J'ai testé pour vous un dîner dans le noir à Troyes

Masque et serviette obligatoires pour tenter l'expérience du dîner dans le noir, à Troyes, le 12 décembre 2018 / © Florence Morel / France 3 Champagne-Ardenne
Masque et serviette obligatoires pour tenter l'expérience du dîner dans le noir, à Troyes, le 12 décembre 2018 / © Florence Morel / France 3 Champagne-Ardenne

Journaliste à France 3, j'ai testé un dîner dans le noir, organisé au restaurant l'Illustré à Troyes le 12 décembre dernier, par la jeune chambre économique de Troyes. L'occasion de se confronter au handicap et de partager l'expérience avec les membres de l'association de malvoyants Valentin Hauy.

Par Florence Morel

J'ai eu beau me reporter sur les autres sens, rien à faire. Reconnaître un plat, une entrée ou une boisson n'est pas une mince affaire, une fois privée de mes yeux. Au restaurant l'Illustré de Troyes, j'ai testé un dîner dans le noir, organisé par la jeune chambre économique locale. Le but de l'opération est de sensibiliser les Troyens au handicap.

Des membres de l'association de malvoyants Valentin Hauy ont été invités pour l'occasion. Je suis installée à côté de Jonathan Bouclainville, malvoyant depuis l'âge de ses 20 ans. "A 15 ans, on m'a annoncé que j'étais atteint d'une maladie héréditaire, que j'allais perdre la vue dans dix ans", se rappelle-t-il. A 45 ans, il n'a pas totalement perdu la vue. Il distingue les formes et les lumières. Maçon de formation, il peine à retrouver un travail adapté à son handicap.
 

"Le truc, c'est de tout mettre au centre de l'assiette"


Malvoyant depuis plus de 20 ans, Jonathan divulgue ses conseils avisés à ceux qui d'habitude se reposent sur leurs yeux. "Le truc, c'est de tout mettre au centre de l'assiette pour éviter que la nourriture ne tombe."

A mes côtés, un couple de retraités et un autre de jeunes actifs se sont prêtés au jeu. Masques sur les yeux et serviette nouée autour du cou (nous sommes très fiers de vous annoncer que nous ne les avons pas tachées), ils tâtonnent, se tachent parfois, comme le souligne avec humour la page Facebook de la jeune chambre économique. 
 

Pour me servir de l'eau, je glisse mes mains sur la table, à la recherche de la bouteille. Ensuite, je plonge un doigt dans mon verre pour vérifier que rien de déborde. Nous reconnaissons la venue des serveurs aux flashs qu'ils utilisent pour nous servir - les masques ne sont pas assez opaques pour bloquer la lumière aveuglante - trahissent leur présence.

Dès l'apéritif, l'exercice s'annonce très compliqué. Ma voisine et moi sommes persuadées que nous goûtons un vin blanc licoreux. Il s'agit en fait d'un kir bourguignon, un vin blanc aligoté et de la crème de cassis. Pour ce qui est des toasts, servis avec de la tapenade à tartiner et des gougères au gruyère, le problème n'est pas de reconnaître les saveurs. Cette fois-ci, on a eu tout bon. Tartiner les toasts en revanche… La tapenade tombe systématiquement à côté de la cible.
 

"Je vais manger avec les doigts"


Après l'entrée, le plat principal nous a réservé quelques surprises. Le même souci, à savoir positionner ses aliments sur sa fourchette, revient sans cesse, et on prend un peu le coup de fourchette. Là, les choses se corsent. Ce que nous pensons être une cuisse de poulet - qui est en fait de la pintade - donne du fil à retordre. "Je vais manger avec les doigts, c'est pas possible", souffle mon voisin de table. "Allez-y, de toute façon, personne ne vous verra", lance tout sourire Jonathan Bouclainville.

"Vous vous faîtes vous-même à manger ?", lui demande une participante. Jonathan acquiesce. "Mais vous ne vous brûlez jamais ?", enchaîne-t-elle. Habitué à ce genre de questions, Jonathan lui en retourne une : "Vous aussi vous vous brûlez en cuisinant ? Nous, c'est pareil. Le plus difficile n'est pas de cuisiner seul. Le pire, c'est de le faire avec un voyant." 

Quand ma mère est là, je lui demande de s'assoir et de ne rien faire. Sinon, elle bouscule tous mes rangements et ensuite, je ne retrouve plus rien."
Jonathan Bouclainville, malvoyant.


Moi-même, j'ai commis une ou deux boulettes. "Je ne sais pas si vous avez vu… oups pardon", me suis-je excusée. "Oh, il ne faut pas vous sentir gênée, me rétorque Jonathan. Vous savez, le nombre de personnes qui me demandent si j'ai vu telle ou telle chose, et à qui je réponds : 'Bah non.' Les gens sont souvent bien plus gênés que moi !"

Au moment du dessert, une des verrines pose question. Si le chou à la crème au chocolat, le mille-feuille, la crème brûlée et la panna cotta ont bien été identifiés par la tablée, c'est le coulis de cette dernière qui pose question. "Fruits exotiques", parie ma voisine. "Ah non impossible, je déteste ça !" tranche un autre. Je mise sur les fruits rouges. Ma voisine de droite acquiesce. Nous aurons finalement raison, comme pour le vin d'ailleurs : cette fois-ci, c'est bien du blanc licoreux qui accompagne nos desserts.

A l'issue du repas, nous comptabilisons ce que nous avons réussi à reconnaître ou non. Mon score n'est pas très reluisant. Un participant confesse : "C'est très désatbalisant. J'ai un peu triché à certains moments. J'étais un peu paumé. Déjà, avec des personnes connues, on se reconnaîtrait à la voix, mais là..." Et sa femme d'abonder : "Et puis c'est fatiguant , abonde son épouse. A défaut de voir, les gens parlent fort." 

Un dîner qui a permis aux clients d'être sensibilisés au handicap. Reste à convaincre les restaurateurs afin qu'ils s'équipent en cartes sonores. 

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