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Rock en Corse: le Melodium center fait de la résistance

Londres, Manchester, L.A. ou Bastia, même combat. / © Anghjula Photography
Londres, Manchester, L.A. ou Bastia, même combat. / © Anghjula Photography

Depuis deux ans, un petit village de rockers résiste encore et toujours à l'envahisseur. A Biguglia, une scène est dédiée aux groupes de rock. Sur une île où ce style de musique est de plus en plus délaissé au profit de la variété, du R&B et de la pop sucrée. Son nom, le Melodium. 

Par Sébastien Bonifay

Dans la pénombre, on distingue à peine les visages. 
Et autant renoncer à entendre le moindre mot. 
Le volume sonore réduit à néant tout embryon de conversation. 

La salle, au plafond bas, rappelle ces clubs anglais à la décoration sommaire, où le groupe et le public se font face, à quelques centimètres à peine. 
Et où chacun est venu à la rencontre de l'autre. Et uniquement pour ça. 

Sur scène, The G.
 
Fiurenzu, batteur pas vraiment discret du groupe The G / © Sébastien Bonifay
Fiurenzu, batteur pas vraiment discret du groupe The G / © Sébastien Bonifay


Deux jeunes garçons, pas même majeurs, qui empoignent cette musique vieille de plus d'un demi-siècle comme si elle leur revenait de droit. 
Une batterie, une guitare, quelques paroles crachées comme des slogans, et une énergie punk que seuls les gosses de cet âge n'ont pas besoin de feindre. 

 
 

"Je pensais que c'était mort, le rock"


Marine, la vingtaine joviale, peine à se faire une place parmi les premiers rangs.
Et à dissimuler sa satisfaction. 
 

C'est bien qu'il y ait enfin une scène. Depuis la fermeture du Petrabugno Bar, je pensais que c'était mort, le rock... Il n'y avait plus d'endroits pour les gens comme nous. 


Autour d'elle, tous les âges, tous les looks, tous les genres...
Du skater de 15 ans sorti tout droit d'un clip de The Offspring au fan de metal des années 80, nuque longue et grisonnante, en passant par la quadragénaire qui s'est précipitée au concert en sortant du bureau, sans avoir le temps de se changer...

Les gens comme Marine, somme toute, sont des gens pas faciles à mettre dans une case. 
Juste des gens qui ont envie d'autre chose. 

 

Jimi Hendrix, Kurt Cobain, Jim Morrison, James Dean, Johnny Rotten, Marilyn Monroe...Le hall of fame de Philippe Retali, au mur de la salle de concert. / © Sébastien Bonifay
Jimi Hendrix, Kurt Cobain, Jim Morrison, James Dean, Johnny Rotten, Marilyn Monroe...Le hall of fame de Philippe Retali, au mur de la salle de concert. / © Sébastien Bonifay

 

Du rock, mais sans les excès qui vont avec


Philippe, l'homme derrière le Melodium Center, est appuyé au comptoir. Inquiet de l'absence de gobelets en plastique pour servir le punch qui trône devant lui dans une vasque. 

Un jeune garçon aux cheveux bouclés lui demande une bière américaine. 
Philippe lui jette un regard amusé:
 

Une bière? Il est où ton père??? 
 

l'audacieux rebrousse chemin, sans insister.
 

La grosse caisse de la batterie de LOTT annonce la couleur: pas de quartiers. / © Sébastien Bonifay
La grosse caisse de la batterie de LOTT annonce la couleur: pas de quartiers. / © Sébastien Bonifay



Tout cela se passe dans le cadre d'une association, alors pas question de plaisanter avec la réglementation. 

Pas de vente d'alcool aux mineurs, évidemment, et pas d'alcools forts.
Juste de la bière, et du vin. 

Le Melodium, on y joue du rock. 

Mais c'est pas vraiment le CBGB période Ramones et Richard Hell.
Et Philippe n'en est pas mécontent.
 

On a vraiment tous les publics, ici. L'endroit ne fait pas peur. Parmi le public, je reconnais pas mal de gens qui étaient des néophytes, qui n'avaient jamais écouté de groupes de compo, encore moins du métal ou du punk. Ils sont venus un soir par curiosité, et désormais ce sont des fidèles.

 

No Futal sur scène, se met régulièrement en tête de prouver que leur nom de groupe n'est pas usurpé... / © Anghjula Photography
No Futal sur scène, se met régulièrement en tête de prouver que leur nom de groupe n'est pas usurpé... / © Anghjula Photography

 

"Ici, c'est la musique qui passe en premier"


Dans les loges, une grande pièce avec des instruments accrochés aux murs et des canapés un rien défoncés, No Futal attend son tour sur scène. 
Bruno, crâne rasé et barbe fournie, est un habitué des lieux avec son groupe. 

Ils y répètent, ils y mangent, ils y passent un temps fou. 

Et surtout ils s'y produisent sur scène, dès que l'occasion se présente.
 

La différence entre ici et les bars de Bastia, no offence, hein, je ne veux viser personne, c'est qu'ici ce sont les groupes et la musique qui passent en premier. Alors que dans les bars, c'est le bar qui compte. Et nous on est là pour la déco...

 

Les membres de Lord Of The Tramps et No Futal dans les loges, pendant le concert de The G. / © Sébastien Bonifay
Les membres de Lord Of The Tramps et No Futal dans les loges, pendant le concert de The G. / © Sébastien Bonifay

 

"Je préfère jouer devant 100 personnes qui veulent du rock que devant 500 qui mangent un burger"


Didier, le chanteurs de Lord of The Tramps, également au programme de la soirée, passe une tête. Il est un pur et dur.

Et joue depuis un quart de siècle des compos et des reprises de hard-rock vieilles de plusieurs décennies, tendance Whitesnake ou Journey.
Pas vraiment la programmation de RTL2...

Pour lui, ça a toujours été difficile:
 

C'est terriblement frustrant. Quand tu joues dans un bar, tu vas faire un concert. Mais y a que toi qui le sait. Pour les gens en face, tu es juste un juke-box vivant. Et ça, c'est insupportable...
 

Le chanteur aux longs cheveux blonds est intarissable sur le sujet.

Et alors que les autres membres du groupe lui font signe qu'il est temps de monter sur scène, il continue:
 

Ici, c'est le genre de lieu dont on a tous rêvé, finalement. Il y a 100, 120 personnes qui peuvent rentrer, mais moi je préfère jouer devant 100 personnes qui viennent écouter du rock que devant 500 qui sont au comptoir, qui mangent un burger ou qui sont au fond d'un terrain vague, hors de portée des enceintes. 


 

Lord Of The Tramps sur scène. Didier est au micro. / © Anghjula Photography
Lord Of The Tramps sur scène. Didier est au micro. / © Anghjula Photography

 

"La compo commence à retrouver ses lettres de noblesse à Bastia"


Il est près de 3 heures du matin.

Les concerts terminés, et les Gibson remisées dans les fourgons, les musiciens des différents groupes se retrouvent dans l'espèce de couloir extérieur qui fait office de terrasse improvisée.

Où, sous le regard de Lemmy, de Motörhead, on peut boire un verre ou déguster un de ces paninis qui, en fin de soirée, semblent toujours être les meilleurs du monde. 

No Futal et Lord of The Tramps débriefent la soirée, ravis, une nouvelle fois, d'avoir eu l'occasion de jouer leurs propres compos devant un public, plutôt qu'une énième reprise des Red Hot ou de Téléphone.... 

Une fois de plus Didier, le chanteur de LOTT, n'y va pas par quatre chemins...
 

Musicalement on est un pays totalement sinistré, il n'y a pas d'autre endroit pour jouer. C'est la pire période que les fans et les musiciens de rock ont connu depuis très longtemps. Le Melodium c'est le seul endroit rock de la région. 

 




Stéphane, de No Futal, a même failli arrêter de jouer de la musique. Il avait fait une croix sur son ambition de faire partie d'un groupe de punk. Pour lui, c'était un fantasme irréalisable.

Et puis le Melodium a ouvert ses portes, et tout s'est mis en place:
 

C'est magique. Et je suis sûr que ça va faire boule de neige. Il y a une éducation du public qui est en train de se faire. Et je suis sûr qu'il y aura bientôt d'autres endroits du même genre où on pourra faire de vrais concerts. 


Et ce n'est pas un voeu pieux. 
Autour de lui, les musiciens sourient et hochent la tête, convaincus. 

Avec, peut-être, les paroles du refrain de la chanson de Neil Young,

Hey hey, my my. 
Rock and roll can never die 
There's more to the picture 
Than meets the eye. 
Hey hey,my my...

 

Les graffitis sur les murs à l'entrée du Melodium Center annoncent la couleur... / © Sébastien Bonifay
Les graffitis sur les murs à l'entrée du Melodium Center annoncent la couleur... / © Sébastien Bonifay



 

En 2018, ViaStella était allé visiter le Mélodium Center, et le style musical était un peu différent...


 

Philippe Retali, l'homme derrière le Melodium Center:

Des locaux de répétition, une scène, du matériel... Comment c'est né, le Melodium?
On voulait faire les choses de manière professionnel. Et attirer des groupes qui prennent les choses au sérieux. Qu'ils fassent des reprises ou des compos. Qu'ils jouent de la chanson corse, du reggae, du R&B ou du rock. C'est un centre musical qui est ouvert à toutes les musiques. Jusqu'à récemment, il n'y avait pas d'endroits où on pouvait répété autant, sans gêner les voisins. 
Ici, les musiciens peuvent se développer à leur rythme, 24/24 et 7/7.

Vous arrivez à être rentable?
Ca s'autofinance, on dira. Le loyer, on arrive à le payer avec l'activité musicale, la location des locaux. Les groupes qui se produisent sur notre scène, on a pas forcément les moyens de les payer, mais on a mis au point un échange de bons procédés. On a un ingé son, un caméraman, et on fabrique un clip de qualité professionnelle pour les groupes quand ils jouent. Quand ils vont démarcher les tourneurs, s'adresser à des établissements sur le continent. 
Eux ils jouent gratuitement et nous on leur fait ça gratuitement...

Et ça se passe bien?
Oui, l'état d'esprit qu'on a voulu insuffler à cet endroit s'y prête parfaitement. Les gens viennent ici pour se retrouver, échanger, découvrir de nouveaux univers. Moi-même je viens du rock mais j'ai voulu tout de suite que tous les styles musicaux trouvent leur place, et s'y sentent bien. Ce soir c'était rock et punk, mais un autre week-end l'ambiance est totalement différence. Enfin, l'ambiance musicale. Parce que l'esprit reste le même. Et on fait tout pour que !a se passe comme ça.
Ici il n'y a pas de frontières, de cases, et tout le monde vient avec un esprit de curiosité. Il arrive que le métalleux qui vient répéter et est un peu avance, on le retrouve assis cinq minutes après à parler corse avec des musiciens plus "nustrale", et parfois ça finit même par un boeuf. 

La suite c'est quoi? 
On veut se développer à notre rythme. On a jamais cherché à faire de la pub, à jouer sur la com'. On ne croit qu'au bouche-à-oreille. Qui attire des gens qui ont vraiment envie d'être là. 
Ca fait deux ans qu'on existe, on vient de devenir éligibles aux subventions. 
Et qui dit subventions dit projet!
On prépare une surprise pour le mois de septembre. On va plus encore investir le domaine culturel, avec un autre art en plus de la musique....

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