réinsertion de Borgo
L'atelier du chantier de réinsertion de Borgo © S.Bonifay / FTV

Le trentenaire est à Borgo depuis près d'un an, et il doit y rester, en principe, jusqu'à juillet 2022. Mais il a bon espoir de sortir en septembre prochain. Se projeter dans l'après, c'est aussi un moyen d'accélérer le passage des jours. "Quand je sors, je lance mon entreprise de carrosserie. Mais je continuerai le bois. Presque comme un hobby. J'aurai une petite carte, le matos de menuiserie de mon père, et je ferai de petites rénovations, des réparations, chez les particuliers..."

Après trois mois, le chantier d'insertion est un succès. L'administration pénitentiaire réfléchit à élargir le nombre de bénéficiaires, voire à l'ouvrir aux détenues. Avant, peut-être, de s'exporter ailleurs sur l'île...

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