TEMOIGNAGE. Illettrisme : Any, 15 ans, "Je suis contente de pouvoir enfin déchiffrer le français"

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Écrit par Cécile Poure .

Les journées nationales d’action contre l’illettrisme débutent ce 8 septembre. Plus de 2,5 millions d'adultes sont concernés. Mais les plus jeunes aussi peuvent l'être. Comme Any, 15 ans, arrivée en France l'année dernière et scolarisée à Strasbourg.

La 9e édition des journées nationales d’action contre l’illettrisme débute ce 8 septembre 2022. En France, 7% des 18-65 ans seraient en situation d’illettrisme, soit 2,5 millions d'adultes. Mais les plus jeunes sont aussi concernés. C'est le cas d'Any Kanate, 15 ans, arrivée en France l'année dernière, scolarisée à Strasbourg sans savoir ni lire ni écrire.

L'année dernière, battue par la seconde femme de son mari, la jeune fille décide de fuir les brimades et son pays, la Côte d'Ivoire. Elle se réfugie en France, à Strasbourg, avec pour tout bagage l'envie de se reconstruire et deux langues : le Malien et le Dioula.

Any était ce qu'on appelle une illettrée. Elle ne savait ni lire, ni écrire, ni parler le français. Etrangère, elle l'était aussi et surtout peut-être par la langue. Depuis un an, Any apprend à comprendre et à se faire entendre.

Any a été placée dans un foyer d'accueil strasbourgeois. Là, les éducateurs l'ont mis en contact avec l'association Savoirs pour Réussir où Juliette Didelot, responsable de l'antenne du Bas-Rhin, est devenue sa référente. Comme le Petit Larousse. La jeune fille parle encore peu : elle ne maîtrise pas encore assez le français pour mettre des mots sur ces maux. Elle tente quand même, d'une toute petite voix, de répondre à mes questions, soutenue, encouragée par Juliette qui sait désormais traduire même ses pensées.

Sur les bancs du collège

"Quand je suis arrivée, j'étais totalement perdue, je ne comprenais rien à rien. On me parlait et je n'entendais pas. Je voulais dire quelque chose et j'étais muette. Alors je me contentais de regarder, rien que regarder" explique Any.

Any n'a jamais été scolarisée en Côte d'Ivoire mais une fois en France, âgée de 14 ans, elle a dû, comme tous les autres enfants de son âge, aller au collège. "Quand elle est arrivée chez nous, Any ne savait ni lire ni écrire, ni compter. Ici l'école est obligatoire même pour ceux qui ne sont pas capables de suivre en classe. Du coup, Any s'est retrouvée en 5e avec des enfants de 12 ans. Elle écoutait, elle regardait ce qu'il y avait au tableau sans rien comprendre du tout. Elle recopiait ce qu'elle voyait. Maintenant oui elle a une belle écriture cursive."

Au collège, Any a honte. "C'était très difficile oui, les élèves me demandaient pourquoi tu es là  ? Ils voyaient sur mon carnet que j'avais 14 ans. Pourquoi tu sais même pas lire ? J'étais pas bien." Any ne passe aucun contrôle, aucune évaluation, n'a pas de note. Elle est au collège en auditeur libre. Elle écoute et se tait. "Je ne parle pas beaucoup, un peu à mes copains de classe. Je n'ai pas envie. Je ne comprends pas tout et les fois où je comprends, je n'arrive pas à écrire." 

Any a tout de même appris des choses. Le mercredi. Dans le local de Savoirs pour Réussir à Schiltigheim. "On est parties de rien. Any était ce qu'on nomme une analphabète, et petit à petit, chaque semaine, Any a avancé. Elle est très courageuse, c'est une vraie battante. Elle a fait en un an d'énormes progrès mais y a encore du travail" intervient Juliette.

Etre autonome

Savoirs pour Réussir accompagne bénévolement chaque année une centaine de personnes dans le Bas-Rhin. La moitié à Schiltigheim. "La plupart de nos élèves ont entre 20 et 40 ans. Any est une exception. Mais c'est pas plus mal. A 14 ans, on apprend plus vite, on a une meilleure mémoire."

Tous recherchent la même chose. L'autonomie. Pouvoir se débrouiller seul. "Nous travaillons avec eux des choses très précises en fonction de leurs centres d'intérêt mais aussi de leur utilité pour eux. Avec Any nous faisons dans le concret : nom, prénom, date de naissance, adresse, tout pour remplir un formulaire et bien sûr plus tard trouver un emploi. On écrit et on lit à partir de ça. Associer des images avec des mots par exemple au début." 

Any ne fait pas ses devoirs à l'association, c'est tout bonnement impossible. "On a essayé mais vraiment, le niveau des cours en classe est démesuré par rapport à son niveau de français à elle. Imaginez dessiner et commenter un circuit électrique. Non, on a laissé tomber. En fait, les enfants comme Any, l'Education nationale ne sait pas trop quoi en faire."

Avec Any nous faisons dans le concret : nom, prénom, date de naissance, adresse, tout pour remplir un formulaire et bien sûr plus tard trouver un emploi.

Juliette Didelot, Savoirs pour réussir

Grâce à ces cours, Any a repris confiance en elle. "Je suis contente de pouvoir enfin déchiffrer le français, je vais continuer à apprendre." Any déchiffre les mots simples, et les phrases pas trop alambiquées dont le français a le secret. "Elle se débrouille de mieux en mieux, elle est volontaire."

Any ne se fait tout de même pas d'illusions. L'année prochaine, à 16 ans, âge légal, elle arrêtera les cours. A quoi bon ? "Je dois savoir lire et écrire le français vite. J'ai bientôt 16 ans, il va falloir que je trouve un travail pour gagner ma vie ou trouver un apprentissage. Ça me stresse beaucoup." La jeune fille se tait. Juliette me dit qu'elle met ses mains devant les yeux.

Je dois savoir lire et écrire le français vite. J'ai bientôt 16 ans, il va falloir que je trouve un travail pour gagner ma vie.

Any Kanate

L'association, financée par la Fondation de la Caisse d'Epargne, compte 24 bénévoles et une salariée, Juliette. La jeune fille pourra compter sur elle aussi longtemps que nécessaire. " Ce n'est pas évident pour elle, c'est sûr mais on sera là, hein Any ?" La jeune fille marmonne. "Je ne sais pas encore ce que je vais devenir, tout est basé sur l'écriture et la lecture. Je n'arrive pas à réfléchir."

En la poussant dans ces retranchements, on entrouvrant la coquille, Any me glisse qu'elle aimerait travailler dans la vente, le commerce. Any a la vie devant elle. Elle n'en est qu'à ses débuts. "Début" le mot que, justement, Any préfère. 

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