Les agriculteurs de Corse et la Présidentielle : "en général, je vote blanc"

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Dans la campagne présidentielle, l'agriculture n'est pas vraiment au cœur des débats. Nous sommes allés rencontrer les Susini, éleveurs de père en fils dans le Cap Corse, pour savoir ce qu'ils attendent de ce scrutin. Réponse : pas grand-chose...

Jean-Mathieu Susini déroule la bobine de fil de fer qu'il a emportée avec lui. De quoi rafistoler la clôture de l'enclos où il garde ses brebis, à une poignée de mètres du pont qui marque l'entrée de la marine de Santa Severa, dans le Cap Corse. Des travaux ont été effectués sur la route qui surplombe l'enclos, et une pelleteuse a défoncé une partie de la barrière.

Alors ce matin, Jean-Mathieu, venu donner le biberon aux petits derniers, a dû partir à la poursuite de la dizaine de brebis qui s'étaient égaillées dans la nature. Et pour éviter d'avoir à crapahuter de nouveau dans les alentours dans les prochaines heures, l'éleveur se dépêche de boucher les trous.
 

 

Travailler au village

En 2014, après des études au lycée agricole, un BTS de gestion protection de la nature, et quelques années derrière le comptoir du bar du village, Jean-Mathieu s'est lancé dans l'élevage. "J'ai toujours voulu travailler au village, et puis il y avait l'attachement au côté patrimonial, les terrains, le travail de mon père... Si je reprenais pas moi, qui allait reprendre ?"

 

Je suis pas du genre à pleurer parce que les méchants Français ne voudraient pas qu'on se développe.

Jean-Mathieu Susini

Aujourd'hui, Jean-Mathieu élève trente-deux cochons, une trentaine de vaches, une vingtaine de poules, et la dizaine de brebis qui l'entourent alors qu'il remplit la mangeoire de foin. "J'ai repris l'exploitation des bovins de mon père, mais très vite, je me suis rendu compte qu'il fallait des spéculations qui tiennent la route, pour s'en sortir. Et dans le Cap, l'élevage, c'est compliqué. Les brebis sont plus adaptées que les vaches. On dit qu'il faut un hectare de prairie pour une vache. Moi, j'ai quasiment de double, et pourtant, mes bêtes souffrent quand même. Il n'y a pas assez à manger. Ce sont des terrains en pente, qu'on a gagnés sur le maquis, et qui subissent l'érosion. Et plus le climat est de plus en plus compliqué, et les sécheresses de plus en plus longues..."

Jean-Mathieu en tirera les conséquences qui s'imposent. Il va garder quelques vaches, mais se séparera de la plupart.

Voter blanc

"Vous avez remis l'eau ?" lance le quadragénaire à la poignée d'employés municipaux qui discutent sur le bord de la route, alors que l'on quitte les brebis.

Jean-Mathieu Susini s'est lancé en politique il y a quelques années, et il est, depuis les dernières municipales, élu nationaliste à la mairie de Luri. Entre deux visites aux bêtes, il veille à garder un œil sur la vie de la commune. Le 10 avril prochain, lors du premier tour de la Présidentielle, il sera à la mairie, pour s'assurer que tout se passe bien. Mais le résultat lui importe peu, il ne s'en cache pas : "j'ai rarement voté à la Présidentielle. Désormais, bien sûr, je fais la démarche. C'est normal, puisque je l'implique en politique. Mais en général, je vote blanc". 

L'éleveur ne nous en dira pas plus, mais on soupçonne que ce sera pareil lors de ce scrutin. "Peu importe qui sortira gagnant, ça ne changera rien pour l'agriculture corse. Et puis il faut qu'on arrête d'attendre la becquée. C'est localement qu'on doit se battre pour faire évoluer les choses. Je suis pas du genre à pleurnicher parce que les méchants Français ne voudraient pas qu'on se développe. Il faut qu'on se prenne en main, qu'on se lève, qu'on aille travailler, et qu'on arrête avec l'assistanat". 

 

 

 

Jean-Mathieu Susini n'attend rien de Paris. Pour lui, le gouvernement ne fait rien pour promouvoir l'agriculture française, et pour la protéger de la concurrence étrangère. Et ça ne risque pas de changer. "Ca coûte moins cher d'acheter ce qui vient d'ailleurs, même si c'est empoisonné. Qui va imposer un embargo ? Personne ne voudra se mettre mal avec les autres pays... Tout est question de volonté politique, et ce n'est pas Macron qui aura le courage de faire ce genre de truc..."

Ecolo-bobos

Pas grand monde, parmi les prétendants à l'Elysée, ne trouve grâce aux yeux de l'agriculteur cap-corsin. Et quand on cite Yannick Jadot, le candidat écolo, Jean-Mathieu éclate de rire : "l'écologie et l'agriculture ça va pas vraiment ensemble. Souvent, les écolos sont contre les agriculteurs. Je ne veux pas tomber dans le cliché, mais l'écolo c'est un peu le bobo qui vit dans son bureau à Paris et qui croit qu'il est écolo parce qu'il a un plant de tomates sur sa fenêtre". 

L'écolo c'est un peu le bobo qui vit dans son bureau à Paris et qui croit qu'il est écolo parce qu'il a un plant de tomates sur sa fenêtre.

J-M Susini

 

 

Le pick-up de Jean-Mathieu Susini roule sur un chemin de terre cahoteux en direction de la maison de son père, Jean-Pierre Susini, figure du nationalisme insulaire, et éleveur depuis près de cinquante ans. Jean-Mathieu nous l'assure, le septuagénaire sera mieux placé que quiconque pour revenir sur les relations complexes entre l'agriculture insulaire et l'Elysée.

Alors qu'on se gare entre un tracteur et une botte de foin, Jean-Mathieu reconnaît qu'un candidat pourrait faire l'affaire : "Lassale, il pourrait être le candidat du rural, mais bon... Il n'est pas pris au sérieux. C'est con parce qu'il fait partie du groupe Liberté et Territoires à l'Assemblée nationale, comme les élus nationalistes. A Luri, il va faire des voix, aucun doute. Un candidat crédible avec l'étiquette Libertés et Territoires aurait sa place dans le débat politique. Aucun doute. Lui, au moins, représenterait toutes les régions de France..."

 

 

7 présidents différents

"C'était sous Mitterrand, je m'en rappelle comme si c'était hier. La ministre de l'Agriculture, c'était Edith Cresson. Ils nous avaient demandé de faire une proposition pour une vraie politique de développement agricole. On était enchantés, on se battait pour ça depuis des années... On a travaillé, nuit et jour, sur chaque filière. C'était du solide. On y a cru, hein... Eh ben, ci simu fattu ghjucà à a risa !" 

Jean-Pierre Susini, éternelle casquette vissée sur le crâne, est assis sur un muret devant sa maison. A ses pieds, trois chiens se disputent une balle. "On n'a rien eu. Nunda, nunda, nunda !"

Celui qui est avant tout connu par le grand public comme l'un des membres du commando d'Aleria, au côté d'Edmond Simeoni, a également été de tous les combats pour l'agriculture corse, de syndicats en commissions, de réunions en offices de développement. 

"J'ai commencé par faire les chèvres, dans les années 70. J'avais une vingtaine d'années. Et à l'époque, faire berger, croyez-moi, c'était pas facile. A la maison, on aurait préféré que je parte à Paris dans le métro. Mais ça me plaisait, c'est ça que je voulais faire".

La profession doit être solidaire, et faire des propositions concrètes, précises. Ni Paris ni Bruxelles n'iraient contre.

Jean-Pierre Susini

 

Et lorsqu'il s'agit de replonger dans ces souvenirs, Jean-Pierre Susini est inarrêtable. Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, aujourd'hui Macron. Agriculteur sous sept présidents de la République différents, Jean-Pierre Susini a tout connu : les espoirs, les désillusions, les promesses, les arrangements, les tractations, les détournements d'aides, le scandale du Crédit Agricole, la prime à la vache, le PADDUC et les espaces remarquables...

"La gauche, c'était une catastrophe. Chirac, c'était la panique, plus personne y comprenait rien, ils promettaient tout et n'importe quoi. Sarkozy, y avait toujours moyen de grappiller quelque chose..." Le bilan de Jean-Pierre Susini est sans concessions. "De politique agricole pour la Corse, ils n'en voulaient pas. C'était le cas à l'époque. C'est encore le cas aujourd'hui". Alors, sans surprise, comme son fils, le retraité n'attend rien de la prochaine Présidentielle. 

Assistanat

Mais contrairement à ce que l'on pourrait attendre de Jean-Pierre Susini, l'un des militants emblématiques du nationalisme corse, tout ne serait pas de la faute de Paris. Loin de là. "Pour passer de l'assistanat à la responsabilisation, il faut travailler, il faut s'organiser, il faut réfléchir ensemble, il faut s'adapter à l'époque, et à nos spécificités. Pour résumer, il faut avoir envie. Et chez nous, c'est pas le cas pour tous les agriculteurs. L'attrait, aujourd'hui, pour certains, c'est la subvention. Et comme Paris compense son manque de vision et de politique réfléchie par des sous, ça arrange tout le monde."

 

 

Pour Jean-Pierre Susini, l'exemple à suivre pour les éleveurs, c'est celui de la viticulture. "Les viticulteurs, chez nous, sont bien organisés. Ils ont compris ce qu'il fallait faire, ils ont redoré leur image, ils ont dégagé les brebis galeuses, ils prennent les choses au sérieux. Et on voit le résultat. La profession doit être solidaire, et faire des propositions concrètes, précises. Ni Paris ni Bruxelles n'iraient contre."

De cela, Jean-Pierre et Jean-Mathieu Susini en sont persuadés. Peu importe le résultat de la prochaine présidentielle.