Présidentielle. Immersion au quartier du Neuhof à Strasbourg : "Que tu votes ou pas, ici on te baise"

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Écrit par Cécile Poure

C'est un des quartiers les plus pauvres de Strasbourg. Le Neuhof. Ici, la moitié des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Ici, un tiers des 16-25 ans sont sans emploi et non-scolarisés. Ici, on vote du bout des doigts, quand on vote. Au Neuhof, la citoyenneté est mise à l'épreuve… de la cité.

En tant que journaliste, je suis déjà allée quelques fois au Neuhof. Pas souvent. Et les sujets que j'ai pu y faire étaient à la limite de la caricature. Voitures brûlées la nuit, vie associative le jour. Mea culpa. 

Il faut dire aussi, à notre décharge, que venir au Neuhof avec une caméra ce n'est pas seulement s'exposer aux clichés. C'est aussi prendre en pleine face la méfiance des habitants à l'égard des médias et en plein objectif une violence certaine. Aussi, je profite de l'occasion de ces articles Ma France 2022 pour aborder le quartier différemment.

La tête vierge et les poches quasi vides. Un carnet, un stylo c'est tout. Pas de dictaphone comme on me le demandera souvent là-bas. C'est parti pour deux jours d'immersion à la rencontre des habitants. Sans filtre. De part et d'autre.

Le Neuhof, cité sans voix

C'est une cité comme il en existe tant d'autres en France. Aux périphéries des villes. A la marge au sens propre et au sens figuré.

Construit dans les années 30, le quartier a doublé sa population de 1950 à 1972, période durant laquelle 4.000 logements sociaux y ont été construits. Les fameuses barres. Verrues urbanistiques et tâches à la mixité sociale. 

Ce qui ne devait être qu'une cité de transit est devenu dans les années 80 une "cité de stockage". Un mot fort, qu'emploie sans sourciller Khechab Khoutir, le directeur du centre socio culturel du Neuhof. Les habitants contrairement à la logique supposée du capitalisme bienheureux, n'ont jamais pu accéder à la propriété. Ils y sont restés. Coincés. De génération en génération. "C'est notre plafond de verre à nous". D'ailleurs, là-bas, j'en rigole avec mon guide Khalifa, il y a des dynasties entières.

Le quartier du Neuhof compte environ 22.000 habitants. On ne dit plus quartier défavorisé, populaire, ni zone urbaine sensible on dit désormais QPV. Quartier prioritaire de la politique de ville. Plus soft, je vous l'accorde. Bref là-bas, plus de la moitié des habitants vivent dans les cités (Macon, Lyautey, Marschallhof, le Polygone).

Pas besoin alors d'être un grand sociologue pour comprendre que le Neuhof concentre. Concentre : la pauvreté (50,5% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté ); le chômage, 30% des habitants sont sans emploi contre 7,4% en moyenne en France ; les étrangers qui y représentent un quart des habitants.

Comment dans de telles conditions exercer sa citoyenneté ? Comment tout simplement se sentir citoyen ? Au Neuhof, le taux de participation aux élections à portée nationale est bien en deçà de la moyenne communale.

Elle est dérisoire. Le sursaut de la présidentielle en 2017, grâce notamment au Challenge Citoyen que nous aborderons un peu plus loin, a fait long feu. S'érodant un peu plus à chaque rendez-vous électoral. Pour atteindre aux régionales (2021) et dans les circonstances que l'on connait (crise sanitaire) à peine 15% dans les bureaux de vote du cœur de la cité (Reuss et Guynemer). Voyez plutôt.

En enfourchant mon vélo pour me rendre au Neuhof (25mn de vélo du centre-ville, 35 mn en tram), ce paradoxe me taraude. La cité, littéralement "ensemble des citoyens d'une ville", a perdu sa voix. Ou plus exactement elle ne veut plus les donner. Elle porte décidément bien mal son nom.

Khalifa, des mollets mais plus de cœur

J'ai rendez-vous, à vélo donc, avec Khalifa, 63 ans. Mollets fermes et lunettes noires. Ce sera un guide précieux durant ces deux jours. "C'est pas que je connais tout le monde c'est que tout le monde me connait". Effectivement, dans la rue, nous sommes arrêtés toutes les 30 secondes. Des "salut cousin" en veux tu en voilà. "J'ai plein de cousins mais peu de frères."

Khalifa, d'origine algérienne, a grandi au Neuhof et y a toujours travaillé. Boucher, désosseur, animateur social, éducateur, médiateur dans les transports publics. Une vie de chair et de tissus. "Maintenant je fais plus rien, je touche les Assedic et je me balade. J'ai assez donné." 


Je l'ai déniché un peu par hasard sur Facebook. Khalifa est à ses heures perdues blogueur. Il anime Planète Neuhof. Une planète dont il a fait le tour des centaines de fois.

Fils de harkis, il a un attachement viscéral à la France même si, de son aveu même, elle ne lui a pas beaucoup rendu. Il a vu grandir tout le monde et changer le quartier dans une moindre mesure. Cette année me dit-il de but en blanc "je ne voterai pas." "J'ai toujours voté depuis l'âge de 18 ans, quand Mitterrand a été élu, j'en ai pleuré tu vois. Et puis ben rien. Il ne s'est rien passé pour nous. Que des magouilles encore. Là j'ai passé l'âge de faire semblant d'accomplir mon devoir citoyen, aucun candidat ne me convient." Biberonné au gaullisme, Khalifa ne souffre plus la comparaison. Son regard, à l'ombre des grands hommes, se perd en haut des tours.

J'ai toujours voté depuis l'âge de 18 ans, quand Mitterrand a été élu, j'en ai pleuré tu vois. Et puis rien. Il ne s'est rien passé pour nous.

Khalifa Ayadi

Pour Khalifa, la citoyenneté ne passe pas forcément par les urnes. Elle est bien plus que cela. "Moi tu vois je considère que quand tu participes à la vie active, que tu as un boulot, que tu paies tes impôts, là tu te sens utile, là tu es citoyen. Ici on n'est plus rien. Ni citoyen, ni pas citoyen. On est juste des consommateurs. Je peux le dire aujourd'hui, je m'en fous." J'en déduis que pour le sexagénaire, le vote n'est plus rien, même plus "utile". Et, je vais le voir très vite, il est loin d'être le seul a avoir perdu la voix. Et la foi. 

Jocelyne et Patrick : on ne fait pas de vieux os au Neuhof

Au Neuhof, on ne fait pas de vieux os. 43% de la population a moins de 25 ans. Et seulement 15% plus de 60 ans. Il subsiste encore cependant quelques aînés. Mémoires vives du quartier. Fer de lance de la contestation. Nous allons dans un des deux cafés du Neuhof. Bienvenue au Lounge. Café, croissants et débats animés.

Jocelyne a 78 ans. Des yeux turquoises comme sa veste, un stylo rouge PS. "Jojo" habite la cité Macon depuis 1967, "en plein cœur de la cité" rit-elle. Engagée dans de nombreuses associations, dans le conseil de quartier, elle porte, derrière ses lunettes à cordon et son air jovial, un regard désabusé sur la politique.

"La politique ? c'est du pipeau. Là moi je ne sais même pas pour qui voter. Il se peut même que je ne vote pas. Le dernier quinquennat a été celui des banquiers, des riches. Pour nous rien n'a changé. La France c'est pas une banque, ni une entreprise hein. Ce sont des gens qui travaillent, qui ressentent, qui vivent enfin qui essaient de vivre quoi."

Mon fils a été licencié par Knorr l'année dernière, mes deux petits-fils sont sans emploi. Ils ont traversé la rue pourtant .Qu'est ce que vous voulez faire ? En qui vous voulez croire ?

Jocelyne

Son front se plisse. "Mon fils a été licencié par Knorr l'année dernière, mes deux petits-fils sont sans emploi. Ils ont traversé la rue pourtant comme nous l'a conseillé Macron, ben ils ont rien trouvé. Voilà où nous en sommes. Qu'est-ce que vous voulez faire ? En qui vous voulez croire ?"

Dans le quartier, les choses se sont aussi détériorées. Malgré les plans successifs d'urbanisation et de rénovation. "On ne les compte plus : HVS, Habitat Vie Sociale, ANRU et GPV, grand programme de la Ville … des sommes énormes mais qui n'ont jamais résorbé le problème de fond : la misère sociale, la pauvreté. Un pansement sur une jambe de bois." Jocelyne se souvient d'un temps pas si lointain. " Avant au conseil de quartier, on avait un budget, on organisait des tas d'évènements. Maintenant les caisses sont vides et on a perdu le lien. Et les liens ben c'est ça qui forge une cité, la citoyenneté."

En face, Patrick, 62 ans, opine de la tête. Lui est né dans le quartier. Lui aussi est en colère. "On paie nos charges, on paie nos impôts, on fait nos devoirs quoi. Mais on a qu'un seul droit : celui de fermer nos gueules." Il ne la fermera pas aujourd'hui.

Toutes les personnes fragiles : les vieux, les handicapés, les pauvres sont mis au ban de la société. C'est ça qui se passe et c'est dégueulasse.

Patrick

"Toutes les personnes fragiles : les vieux, les handicapés, les pauvres sont mis au ban de la société. C'est ça qui se passe et c'est dégueulasse. Tant que les élus là-haut là resteront sur leur siège doré et ne viendront pas habiter juste quelques jours dans le quartier rien ne changera. Ils viennent là deux heures en campagne avec leur clique et leurs claques, dans les endroits les plus proprets ou au stade de foot, juste pour les caméras et hop ils repartent. Histoire de dire qu'ils sont allés en banlieue et que oh oui ils nous comprennent. Ah la bonne blague."

Patrick rit jaune oui. " La mixité ? Elle est où ? Dans les immeubles tout neufs, alors oui les classes moyennes viennent habiter … un an avant de repartir aussi sec. Tellement y a rien, ni commerce, ni resto, ni entreprise. C'est une cité dortoir, une cité morte, pour les pauvres. Alors on reste entre nous, ceux qui ont plus rien le 15 du mois, dans des logements que les bailleurs sociaux délaissent. Ca fait six semaines que ma porte de garage est défoncée, tout le monde s'en fout. Ophéa, Habitation moderne : les bailleurs sociaux encaissent le fric et nous laissent tomber. L'Etat devrait contrôler ces organismes, qu'ils aient au moins une obligation de résultat."

De ce sentiment de déréliction, Patrick tire une certitude. Il votera Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière) mais pas pour les raisons auxquelles je pense : "Elle sera jamais élue, comme ça au moins ça m'engage pas beaucoup et je serai pas déçu. Mais voilà j'aurais fait comme tu dis mon devoir citoyen." 

Un vote contestataire dans un océan d'abstention

Le vote au Neuhof se caractérise par un taux de participation dérisoire. Par contre, j'ai eu beau écrire, téléphoné, réécrire, smsé, je n'ai jamais obtenu le nombre d'inscrits sur les listes électorales en rapport à la population en âge de voter. Mystère et boulette de shit. Le problème se situe pourtant là. "Le service état-civil élections est trop occupé pour vous donner ce pourcentage" me rétorque-t-on enfin. Je devine, au fil de mes conversations dans la rue, qu'il est et qu'il sera encore catastrophique. 

A la sortie de l'école primaire Rodolphe Reuss, des mamans, la trentaine, discutent. Certaines sont en pantoufles. Tranquilles quoi. "Moi je me suis jamais inscrite sur les les listes, ça m'intéresse pas. Je vais vous dire mieux : la politique je m'en fous. C'est mon choix." Une autre précise : " Moi non plus je ne suis pas inscrite, je fais pas semblant de participer à cette blague. Ca sert à rien, ce sont tous des voleurs, des escrocs. Tout est joué d'avance : Macron sera réélu et voilà."

Moi je ne suis pas inscrite, je fais pas semblant de participer à cette blague.

En face d'elles, deux papa JB et Manu, la trentaine eux aussi sont en pleine conversation. Mollement. Tous les deux travaillent depuis l'âge de 16 ans. Manu est éboueur, JB dans le traitement des déchets. "On se complète bien quoi."

Dès que je prononce le mot politique leur visage se ferme. Comme une sensitive. "Arrête. Moi je suis un bon citoyen d'accord : je travaille, je fais vivre ma famille, je suis utile à la société. Mais non je vote pas. La politique c'est pas la citoyenneté, c'est tout le contraire tu vois."

Moi je vote pas. La politique c'est pas la citoyenneté, c'est tout le contraire tu vois.

JB

Et tandis que je médite à cette phrase loin d'être bête, un autre surgit. Petit, nerveux, campé sur des baskets qu'on dirait à ressorts. "Que tu votes ou que tu votes pas, on te baise alors. Pour s'en sortir faut magouiller c'est tout c'est la vie." 

Angela, 47 ans, drapée dans ce qui semble être une robe de chambre mordorée, vient à ma rescousse. "Tu sais ici on souffre de trop d'une étiquette qu'on nous a collée dessus. On a parfois même du mal à l'enlever. Faut pas croire, au Neuhof, on peut être bien. Tout est une affaire d'éducation et d'amour. Moi ben je vote. J'ai toujours voté. A gauche. Allez salut faut que j'aille chercher mes quatre enfants."

Le Neuhof (Strasbourg 6) est la circonscription des extrêmes. Le bureau de vote Reuss, à deux mètres de l'école, est en ce sens symptomatique. En 2017, au premier tour de la présidentielle, sur 548 votants (sur 832 inscrits), Marine Le Pen a obtenu 28,3% et JL Mélenchon 29,5%. Les plus forts scores.

"On vote dans les extrêmes quand on vote" décrypte Khechab Khoutir, le directeur du CSC du Neuhof.  "Soit on a peur et on vote à l'extrême droite, le sécuritaire, soit on a plutôt la rage et on choisit la tendance lutte des classes, le contestataire. Tout ça dans un océan d'abstention." 

Terminus C : tout le monde descend

Si je me doutais que l'abstention monopoliserait nos discussions, je n'imaginais tout de même pas à ce point. Devant ma mine dépitée, non pas que je sois une électrice assidue mais disons que j'ai encore, un peu, foi dans notre démocratie, Khalifa m'amène manger un kebab au Terminus C. "Allez va, viens. C'est pas comme si on avait trop le choix mais tu verras c'est pas mal et ils sont très gentils les petits." 

Les petits ce sont Kopar et Hasan 33 ans. Accoudés derrière le zinc et devant l'écran télé qui diffuse CNews en continu. En l'occurrence le déplacement de E.Zemmour et de son aéropage porte de la Villette, sur la colline du Crack, Morandini en porte-micro. Ouaip. J'ai honte d'être journaliste, là tout de suite. Eux, ça n'a pas l'air de les gêner.

Tu sais aujourd'hui on est plus que des consommateurs, tout est lié au fric, mon vote inclus.

Kopar

"Moi je vote c'est certain, Macron, parce que tu vois je suis chef d'entreprise maintenant, la politique, l'économie ça me concerne. Je travaille pas comme un chien pour ensuite me taire. Bon je sais bien que tout est truqué, c'est systématique mais tant pis. Tu sais aujourd'hui on est plus que des consommateurs, tout est lié au fric, mon vote inclus. On est coincés maintenant" m'explique Kopar.

Elle aussi votera Macron. Et ce sera son tout premier vote. A table, Sarah, 20 ans, discute avec une copine. Coca Light et pizza. "Maintenant que j'ai ce droit je vais l'utiliser. On est jeune, on a l'occasion de changer les choses, alors faisons-le." Aux armes citoyens et attention à la manucure toute fraîche.  

"Je vais voter Macron. Par élimination, c'est triste mais y a pas trop le choix. Et puis il a pas fait énormément de dégâts c'est déjà ça même si le pauvre là il a cumulé hein entre le Covid et l'Ukraine. Heureusement que sa femme était là pour le guider. Brigitte elle est pas là pour la déco."  Je pars d'un rire tonitruant qui coupe la chique à Morandini. Bien fait. Au fond, je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Notre démocratie serait-elle devenue une vaste blague ?

Le cercle vicieux de l'abstention 

Khechab Khoutir ne dissipera ni mon trouble, ni mon pessimisme. Khechab est directeur du centre socio-culturel du Neuhof depuis 20  ans. Un homme discret, timide ce qui ne veut pas dire langue de bois.

Lui aussi est passablement blasé. "Je suis né en Algérie, à l'âge de six ans mes parents sont arrivés à Strasbourg, à la Krutenau, rapprochement familial. Avec la gentrification du quartier les familles pauvres, immigrées, ont été chassées et relogées au Neuhof. Mes parents sont toujours ici. Le fameux plafond de verre tu vois. Moi j'en suis parti à à l'âge de 20 ans, j'avais plus rien à y faire."

Khechab est un pragmatique. Les beaux discours, les belles promesses, les affiches colorées sur la diversité sociale, tout ça très peu pour lui. Il a crée par exemple en 2012 le DACIP, un dispositif d'accompagnement des jeunes entre 16 et 25 ans sortis prématurément du système scolaire sans qualification ou avec une faible qualification. Il a tissé autour de lui au fil des ans tout un réseau de professionnels (entreprises ou agences d'intérim).

Du tangible. 80 jeunes sont ainsi "pris en main" chaque année pour un taux de réussite de 60% en moyenne. Retour en formation initiale, accès à une formation qualifiante, signature d’un CDD (au moins 3 mois) ou d’un CDI, entrée à l’EPIDE, à la Garantie Jeunes, en Service Civique… un premier pas dans la vraie vie quoi, celle de la Cité. Avec C majuscule.

En 2016, le centre socio culturel du Neuhof avait également été précurseur en inventant un Challenge Citoyen. Challenge vite adopté dans d'autres QPV (Quartier prioritaire de la Ville) : 32 villes et 54 quartiers y avaient finalement participé. Objectif : en treize mois atteindre le meilleur taux de participation à l'élection présidentielle. "On y a mis une énergie monstre, tout le monde a été mobilisé : on avait créé une valise pédagogique, on a fait du porte-à-porte, on a toqué à 4000 portes, du cas par cas, installé des bureaux d'inscriptions électroniques au pied des immeubles. L'Etat et la Ville nous ont bien aidé, certaines entreprises aussi. C'était une chouette idée."

C'était. Khechab ne sourit plus. Du Challenge il ne reste que des souvenirs pittoresques, rien de plus. "Nous, on voulait un projet sur la durée, faire chaque année ce travail de sensibilisation et d'éducation civique. Faut voir le niveau de certains habitants qui confondent inscription sur les listes et vote, qui ne savent même pas à quoi servent les députés. Nous avions fait des propositions en ce sens, pas de réponse, rien. On a laissé tomber. Cette année, on ne fait plus rien. La citoyenneté devrait pourtant être un travail de tous les jours. Advienne que pourra." 

Quand on est hors système pourquoi participer au système hein ?

Khechab Khoutir, directeur du centre socio-culturel du Neuhof

Il existe pourtant des solutions face à cette déshérence démocratique. Khechab en est persuadé. Il y croit encore et malgré tout. "Déjà installer une réelle mixité. C'est pas en installant quelques bobos dans un océan de misère sociale qu'on va régler l'effet ghetto. Il faut diluer ces populations fragiles, les remettre dans la vie, en son cœur. C'est toute la politique de la ville qu'il faut revoir. Quand on est hors système pourquoi participer au système non?"

Ensuite, plus simple, repenser les modalités du vote. "C'est vrai quoi on va voter le dimanche comme si on allait à la messe. C'est austère, genre jour d'enterrement. Ça ne correspond à rien ici tout ce cérémonial. Il faudrait quelque chose de plus festif, en semaine, sur les heures de travail. C'est tout bête. Là je te promets, il y aurait déjà plus de monde. Comptabiliser le vote blanc, ça tombe sous le sens et puis généraliser le vote électronique. En gros renouveler et simplifier le vote, redonner du sens aux liens aussi. Tu sais quand la société de consommation avance, la société des citoyens recule." 

Si le Neuhof ne vote pas, il n'est plus personne. Aucun candidat n'a du temps à perdre avec des gens qui s'abstiennent, on ne leur apporte rien.

Jamila Haddoum

"Moins les gens votent, moins les politiques s'intéressent à eux. C'est le cercle vicieux. Voter, c'est tout simplement exister aux yeux des candidats et des politiques. Si le Neuhof ne vote pas, il n'est plus personne. Aucun candidat n'a de temps à perdre avec des gens qui s'abstiennent, on ne leur apporte rien, je leur en veux mais c'est compréhensible. Du coup, ils ne viennent plus. C'est simple" explique Jamila Haddoum, co-organisatrice du Challenge citoyen.

"Moi je me dis si les banlieues votaient en masse, elles compteraient lors de la campagne et par la suite il y aurait des politiques volontaristes pour l'emploi des jeunes du quartier, de la discrimination positive, du changement.  Là je vois bien ils sont déçus de ce qui s'est passé en 2017, que leur mobilisation ne leur ait pas apporté grand-chose au final. Donc ça va être difficile, je veux y croire mais j'y crois plus trop." 

Retrouver la foi

C'est jour de marché au Neuhof. Les parapluies sont de sortie et les militants aussi. Ils tractent à côté des potirons. Fin de saison. "C'est pour Jean-Luc ?" demande une dame. "Non c'est pour Fabien. Fabien Roussel." Elle s'en va, sourire contrit : "Ha c'est pas grave." Il y a des gens que les tracts intéressent encore. Tout n'est pas perdu.

Plus loin, sous une tonnelle orange pétard, Sylvain Waserman, député Modem de la 2e circonscription, distribue, lui, des tracts pour Emmanuel. Emmanuel Macron. Je l'interpelle sur mes interrogations.

Comment se sentir électeur quand on se sent citoyen de seconde zone ? Comment se sentir partie prenante d'une communauté nationale quand on en vit à la marge, géographique et sociale ? Comment redonner foi en la politique à des gens qui ont bien d'autres priorités, vitales celles-là ? Comment donner sa voix quand par ailleurs on n'est pas entendu ?

Vous savez on a tous un rôle à jouer dans la cité et la démocratie est trop précieuse pour être abandonnée.

Sylvain Waserman, député Modem

L'élu ne se laisse pas démonter. Pas plus que sa tonnelle prise aux vents. Il monte au perchoir de la tribune que je lui tends. C'est le jeu. "Il ne faut jamais baisser les bras, il faut associer les gens qui le souhaitent aux décisions politiques, faire des circuits courts, les autres, ceux qui sont dans l'indifférence ou le désintérêt, il faut aller les chercher, discuter, échanger sur les problématiques qui les concernent : le pouvoir d'achat, l'emploi. C'est ce que je fais depuis début mars, je me suis rendu dans 50 points de la circonscription avec un tableau, des fiches, des post-it pour noter leurs griefs . Il faut que les gens prennent leur place, aillent voir leurs élus, leur parlent, leur montrer que les élus, moi ou les autres, nous sommes sur le terrain, comme des présidents d'association : on est à l'écoute. Pas déconnectés de leurs préoccupations. Vous savez on a tous un rôle à jouer dans la cité et la démocratie est trop précieuse pour être abandonnée."

Le discours est plaisant. Il sonne néanmoins un peu creux. Il y a, je crois, un décalage trop grand entre les idées, aussi belles fussent-elles, et leur écho sur le terrain surtout quand il est en friche. Comment y croire encore ? Je n'ai pas la solution, je ne suis ni sociologue, ni politologue, je suis juste témoin. Je ne sais pas si, comme dirait l'autre, la Cité va craquer mais la démocratie, elle, ce n'est certes pas nouveau mais ça me saute aux yeux là tout de suite, est bien fissurée. Marianne va manger son bonnet en avril.