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Strasbourg : guérie d'un cancer, elle tombe enceinte après la greffe de ses propres ovaires

Pour la première fois en Alsace et dans le Grand Est, une patiente guérie du cancer et dont on avait congelé puis re-greffé ses propres ovaires est enceinte. / © Frédéric Cirou - AltoPress / Maxppp
Pour la première fois en Alsace et dans le Grand Est, une patiente guérie du cancer et dont on avait congelé puis re-greffé ses propres ovaires est enceinte. / © Frédéric Cirou - AltoPress / Maxppp

Pour la première fois dans le Grand Est, le Centre médico-chirurgical obstétrique de Schiltigheim annonce qu'une patiente guérie du cancer et dont on avait congelé puis re-greffé ses propres ovaires est enceinte. En France, une trentaine d'enfants est né grâce à cette technique depuis 2004.
 

Par Claire Peyrot

Depuis cinq mois, Laura et Geoffroy vivent ce que tous les futurs parents vivent pendant une grossesse : test de diabète gestationnel, prise de sang mensuelle pour la toxoplasmose… . A ceci près que le couple aurait pu ne jamais connaître le bonheur d’attendre un enfant. Il y a cinq ans, Laura - alors âgée de 27 ans - a découvert qu’elle souffrait d’un cancer. Un lymphome à l’œil nécessitant un lourd traitement, une chimiothérapie qui devait la rendre stérile. "Quand on m’a annoncé mon cancer, j’ai posé la question des enfants. On m’a dit que ce n’était pas la priorité. La priorité, c’était de survivre", se souvient la jeune femme.


Avant on se disait : elles sont déjà contentes d’avoir la vie sauve


Avant de démarrer le protocole de soin, l’oncologue de Laura l’a dirigée vers le centre d’assistance médicale à la procréation des HUS, situé dans l’enceinte du CMCO (Centre Médical de Chirurgie Obstétrique) de Schiltigheim. En effet, un lourd traitement était nécessaire pour s’attaquer à son cancer, et comme souvent, celui-ci risquait de compromettre, voire d’anéantir, ses réserves ovariennes. Autrement dit, la chimiothérapie peut être si puissante qu’elle rend stérile les malades. "Pendant longtemps, le souci des oncologues ça a été de soigner les patientes, explique le Docteur Olivier Pirrello, responsable clinique du CMCO. On se disait : déjà elles sont contentes d’avoir la vie sauve, est-ce qu’on va pas faire des bébés orphelins ? Des enfants avec des risques de malformation ? Au début de ces techniques, les oncologues n’étaient pas prêts à faire les apprentis sorciers pour avoir un bébé après le cancer. L’opinion publique n’était pas prête non plus."


Il y a une vie après le cancer

Mais depuis quelques années, les cancers sont mieux dépistés et de plus en plus de patientes guérissent. Des femmes jeunes qui réclament le droit à avoir un enfant. "Maintenant le cancer n’est plus incurable", poursuit le docteur Pirrello. Et cet espoir de rémission, mais aussi l’âge de Laura, l’ont amenée vers le service du gynécologue. Une équipe pluridisciplinaire composée de gynécologues-obstétriciens, de biologistes, d’oncologues lui a alors proposé de "préserver sa fertilité". "L’opération a eu lieu seulement trois ou quatre jours après l’annonce du cancer", explique Laura. Une rapidité qui a permis de commencer la chimio très rapidement. Concrètement, l’intervention a consisté à lui prélever une partie de chaque ovaire avec l’espoir de la lui greffer après sa guérison. Son éventuelle guérison. "A ce moment-là j’ai réalisé que c’était très grave", souffle Laura.

 

Congelée à moins 196 degrés, la vie reprend

Le tissu ovarien de Laura a été conservé au Centre d’études et de conservation des œufs et du sperme (CECOS), dans les locaux du CMCO. Le docteur Marius Teletin est responsable de ce service. L’annonce de la grossesse de Laura ne cesse de réjouir le médecin, dont pourtant c’est la spécialité : "C’est le miracle de la vie !" Au milieu des fûts d’azote qui renferment les cellules de milliers de patients, le docteur Teletin explique : "C’est vraiment miraculeux que ça puisse reprendre une fois greffé et que ça puisse être à l’origine d’un bébé de manière naturelle."
 
Les cellules de milliers de patients sont conservées au Cecos depuis les années 70
Les cellules de milliers de patients sont conservées au Cecos depuis les années 70


Car après sa dernière séance de chimiothérapie, Laura est ménopausée. Finies les règles, finis les cycles. Laura a 28 ans, et comme nombre d’anciennes malades du cancer, elle ne peut plus avoir d’enfants.


A l’abri des dégâts de la chimio, un morceau d’ovaire source de vie

Les quatre années suivantes consistent pour les médecins à s’assurer qu’elle est en rémission, que le cancer est vaincu. C’est alors qu’après une précédente expérience à Besançon, le corps médical propose à Laura d’aller au bout de l’aventure: de lui regreffer son tissu ovarien et d’essayer de lui rendre sa capacité de fertilité. De lui permettre d’essayer d’avoir un bébé.


Risque de rechute

L’opération est réalisée par le docteur Garbin et le docteur Pirrello en mai 2017. Une autogreffe qui se déroule avec beaucoup de précautions. « La greffe, ça veut dire remettre des fragments (du patient) qui n’ont pas été exposés à la chimiothérapie. Donc il y a un risque de rechute (du cancer) potentiel » précise le docteur Pirrello. "Ce qui exclut de cette possibilité de nombreux cas, comme par exemple les personnes atteintes de leucémie, le sang circulant (et contaminant) dans l’ensemble du corps ».


Une demande en mariage qui a tout déclenché

Quelques semaines plus tard, Laura a de nouveau ses règles. Elle ovule et elle est potentiellement mère. Alors des FIV sont tentées. Une première, puis une seconde, sans succès. Tout en serrant la main de son compagnon, Laura se remémore cette période : "Alors on a décidé de temporiser. Du coup, on est partis en vacances." Elle sourit : "J’ai alors eu une merveilleuse demande en mariage, et une grossesse spontanée dans la foulée."
 

"C’est très rassurant pour nous", précise le Docteur Teletin, et aussi pour nos patientes futures, et aussi celles qui ont déjà congelé (des ovocytes ou du tissu ovarien) mais qui n’ont pas encore fait la greffe. On peut désormais se dire : c’est une méthode qui marche et avec laquelle on peut avoir un bébé. "On y pense quand on manipule des morceaux de tissu, on y croit à peine."
 
Les paillettes sont conservées dans le l'azote à moins 196 degrés
Les paillettes sont conservées dans le l'azote à moins 196 degrés


Ces avancées de la cryobiologie permettent de préserver la fertilité des malades les plus jeunes. "Au Cecos, nous conservons des fragments de tissu ovarien de filles et de garçons pre-pubères. Notre plus jeune patient a deux mois", explique le docteur Teletin. "C'est plus l'âge limite, une fois que la femme a dépassé 35 ans, on se pose la question de l'intérêt de cette technique puisqu'il y a le vieillissement de l'ovaire qui apparaît de manière naturelle".

Une technique qui s’inscrit strictement dans le cadre médical d’une prise en charge de la maladie. "Une préservation du tissu ovarien pour convenance personnelle, par exemple dans le cas d’une femme qui voudrait continuer sa carrière professionnelle avant d’avoir des enfants, est totalement exclue", précise le biologiste.


Une grossesse presque banale

En attendant le 5 février, date du terme théorique de la grossesse, Laura et Geoffroy écoutent le coeur de leur bébé dans une salle de consultation du CMCO. "On a choisi de témoigner pour que tout le monde sache que c’est possible, qu’il faut rester optimiste", explique Geoffroy, le futur papa. L’échographie en 3 dimensions est un peu impressionnante, mais ce jour-là, le bébé présente un joli profil.
 
L'échographie du 5ème mois, en trois dimensions
L'échographie du 5ème mois, en trois dimensions

"Elle mesure déjà 25 centimètres notre jolie petite fille !" Laura avoue en riant ne pas être objective. Et quand on lui demande si ce qu’elle a vécu, le fait d’être un cas, "une première", l’effraie, Laura hésite et puis : "On vit un jour après l’autre." Comme toutes les mamans, et futures mamans. A ceci près que le bébé de Laura et Geoffroy sera né d’une autogreffe après cancer. Une trentaine d'enfants sont nés en France grâce à cette technique, ils sont une centaine dans le monde.



Pour la petite histoire :
Quand le CECOS a déménagé, les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg ont entamé des démarches pour assurer le transfert de tous ces éléments reproductifs de milliers de patients. Des agents sont venus faire des devis, mais aucun n’a pu arriver au bout de la procédure faute de pouvoir estimer la valeur du contenus des fûts d’azote. Depuis ceux-ci sont considérés comme « inestimables ».
 

Les deux techniques de préservation de la fertilité

Il existe deux grandes techniques de préservation de la fertilité chez la femme.

  • La première consiste à prélever une part de tissu ovarien. Il s’agit d’une intervention chirurgicale. Sous anesthésie, elle présente l’avantage d’être possible en quelques jours avant de commencer les soins. Cette technique présente aussi l’avantage d’être possible chez les enfants et les nourrissons.
  • La seconde technique, baptisée « vitrification des ovules » nécessite une stimulation des ovules pendant une quinzaine de jours avant de pouvoir les prélever. 

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