Strasbourg : "Le chauffage au bois plus dangereux que le diesel", des médecins alertent sur les centrales biomasses

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Écrit par Caroline Moreau
Fumée émise par une centrale biomasse, à Ulm, dans le Bade-Wurtenberg, en Allemagne.
Fumée émise par une centrale biomasse, à Ulm, dans le Bade-Wurtenberg, en Allemagne. © W. G. Allgoewer / Maxppp

Une cinquantaine de médecins, professionnels de santé et associations alertent ce mardi 23 mars via une tribune sur la pollution par le chauffage au bois et les centrales biomasses à Strasbourg. Ils réclament leur arrêt et la mise en place de capteurs dans les zones industrielles.

Il incarne la forêt, le bien-être, procure une atmosphère chaleureuse et agréable : le chauffage au bois a la cote, vanté pour ses avantages économiques et écologiques. Seulement voilà, à chaque bûche glissée dans la cheminée, des particules très toxiques pour la santé s’échappent dans l’atmosphère.

Soucieux de la qualité de l’air à Strasbourg et engagés pour la lutte contre la pollution, une cinquantaine de médecins, professionnels de santé et associations de riverains alertent sur ces dangers méconnus du grand public, via une tribune publiée le 23 mars (voir le texte ci-dessous). "Le bois émet plus de particules fines et de gaz cancérigènes que n’importe quelle autre source, y compris le charbon et le fioul", met en garde le texte. 

Le bois a pourtant la réputation d'être une source d'énergie neutre en carbone. "C'est en partie vrai, commente Thomas Bourdrel, médecin radiologue strasbourgeois signataire de la tribune, membre des collectifs Strasbourg respire et Air Santé Climat. Mais on brûle beaucoup plus d'arbres qu'on n'en replante. Il faudrait des dizaines d'années pour que les arbres réabsorbent ce qui est émis dans nos cheminées."

Et d'ajouter que 800 chercheurs du groupe d'experts intergouvenemental sur l'évolution du climat (GIEC) ont tiré la sonnette d'alarme auprès de la Commission européenne en prédisant que la filière bois pourrait entraîner une hausse de 10% des gaz à effet de serre dans les dix prochaines années. 

Le danger représenté par la combustion de bois ou de biomasse ne tient pas seulement aux particules fines et ultra-fines dégagées par les cheminées. C'est aussi la composition chimique de ces particules qui s'avère très néfaste et dangereuse pour notre santé. "Dans leur composition, on trouve des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Parmi tous les polluants présents dans l'air, ce sont les plus toxiques pour la santé, il n'y a pas pire", révèle le médecin strasbourgeois. 

Ces HAP figurent d'ailleurs dans la liste des polluants prioritaires de l’agence de protection de l'environnement des États-Unis (EPA US Environmental Protection Agency), de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et de la Communauté européenne. " La combustion au bois peut générer dix fois plus de HAP que le diesel", alerte le médecin.

Ce qui inquiète particulièrement ces vigies de l'atmosphère, ce sont les sites industriels qui fonctionnent grâce à la combustion de biomasse, qui consiste à brûler des matières organiques pour obtenir de l’énergie (en savoir plus sur le site de l’Ademe, l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie).

Des polluants qui inquiètent 

Les signataires de la tribune se sont appuyés sur une campagne de mesures (voir ici les conclusions) réalisée par l'association de surveillance de la qualité de l'air Atmo Grand Est autour de la centrale biomasse du quartier du Port du Rhin à Strasbourg, qui alimente en chauffage une partie de la ville "Le rapport conclut que les relevés sont conformes aux normes, mais que la centrale contribue aux émissions de particules fines et de HAP, avec une possible incidence lors de l'épisode de forte pollution de l'hiver 2016/2017", décrypte le lanceur d'alerte qui ajoute que les abords de la centrale présentent des taux de particules similaires à ceux relevés à proximité d'autoroutes, alors qu'il en est éloigné. 

Comme l'indique Daniel Braun, représentant de l'association de défense des habitants de la Robertsau, l'inquiétude est aussi du côté des riverains : "Je crois que pour les asthmatiques ou les personnes avec des comorbidités, c’est très dangereux. L’air est très pollué et personne ne surveille cette pollution. Il y a de la méconnaissance mais aussi beaucoup de dogmatisme. Le dogme c'est : il faut remplacer le fioul par des combustibles recyclables comme le bois. Mais puisque le bois a absorbé du CO2 pendant sa croissance, il le relâche au cours de sa combustion." 

Et cette pollution est difficile à déceler : dans ce quartier du Port du Rhin, il n'existe pas de capteurs fixes pour évaluer les potentiels rejets dans l'air. Constat dénoncé par les signataires de la tribune qui réclament la mise en place d'outils de mesure permanents pour repérer les particules fines et ultra-fines, les HAP, les métaux lourds, les gaz et les composants volatiles organiques. "Il est également nécessaire d'obtenir les émissions au sortir des cheminées de chaque entreprise, comme en Allemagne" insistent-ils.

Nous appelons à l'arrêt de la combustion de biomasse à Strasbourg

Appel de médecins, professionnels de santé et associations contre la combustion de biomasse

Alors que l'on pensait tenir une source d'énergie propre pour chauffer les villes et faire tourner les usines, cette alerte lancée depuis Strasbourg sème le trouble. Depuis plusieurs années, l'Etat mise la biomasse comme source d'énergie renouvelable, en subventionnant les équipements en ce sens.

Selon les auteurs de la tribune, il faut faire machine arrière et ne plus miser sur ce procédé. Et pour agir au plan national, il faut d'abord des intitatives en local. "Strasbourg est un bon laboratoire pour cela, explique Thomas Bourdrel. De par sa situation géographique, dans une cuvette qui la protége en partie des vents et de la pluie, on a des taux de pollution très élevés. En arrêtant les centrales biomasses, on pourrait voir l'impact de celles-ci sur la qualité de l'air."

"Le chauffage au bois est une pollution diffuse"

Un pari auquel les auteurs de la tribune veulent croire, dans une ville passée aux mains des écologistes lors des dernières élections. "On annonce une zone à faible émission dans l'agglomération, mais si on continue à développer de la biomasse, on va annuler tous les bénéfices potentiels de cette mesure", poursuit le radiologue, inquiet de l'usine de production d'hydrogène par la biomasse en cours de construction à Strasbourg.

Tribune sur les dangers des centrales biomasses by France3Alsace on Scribd

 

Cependant, les émissions liées à la biomasse "n'annulent en rien les effets de la zone à faible émission, note Françoise Schaetzel, vice-présidente de l'Eurométropole en charge de la qualité de l'air et de la santé environnementale, la pollution liée au trafic routier est extrêmement dangereuse de part et d’autre des voies à forte circulation alors que le chauffage au bois est une pollution diffuse qui alimente la pollution de fond. Les habitants proches du trafic routier sont dans des zones d’exposition maximale. Pour le chauffage au bois, c’est plus diffus, mais ça ne veut pas dire que c’est bon pour la qualité de l’air. Je différencie les poêles à bois individuels et les centrales biomasses. A l’Eurométropole, nous avons un dispositif qui aide les habitants à remplacer les poêles les plus polluants. A l’état actuel, je reste prudente, mais il semblerait que ces poêles à bois individuels polluent plus que les centrales biomasses."

Pour l'instant, l'Eurométropole défend le modèle du "mixte énergétique" et l'arrêt des centrales biomasses, "avec du bois local", n'est pas envisagé. Des discussions sont également entreprises avec le ministère de la Transition écologique. En décembre 2020, le collectif national Air-Santé-Climat - composé entre autres de chercheurs de l'INSERM et du CNRS - a adressé à la ministre Barbara Pompili une tribune en ce sens (accéder au texte ici). Ils proposent en alternative le développement du photovoltaïque et du biogaz.

Rien n'est irréversible

Thomas Bourdrel et les cosignataires veulent toutefois rester optimistes pour l'avenir. "Ce n'est pas encore irréversible, tempère le Strasbourgeois. On peut aisément transformer des centrales qui fonctionnent avec de la biomasse en les convertissant au biogaz. Cela ne demande pas de très gros investissements. On peut aussi imaginer des modèles hybrides, qui fonctionnent à 20% au bois et à 80% au biogaz". Reste pour cela à bousculer les certitudes des politiques et infléchir les directives nationales qui misent pour l'heure sur le bois comme énergie du futur. Quitte à entreprendre des actions en justice, ce qu'envisagent les signataires de l'appel.

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