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Il y a cent ans naissait le Parti communiste insulaire. Un parti qui, après des débuts timides, va s'imposer au sortir de la 2ème guerre mondiale comme l'une des forces incontournables de l'île. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas, mais les communistes de Corse ont encore leur mot à dire. 

Louis costa, le pionnier

A Tours, en cette fin du mois de décembre 1920, l'ambiance est électrique. La Section Française de l'Internationale Ouvrière, qui y tient son congrès, est divisée. 
D'un côté, les tenants d'une adhésion à la IIIème Internationale, en clair l'alignement sur le régime soviétique de Moscou ; de l'autre, ceux qui s'y opposent de manière virulente. 

Le congrès de la SFIO, en décembre 1920. / © DR
Le congrès de la SFIO, en décembre 1920. / © DR

Les premiers quittent le parti, et fondent la SFIC, Section Française de l'Internationale Communiste, qui deviendra très vite le parti communiste français. 

La fédération corse de la SFIO, qui a envoyé 12 représentants, fait le choix de la scission. Elle est menée par Louis-Etienne Costa. 

80 adhérents

Né en 1863 à Cognocoli, village qui surplombe le golfe d'Ajaccio, Louis Costa s'est très tôt engagé en politique. En 1898, le jeune notaire créé le groupe socialiste "les indépendants", sur lequel se développera la future fédération socialiste insulaire. En toute logique, il en deviendra le secrétaire général. 

Louis Costa, premier secrétaire du Parti communiste en Corse, entre 1920 et 1936. / © Par Droop — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, wikipedia
Louis Costa, premier secrétaire du Parti communiste en Corse, entre 1920 et 1936. / © Par Droop — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, wikipedia

En 1919, il est élu maire de son village de Cognocoli. Un an plus tard, alors que la SFIO éclate, il prend la tête du Parti communiste insulaire naissant. Le parti, à cette époque, ne pèse guère dans la balance politique de l'île. En 1923, quatre ans après sa création, il ne compte que 80 adhérents. Un journal, La Corse Rouge, tente de faire essaimer les idées communistes, avant de disparaître, faute de lecteurs, et de moyens. 

"Une très forte structuration syndicale à Bastia, dès les années 20" - Ange Rovere

Pour autant, certains endroits de l'île, tels que Bastia, s'affirment déjà comme des "petits bastions du communisme", selon les mots d'Ange Rovere*, historien et premier adjoint communiste d'Emile Zuccarelli durant un quart de siècle (1989-2014).
"Ca renvoie aux immigrés italiens, aux dockers, aux marins. Et à une très forte structuration syndicale, dès les années 20, autour des fonctionnaires, des postiers". 
En 1934, le PC réunit, dans la ville du nord, 5 à 6 % des voix. 

En 1936, Louis Costa quitte la tête d'une branche insulaire qui tente tant bien que mal d'exister, dans l'ombre de la fédération de Marseille, à laquelle elle est affiliée. Trois ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale va éclater. Et propulser les communistes sur le devant de la scène nationale, et insulaire. 

Terre Corse, le journal du Parti communiste, dans les années 40 / © DR
Terre Corse, le journal du Parti communiste, dans les années 40 / © DR


 

La résistance, un jalon majeur

En 1941, alors que la France est occupée par les troupes allemandes et italiennes le Parti communiste, qui compte alors un peu plus de 400 militants, créé le Front national.

Un mouvement de résistance, qui recrute également en dehors du PC, mais qui refuse toute fusion avec d'autres mouvements de lutte. Et qui représentera, à la Libération, le plus important des mouvements de la Résistance.

© DR
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En Corse, le FN n'est pas, bien sûr, le seul réseau de résistance actif. Mais la répression italienne décapite la plupart des autres groupes clandestins, dont le R2 Corse de Fred Scamaroni.

Le FN insulaire grossit, les résistants d'autres groupes démantelés se joignant à lui, et multiplie les attentats contre l'occupant. Jusqu'à devenir le principal interlocuteur de la France Libre.

"Je meurs pour la Corse et pour mon parti" - Jean Nicoli 

Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1943, le Front national lance le mot d'ordre suivant : engager le combat "partout et sans délai". S'ensuit une période de combats, menée par les résistants insulaires, épaulés très vite par les troupes venues d'Alger, qui fera de la Corse le premier département français libéré. 

Les noms de Leo Micheli, Arthur Giovoni, Nonce Bienelli, Maurice Choury, Raoul Benigni, François Vittori, Danielle Casanova et de beaucoup d'autres sont devenus les symboles de cette résistance communiste.

Sans oublier bien sûr Jean Nicoli, arrêté et exécuté en août 1943 par un peloton d'exécution.
Jean Nicoli qui griffonnera sur un paquet de cigarettes, quelques minutes avant de mourir, un message d'adieu destiné aux siens : 

« Tout à l'heure je partirai. Si vous saviez comme je suis calme, presque heureux de mourir pour la Corse et pour le parti. Ne pleurez-pas, souriez-moi. Soyez fier de votre papa. Il sait que vous pouvez l'être, la tête de Maure et la fleur rouge, c'est le seul deuil que je vous demande. Au seuil de la tombe, je vous dis que la seule idée qui, sur notre pauvre terre, me semble belle, c'est  l'idée communiste. Je meurs pour notre Corse et pour mon Parti. »

Jean Nicoli, symbole du sacrifice communiste pour la libération de la Corse / © DR
Jean Nicoli, symbole du sacrifice communiste pour la libération de la Corse / © DR


 

Une révolution rouge de courte durée

La guerre a considérablement bouleversé l'échiquier politique insulaire, qui, jusque-là, se résumait à un face-à-face entre le Parti radical corse mené par Adolphe Landry et l'Alliance démocratique insulaire menée par François Pietri.
Deux géants de la politique en Corse durant l'entre-deux-guerres, plusieurs fois ministres et députés. 

Désormais, il va falloir compter avec le Parti communiste. Dès la fin de l'année 1943 le PC insulaire prend le pouvoi sur l'île. Et de quelle manière! Il est à la tête de la préfecture, et tient les rênes de 260 minicipalités sur 320. 

De 400 à 10.000 adhérents en 7 ans

Les idées communistes, grâce au Front national, ont incontestablement essaimé dans la population, à la faveur de la période trouble de l'Occupation.

Les "rouges" étaient 450 en 1939, ils sont 1200 au moment de la libération de la Corse. A la fin de l'année 1943, ils sont 2000, et un an plus tard, le nombre d'adhésions a encore doublé. En 1946, ils sont près de 10.000...

Les militaires venus d'Alger pour participer à la libération de la Corse, dans les rues de l'île. / © DR
Les militaires venus d'Alger pour participer à la libération de la Corse, dans les rues de l'île. / © DR

Voilà qui, pour De Gaulle, ne présage rien de bon. Le général redoute que ce qui se passe en Corse soit le prélude d'une vague rouge à l'échelle nationale, dès que le reste du pays sera libéré. 

Un courrier adressé au Général par le préfet Luizet, cité par Ange Rovere dans cinquième tome du Mémorial des Corses, en dit long : 
"[Le PC insulaire] possède des moyens d'action puissants sur l'opinion publique car, en plus de ses conférenciers qui sillonnent l'île sans arrêt, il contrôle trois journaux sur cinq pour développer sa propagande...Bref, l'action du parti révèle une doctrine assez nette, un programme d'action soigneusement établi, une volonté farouche d'obtenir le succès, toutes choses que l'on recherchera en vain dans les autres formations politiques". 

"L'offensive gaulliste"

Débute alors ce qu'Ange Rovere appelle "l'offensive gaulliste". Par l'intermédiaire du préfet Luizet, De Gaulle entend bien reprendre la main. Il favorise le retour en grâce des anciennes gloires politiques insulaires, et soutient des radicaux-socialistes, plus modérés, tels que Paul Giacobbi, qui sera élu premier président du conseil départemental de l'après-guerre.

Ange Rovere, historien et figure du Parti communiste insulaire / © DR
Ange Rovere, historien et figure du Parti communiste insulaire / © DR

Pour autant en 1945, les communistes font partie de l'équipe qui l'emporte, sous la bannière FN, à Bastia, Porto-Vecchio, Calvi et Ile-Rousse. Mieux encore, c'est un communiste qui s'assoit dans le fauteuil du maire à Sartène et à Ajaccio.

Mais ces victoires sont trompeuses. Elles ont, souvent, été le fait d'alliances fragiles, de concours de circonstances, d'un report de voix acquises à la faveur des circonstances... A gauche la bataille est rude faceaux radicaux de Giacobbi et Landry, tandis que la droite connaît un nouvel essor.
Et au sein même du parti communiste, les désaccords et les remous internes participent à faire vaciller l'hégémonie du Front national. 

En 1945, le FN avait raflé 189 municipalités. Deux ans plus tard, elle en perd 76. L'Etat de grâce de ce que ses ennemis appellent "le parti de Moscou" semble terminé.
 

Albert Stefanini, Premier secrétaire de la fédération corse du Parti communiste entre 1948 et 1983. / © DR
Albert Stefanini, Premier secrétaire de la fédération corse du Parti communiste entre 1948 et 1983. / © DR


 

L'Algérie, un coup dur pour le PC insulaire

Il faut dire que si le rôle du PC dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale lui avait procuré une aura incontestable, d'autres conflits  armés vont très vite jouer le rôle inverse.

Les communistes, sans surprise, soutiennent avec ferveur les mouvements d'indépendance, qui prennent de l'ampleur. D'abord en Indochine, dès le milieu des années 40. 

Albert Ferracci devant les caméras de France 3 Corse. / © DR
Albert Ferracci devant les caméras de France 3 Corse. / © DR

Mais également en Algérie, un conflit qui va diviser l'opinion publique sur l'île, et coûter cher au PC insulaire, comme le raconte Albert Ferracci, secrétaire fédéral puis président du groupe communiste à la première assemblée de Corse : 

"C'était difficile de trouver une famille en Corse qui n'avait pas quelqu'un en Algérie. Et ces gens-là aidaient financièrement leurs proches restés en Corse. Alors, nous nous battions pour l'indépendance d'un pays, mais pour l'immense majorité des gens sur l'île, nous enlevions le pain de la bouche des familles corses". 

Les adhésions sont en berne, certains militants se détournent de la lutte... Le Parti communiste est de plus en plus isolé sur la scène politique insulaire. 

Les organes de presse, tribune pour le PC insulaire. / © Dr
Les organes de presse, tribune pour le PC insulaire. / © Dr


 

Le mouvement du 29 novembre

A la fin des années 50, le climat social, en France, est pesant. La Sécurité sociale est malmenée par des ordonnances découlant de la Constitution de la Vème, les impôts augmentent. Le pouvoir d'achat des salariés, lui, baisse, tandis que les restructurations d'entreprises vont bon train, entraînant des licenciements. Dans tout le pays, la colère gronde, et le Parti communiste est mobilisé. 

Contre vents et marées, les communistes restent en première ligne. / © DR
Contre vents et marées, les communistes restent en première ligne. / © DR


"La Corse est décidée à obtenir ce qui lui revient de droit" - Achille de Susini

En Corse, les communistes décident de mener une campagne féroce, pour porter un panel de revendications, parmi lesquelles une hausse de 25 % des salaires, pensions et retraites, et la parité des prix avec le continent. 
Le 29 novembre 1959 se tient, à Ajaccio, un congrès qui va connaître un succès spectaculaire. 

Le président du congrès, Achille de Susini, déclare à la tribune : "Il faut que notre île cesse d'être exploitée et bafouée. Il faut que les pouvoirs publics comprennent que la Corse est décidée à obtenir ce qui lui revient de droit".  

Manifestation contre les essais atomiques dans le massif de l'Argentella. / © DR
Manifestation contre les essais atomiques dans le massif de l'Argentella. / © DR


"Le parti de la défense de l'intérêt général" - Albert Ferracci

Le mouvement va durer plusieurs années, et solidifier l'implantation du PC sur l'île, se souvenait Albert Ferracci au micro de France 3 Corse : 
"Nous avons voulu presque recommencer à l'identique ce que nous avions fait avec le Front national et la population de la Corse a très bien répondu. Ce mouvement, sans être décisif au plan électoral, a quand même contribué à montrer que nous n'étions pas que le parti de la défense des travailleurs, mais également celui de la défense de l'intérêt général". 

La menace de suppression du trinichellu, une possible base d'expériences atomiques dans le massif de l'Argentella, ou encore la fermeture de la mine de Canari ne sont que quelques exemples des combats menés par les communistes insulaires dans les années 60.

 

Communistes et radicaux, main dans la main

L'influence des communistes ne se cantonne pas à la rue. Ils vont signer leur retour dans le jeu électoral, à la même époque, à la faveur d'une alliance avec les radicaux de gauche. Une alliance qui va les porter au pouvoir dans plusieurs places-fortes de l'île. 

"Les radicaux, en 58, se sont fortement positionnés contre la constitution de la Vème République. En Corse, le parti se scinde en deux. D'un côté Rocca-Serra, qui bascule du côté de l'Union pour la nouvelle république [mouvement gaulliste-NDLR], et de l'autre, Zuccarelli et Giacobbi, qui dénoncent la constitution. Un moment qui favorise un rapprochement entre radicaux et communistes", se souvient Ange Rovere

Pierre Giudicelli, premier adjoint communiste à la mairie de Bastia / © DR
Pierre Giudicelli, premier adjoint communiste à la mairie de Bastia / © DR

Un rapprochement salué par les échéances suivantes. En 1962, Jean Zuccarelli devient député. En 1968, il l'emporte à Bastia et la mairie de la deuxième ville de Corse bascule à gauche. Le premier adjoint de Zuccarelli, Pierre Giudicelli, est communiste. Une tradition qui sera respectée durant des décennies, jusqu'à Ange Rovere, qui le restera de 1989 à la défaite en 2014 aux municipales.

Sartène, de son côté, tombe dans l'escarcelle communiste au cours du même scrutin, avec la victoire d'Antoine Benedetti. La ville du sud deviendra un bastion du communisme insulaire, une place renforcée par Dominique Bucchini, qui prendra la suite de Benedetti en 1977, et siègera jusqu'en 2001. 

Dominique Bucchini à la tribune, à Ajaccio en 2012, entouré de MIchel Stefani et de Pierre Laurent, premier secrétaire du PCF.  / © PASCAL POCHARD CASABIANCA / AFP
Dominique Bucchini à la tribune, à Ajaccio en 2012, entouré de MIchel Stefani et de Pierre Laurent, premier secrétaire du PCF. / © PASCAL POCHARD CASABIANCA / AFP

Bucchini qui sera également député européen, et président de l'assemblée de Corse entre 2010 et 2015. 
A Ajaccio, Paul-Antoine Luciani, lui, sera premier adjoint de 2001 à 2014. 

Un bilan qui démontre à quel point le Parti communiste est ancré, profondément, dans le paysage politique insulaire. 
Même si, une photographie de ce même paysage, en 2020, est moins flatteuse. 

Paul-Antoine Luciani, tête de liste communiste en 2001 à Ajaccio. / © Olivier LABAN-MATTEI/AFP
Paul-Antoine Luciani, tête de liste communiste en 2001 à Ajaccio. / © Olivier LABAN-MATTEI/AFP

Un centenaire en demi-teinte

A Bastia, les communistes ont dû quitter la mairie après près de 40 ans de présence, à la suite de la défaite de Jean Zuccarelli face à Gilles Simeoni, en 2014.

Et Bastia, qui avait vu la première victoire symbolique du PC de l'ère moderne, a également été le théâtre de l'explosion de l'alliance entre les communistes et les radicaux, en 2020, lors des dernières municipales. 

A la CDC, la victoire des nationalistes a également écarté Dominique Bucchini du perchoir. Dans sa ville, Sartène, c'est un maire de droite, Paul Quilichini, qui officie désormais. 

A Ajaccio, enfin, ce ne sont pas les nationalistes mais un autre élu de droite, Laurent Marcangeli, qui a coûté aux communistes leur place place des palmiers.

Cent ans après sa naissance, le Parti communiste corse ne semble pas dans sa meilleure forme, mais son histoire a prouvé à quel point il a su, à de multiples reprises, trouver les ressources pour revenir sur le devant de la scène...