Ardennes : ce qu'il faut savoir sur la tenderie, une méthode de chasse traditionnelle désormais interdite

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Écrit par Florence Morel

Le Conseil d'Etat a annulé vendredi les autorisations de chasser certaines espèces d'oiseaux à l'aide de filets. Nommée tenderie, la technique traditionnelle est très présente dans les Ardennes.

Une méthode de chasse traditionnelle désormais interdite. Depuis vendredi 6 août, différentes techniques de chasse consistant à piéger des oiseaux à l'aide de filets et de cages sont illégales. Dans les Ardennes, c'est la tenderie qui est visée. "Les adhérents ardennais sont abasourdis, ils se sentent abandonnés par le ministère", regrette Jean-Pol Gambier, le président de la fédération de chasse du département. Le Conseil d'Etat, saisi par la Ligue de protection des oiseaux (LPO) et l'association One Voice, juge que "les autorisations délivrées par le ministre chargé de l'environnement ne sont pas conformes aux exigences du droit européen relatif à la protection des oiseaux", détaille la plus haute juridiction administrative française sur son site

Pour mieux comprendre cette décision, France 3 Champagne-Ardenne revient sur cette technique de chasse, jugée traditionnelle par les chasseurs et cruelle par les défenseurs des oiseaux.

 

  • La tenderie, une technique de chasse traditionnelle qui consiste à piéger les oiseaux

Il existe deux techniques de tenderie dans les Ardennes. Dans les deux cas, elles consistent à piéger des oiseaux à l'aide de fils installés par des chasseurs. Quand l'oiseau tente de passer à travers le piège, il est retenu par un fil. Pour pouvoir installer ces pièges, il fallait, jusqu'au 6 août dernier, une autorisation de la préfecture. Les pièges sont installés en hauteur dans un arbre ou à-même le sol.

La première est surnommée "tenderie aux vanneaux huppés". Elle vise plus particulièrement ces petits oiseaux au flanc blanc, reconnaissables à leur longue huppe noire effilée (voir publication ci-dessous). Cette pratique est encore usitée dans le sud des Ardennes, le long de la vallée de l'Aisne et dans la région de Rethel, où 15 installations sont identifiées selon le président de la fédération de chasseurs ardennais.

La seconde technique de tenderie concerne les grives. Avec une soixantaine d'installations recensées cette année, elle est plus pratiquée que la première et elle est présente dans le Nord du département. 

  • La "chasse doit évoluer", estime la LPO

Pour les défenseurs des oiseaux, ces techniques représentent un problème pour la biodiversité. "Les tendeurs autorisés à capturer [des oiseaux] au filet dans les Ardennes ont déclaré un prélèvement de 1 333 vanneaux et 4 pluviers dorés durant [la] saison de chasse [2013-2014]", selon un numéro de la revue Faune Sauvage paru en 2018. Selon les chasseurs, ces chiffres sont très bas et leur pratique ne représente pas une menace pour la survie de ces espèces. Et même si ces chiffres ont tendance à diminuer depuis les années 1980, Etienne Clément, le président de la LPO Champagne-Ardenne, précise que "ces oiseaux ne sont pas des espèces qui ont besoin d'être régulées mais restaurées".

"La LPO n'est pas dogmatique, nuance-t-il. Nous ne sommes pas contre la chasse, mais contre certaines pratiques. Aujourd'hui, la chasse peut se justifier quand il y a des déséquilibres à restaurer (comme pour les populations de sanglier). Mais nous ne pouvons pas concevoir la chasse comme un loisir, la nature ne peut plus se le permettre." 

De plus, ces techniques ne sont pas sélectives. Cela signifie qu'elles piègent d'autres espèces qui ne sont pas dans le viseur des chasseurs. Or c'est précisément ce qui pose problème au regard de la législation européenne, relève le Conseil d'Etat sur son site : "La directive européenne « Oiseaux » du 30 novembre 2009 interdit les techniques qui capturent des oiseaux massivement et sans distinction d’espèce."

  • Pour les chasseurs, c'est une méthode de chasse "traditionnelle"

"C'est une tradition sociétale", défend Jean-Pol Gambier, qui compare le chasseur à "un berger des montagnes" qui se réveille très tôt pour placer ses filets qui "nécessitent une technique spécifique""On sent que la ruralité est attaquée de toutes parts."

Selon lui, la tenderie remonte au Moyen-Âge. A l'époque, seuls les Nobles pouvaient l'exercer. C'est Louis XIV qui l'aurait démocratisée. "Après-guerre, les deux tenderies étaient pratiquées par des gens qui avaient peu de moyens et peu de temps, souvent des ouvriers aux trois-huit. Ils revendaient ensuite ces animaux sur les marchés pour s'assurer un complément de revenus. Mais la revente a été interdite dans les années 1970 pour rester dans un cadre strictement familial", détaille-t-il. 

Mais cet argument n'est pas suffisant aux yeux du Conseil d'Etat qui constate "que les autorisations ministérielles en cause, d’une part, ne sont pas dûment motivées et, d’autre part, que le ministre n’a pas été en mesure d’établir que ces méthodes de chasse, certes traditionnelles, sont les seules permettant de procéder à la capture des vanneaux huppés, pluviers dorés, alouettes des champs, grives et merles noirs". Il stipule également que "comme l’a précisé la Cour de justice de l’Union européenne en mars dernier, le seul motif de préserver ces méthodes de chasse dites « traditionnelles » ne suffit pas à les autoriser".

  • Pour la LPO, la tenderie provoque de la "souffrance"

Enfin, les défenseurs des animaux critiquent le calvaire enduré par les oiseaux capturés. "La tenderie au lacet est impactante pour les espèces, qui sont dans un état de stress et de souffrances terribles", pointe Etienne Clément. On ne peut pas faire du convivial au détriment de la faune sauvage."