Bas-Rhin : la plus ancienne école de France change de propriétaire

Publié le
Écrit par Astrid Servent

C’est une maison historique de Waldersbach (Bas-Rhin). Construite en 1769 sous l’égide du pasteur Oberlin, inventeur de l’école maternelle, elle a abrité les tout premiers écoliers de France à partir de 1772. Confrontée à des problèmes de succession, la famille Scheidecker, propriétaire des lieux depuis un siècle, est sur le point de s’en séparer.

A Waldersbach, petite commune du Ban de la Roche (Bas-Rhin), on l’appelle la maison Scheidecker. Scheidecker est en réalité le nom de la famille qui y vit depuis près d’un siècle. Bien plus qu’une maison de famille, c’est une des maisons historiques du village : elle a abrité les tout premiers écoliers de France, bénéficiaires de la pédagogie du pasteur Oberlin.

A la suite des décès récents de leurs parents, les cinq enfants Scheidecker se voient contraints de s’en séparer. Un vrai crève-cœur. Cette maison a servi de décor à de nombreux souvenirs. Pierre Scheidecker, l’un des héritiers, est intarissable sur le sujet.

Une école et un hôte remarquable

Le pasteur Oberlin est arrivé le 1er avril 1767 à Waldersbach. Dès les premiers mois, il se met en quête de fonds pour construire un lieu éducatif et pédagogique, en un mot une école, pour les enfants du Ban de la Roche : une grande première, à une époque où l’éveil des petits n’était pas une priorité.

La maison, d’une surface de 100 m², est dotée d’une grande salle avec des bancs. Le logement de l’instituteur est installé à l’étage. L’école est inaugurée en grande pompe le 17 août 1769, veille de l’Assomption. Pierre Scheidecker sait qu’en 1772, "85 écoliers avaient investi l’école. Les enfants arrivaient par le côté latéral. Il reste encore les traces de leurs sabots sur les escaliers de grès".

Le 20 janvier 1778, par un soir d’hiver, Jakob Lenz sonne à la porte du pasteur Oberlin. Déprimé, angoissé et hanté par ses démons, le dramaturge allemand, un des principaux représentants du mouvement littéraire Sturm und Drang, est dans une phase délicate de sa vie.

Oberlin l’installe dans une chambre de l’école, celle-là même qui deviendra la chambre de Pierre Scheidecker 200 ans plus tard. "Quand j’étais enfant, il y avait parfois des Allemands qui sonnaient chez nous pour visiter la fameuse chambre de Lenz!" Les habitants se souviennent d’un homme qui prenait des bains nocturnes, nu dans la fontaine du village. Le séjour de Lenz au Ban de la Roche sera de courte durée : il y passera trois semaines, trois semaines au cours desquelles il fera une tentative de suicide en se défénestrant.

Pension de famille et agence postale

Au 19e siècle, la maison-école est rachetée par la famille Claude qui y tiendra une pension de famille. C’est en 1930 qu’elle tombe dans l’escarcelle de la famille Scheidecker. Hélène et David, les grands-parents de Pierre Scheidecker, s’y installent :

Leur descendant raconte : " En 1950, ma grand-mère tenait l’agence postale du village. 5 à 6 facteurs partaient de la maison pour livrer le courrier dans le secteur. C’est dans la maison qu’a été installée la toute première cabine téléphonique du Ban de la Roche".

Né le 9 novembre 1970, "jour de la mort du général De Gaulle", Pierre Scheidecker, qu'on surnommait "Le Pierre de la Poste", a grandi dans cette maison chargée d’histoire : "J’ai le souvenir d’une ambiance familiale très heureuse. Mes parents étaient très pieux, très investis dans le milieu protestant et associatif. Notre porte d’entrée était toujours ouverte. L’esprit d’Oberlin a bercé mon enfance d’une certaine manière".

Le musée du pasteur Oberlin est d’ailleurs aujourd’hui situé juste en face de la maison de la famille Scheidecker.

Un troisième deuil

"Notre père est mort il y a trois ans, notre mère l’an passé. Nous sommes cinq enfants. Garder la maison était impossible. Le fait de devoir la vendre remue beaucoup de choses. C’est, pour nous tous, un troisième deuil", raconte pudiquement Pierre Scheidecker.

Il aurait aimé que cette maison soit rachetée par la communauté de communes de la vallée de la Bruche. Le maire du village, Pierre Reymann, l’espérait aussi tablant sur un "attrait touristique supplémentaire pour Waldersbach". Le scrutin en a décidé autrement : à deux voix près, l’achat maison de la famille Scheidecker par la communauté de communes est refusé.

Le futur propriétaire sera donc un particulier. Un acquéreur s’est manifesté. "Il porte un beau projet pour préserver l’esprit de cette maison", confie Pierre Scheidecker. Mais, chut, c’est encore un peu tôt pour en parler.