ViaBastia, le nouveau réseau de bus bastiais : "on entend que ceux qui gueulent mais y a beaucoup de gens contents"

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Trois semaines après la mise en place d'un nouveau réseau de bus qui a chamboulé les habitudes et fait couler beaucoup d'encre, nous avons voulu faire le point. Récit d'une journée embarquée au côté des usagers.

Le bus A s'engage dans le rond-point de Furiani avant de remonter la route du village. Arrivé devant l'abribus placé devant la zone commerciale, le chauffeur s'arrête pour laisser monter une dame. 

Une fois les portes ouvertes, elle lance le chauffeur : "vous allez à Bastia ?". "Non, à Biguglia, madame". La dame referme son sac à main, fait demi-tour et retourne s'asseoir sous l'abribus, l'air dépité. 

"J'y comprend rien. Celui-là c'est pas le bon, et celui d'avant c'était pas non plus le bon, il allait vers Tintoraghju", souffle Anne tandis que que bus s'éloigne.

"Faut dire qu'on n'est pas aidés, non plus...". La quinquagénaire montre d'un geste las le panneau de l'abribus, où rien n'est indiqué, et qui pend dans le vide, suspendu par une dernière vis opiniâtre. Elle essaie de consulter le site internet sur son téléphone, pour trouver les horaires, avant de renoncer. Elle ne trouve plus ses lunettes. 

12h05 au lieu de 12h

Depuis le 3 janvier, le réseau des bus qui dessert Bastia et ses environs a mué. Et pas qu'un peu. Son nouveau nom, ViaBastia. Plus de lignes, plus d'endroits reliés, et l'ambition affichée de donner un coup de fouet à des transports en communs à l'ancienne, et boudés par une bonne partie de la population. 

Mais tout changement s'accompagne de modifications, qui  mettent parfois du temps à imprimer l'esprit des usagers. Et puis, il faut également accepter de renoncer à certaines habitudes de longue date. 

"Ca fait un paquet d'années que je fais ce boulot", lance Hector*, derrière son volant, tandis que le bus se dirige vers Les Collines. "Et les gens ne sont jamais satisfaits. Quand leur bus part à 12h05 et plus 12h, c'est la catastrophe. Si la carte fait 10 euros et pas 9,50, c'est du vol. Alors là, avec tous ces changements, c'est la fin du monde". Hector marque une pause, avant de modérer son propos. "Faut aussi dire qu'on entend que ceux qui gueulent... Il y a aussi beaucoup de gens qui sont contents, croyez-moi"

Un peu plus loin, masque sur le visage, et longs cheveux blancs ramenés en queue-de-cheval, une dame attend le bus pour Bastia, assise sur un banc à l'ombre de la mairie de Biguglia. Marlène, la soixantaine élégante, ne peut plus conduire depuis quelques années. Pour elle, ViaBastia est une formidable nouvelle.

Même si je pouvais conduire, je crois que je prendrais le bus.

Les bus, qui ne venaient plus jusqu'à chez elle depuis 2016, sont de retour. "Et puis ils partent toutes les demi-heures, quel bonheur. Même si je pouvais conduire, je crois que je prendrais le bus". Marlène salue le chauffeur par son prénom et s'installe sur le premier siège. 

Elle est la seule passagère à bord. C'est aux environs de Furiani que le bus se remplira. En majorité, à cette heure-là, de collégiens et de lycéens. Hector jette un coup d'œil à sa montre et allume le moteur. Il est temps de partir. L'Aziza de Daniel Balavoine s'échappe des petites enceintes au-dessus du volant.

Dans la brousse

Quelques kilomètres plus loin, sur la Route Impériale, Eric fait un signe au chauffeur, du bord de la route. Ce dernier s'arrête, et laisse monter le quadragénaire. "J'étais pas sûr d'être au bon endroit", confie-t-il, penaud à son interlocuteur en cherchant l'appoint dans sa poche pour régler les 1,50 euros du ticket. A l'entrée du bus, une affichette prévient que le ticket a augmenté de 20 centimes cette année.

Eric avait rendez-vous dans une agence immobilière entre Furiani et Biguglia, et il a voulu s'y rendre en bus, séduit par la perspective de ces nouvelles lignes. "Je viens de Lyon, et j'ai l'habitude de me déplacer en transports en commun. Mais ici, c'est une aventure ! Entre les noms des arrêts en langue corse sur le site, et l'absence de signalisation sur place, j'ai eu l'impression d'être perdu dans la brousse ! J'ai traversé un parc, à la recherche d'un abribus, et je suis tombé sur un gars qui m'a indiqué l'endroit où passait le bus, heureusement..."

Un habitué, assis derrière Eric, sourit : "c'est vrai que nous, on a nos repères, donc on s'adapte, faut juste qu'on retienne que telle ligne passe plutôt par ce chemin que par celui-là, et que l'arrêt a été un peu modifié, qu'il est sur le trottoir d'en face. Mais si la Cab pense que c'est comme ça qu'on va convaincre les gens de se mettre aux bus, on n'est pas sortis de l'auberge". 

Tu t'imagines, à 40 ans, prendre le bus... Una vera clocha !

Le chauffeur, lui, est dubitatif. "De toutes manières, c'est pas rajouter des lignes qui fera changer les mentalités. Ici, les gens ont du mal. On dirait que c'est honteux, de prendre les transports en commun. Pareil pour le train. La semaine dernière, un type que je connais est monté dans mon bus, a pris son ticket, et vous savez ce qu'il m'a dit ? "Tu t'imagines, à 40 ans, prendre le bus... Una vera clocha.." Il avait ses deux voitures en panne".

Mais à la Communauté d'Agglomération Bastiaise, on veut y croire. La CAB, à qui certains on reproché d'avoir fait les choses dans la précipitation, a assuré que la signalisation serait à jour avant la fin du trimestre. Et a envoyé quatre agents écumer le réseau, durant toute la semaine dernière, pour renseigner les usagères et les usagers. Mais pour l'heure, les flottements demeurent. 

Changer les mentalités

Il y a les retards à l'allumage, et puis il y a les choix faits au moment de concevoir le nouveau réseau ViaBastia. Deux, en particulier, ont beaucoup fait parler. Le premier, la suppression de la navette gratuite qui reliait la Citadelle à la gare de Bastia. Le second, la manière de rejoindre l'hôpital. Il y avait, auparavant, une seule ligne, la ligne "historique", qui traversait le centre-ville, en partant de Toga pour rejoindre les quartiers Sud, avec, sur son chemin, l'hôpital de Bastia. L'une des destinations principales pour les usagers des bus, en dehors des collégiens et lycéens. Avec les nouveaux tracés, cette ligne a disparu. 

Mais la CAB avance que deux autres lignes desservent désormais l'hôpital, en partant de la gare de Bastia. La ligne 2, qui musarde dans les quartiers, de l'Annonciade au Machjo en passant par Montepià et le palais de justice, et la ligne 1, que les élus vantent comme étant beaucoup plus rapide. 

Devant la préfecture, ils sont quelques-uns à patienter, assis sur le muret des grilles de l'établissement, qui sert d'arrêt de bus. Lorsque le chauffeur ouvre les portes, l'une d'elles, Claudine, boitille jusqu'à l'avant, une attelle autour de sa cheville droite. Pour elle, cette nouvelle ligne, c'est une aubaine. "Y a que les gens de Toga qui sont pas contents ! Ils ont plus le bus qui les prend devant chez eux. Mais moi j'habite à l'Annonciade et je suis ravie. Avant c'est moi qui devait prendre deux bus, avec le changement en bas de la place Saint-Nicolas... Chacun son tour."

Le bus démarre, avec cinq ou six personnes à l'intérieur. Jusqu'à l'hôpital, il ne s'arrêtera que deux fois, en haut du Fango et au croisement de la route de Cardo, après Saint-Antoine. Personne ne demande à monter ni à descendre, alors le chauffeur ne marque pas les arrêts. Ou les arrêts supposés, puisque la plupart ne sont plus indiqués, au fur et à mesure que l'on s'éloigne du boulevard Benoîte Danesi.

J'ai hâte de voir quand ils vont les mettre, les panneaux de signalisation...

Apparemment, sur cette ligne, c'est comme à Biguglia. C'est du moins ce que nous confirme un ancien chauffeur, qui vient se présenter à nous lorsqu'il apprend que des journalistes sont à bord. "J'ai hâte de voir quand ils vont les mettre, les panneaux de signalisation. Vous savez, moi je faisais parfois la ligne de Cardo, qui passait par là. Les gens avaient tellement pris l'habitude de nous attendre à un endroit que quand ils ont mis finalement le panneau de l'arrêt de bus, un virage plus bas, personne n'a changé sa façon de faire ! Ils continuaient à nous attendre au même endroit, et nous, on s'arrêtait là, et pas au stop officiel ! Et c'est toujours le cas, d'ailleurs", glisse-t-il en nous adressant un clin d'œil. 

Douze minutes à peine après notre départ de la préfecture, nous arrivons à l'hôpital, alors que l'entrée de la ville, un peu plus bas, est une fois de plus congestionnée par un embouteillage. Le bus se vide totalement. Il continuera sa route jusqu'à son terminus, le lycée de Montesoro, vide. 

*Le prénom a été changé