Rund Um

Du lundi au vendredi à 12h15 et 18h50
Logo de l'émission Rund Um

La maison Schweitzer de Gunsbach fait peau neuve

La maison Schweitzer, tapissée de vigne vierge / © MaXPPP - P. Clément
La maison Schweitzer, tapissée de vigne vierge / © MaXPPP - P. Clément

Le musée Albert Schweitzer est fermé pour travaux. Un nouveau bâtiment vient d'être construit dans le verger et la maison principale est rénovée. En attendant,  des milliers d'objets, livres et courriers sont stockés dans des cartons. Réouverture prévue en septembre.

Par Sabine Pfeiffer

La maison Schweitzer de Gunsbach abritait jusqu'à présent au rez-de-chaussée un petit musée et, à l'étage, les archives et une bibliothèque accessibles aux chercheurs. Cette maison a été construite en 1928 par Albert Schweitzer lui-même, car il avait besoin d'un pied à terre durant ses séjours en Europe.

Né à Kaysersberg en 1875, le prix Nobel de la paix Albert Schweitzer passe son enfance à Gunsbach, dans le presbytère où son père est pasteur. Après des études de théologie puis de médecine, il part en 1913 au Gabon, pour y fonder un hôpital dans la forêt tropicale. Exilé durant la 1e guerre mondiale (en tant qu'Alsacien né en période allemande, il n'a pas le droit de rester en terre française), il y revient par la suite et construit un nouvel hôpital, à Lambaréné. A côté de son travail de médecin, il écrit de nombreux livres dans lesquels il développe son opposition à l'énergie nucléaire, et son principe éthique du "respect de la vie". Grand musicien, il revient régulièrement en Europe pour donner des concerts d'orgue et collecter des fonds pour son hôpital. En 1959, il séjourne une dernière fois dans sa maison de Gunsbach. Il s'éteint en 1965 à Lambaréné, où il est enterré.

Le petit musée aménagé dans la maison d'Albert Schweitzer occupait deux chambres. La première est la petite pièce qui lui servait de bureau et de chambre à coucher durant ses séjours alsaciens. Elle est restée intacte depuis son dernier séjour en 1959, excepté deux ajouts : sa trousse de médecin et son berceau. La seconde pièce abritait son piano à pédalier d'orgue ainsi que d'innombrables objets et photos racontant son parcours. Ces prochaines semaines, tout sera vidé, car la maison doit être isolée, et l'électricité refaite. Pareil pour les documents conservés aux premier et second étages : 5000 livres qui constituent la bibliothèque privée du Dr. Schweitzer, et des milliers d'autres qui lui ont été consacrés, près de 10 000 lettres écrites de sa main, et 70 000 qu'il a reçues, ainsi que d'innombrables photos… une manne pour les chercheurs. Plus de 600 cartons ont déjà été remplis, et ce n'est pas fini.

Tous ces cartons vont être provisoirement stockés dans le nouveau bâtiment, l'extension du musée, qui vient de sortir de terre dans le verger, à l'arrière de la maison. Un cube totalement vitré. "Il s'agissait de créer une extension la moins visible possible, pour ne pas lutter contre la maison, qui est une 'maison d'illustre' et dont tout le monde connaît la silhouette", explique l'architecte colmarien Michel Spitz. A l'avenir, les visiteurs ne passeront plus par l'ancienne porte donnant sur la rue, avec son incroyable sonnette d'origine, figurant un "12" relié à une cloche intérieure. Ils entreront dans le musée par ce nouvel espace d'accueil, tout en transparence, qui offre une vue panoramique sur l'église et le paysage alentour. Mais la partie la plus importante de l'extension,  invisible de l'extérieur, sera souterraine. Cette grande salle éclairée par des puits de lumière naturelle servira de cadre à une exposition permanente sur le thème du "respect de la vie", la pensée éthique développée – et vécue – par Albert Schweitzer. Un espace de béton dont la modernité, voulue, contraste avec les petites pièces de la vieille maison. Car selon l'architecte, "ce qui caractérise le travail d'Albert Schweitzer, c'est son aptitude à concilier les contradictions. Il avait une audace incroyable par son humanisme. Il était précurseur de l'écologie, et son discours, sa pensée, sont d'une modernité incroyable. (…) Albert Schweitzer est à la fois un habitant du monde, et de Gunsbach. Cette combinaison des échelles et des contraires nous paraissait importante pour monter le projet."

Avant l'équipe actuelle, la maison Schweitzer a été dirigée durant 21 ans par Sonja Poteau. Cette ancienne sage-femme a travaillé dans les années 1950 à l'hôpital de Lambaréné, au Gabon, aux côtés d'Albert Schweitzer. Elle lui est redevable de sa conception de la vie et de sa confiance en l'humanité. "Il nous a offert quelque chose de génial, qu'on n'estimait pas à sa juste valeur à l'époque, raconte-t-elle. Mais maintenant, il faut absolument le transmettre." Plus de 60 ans plus tard, elle se souvient avec émotion de l'ambiance de confiance que Schweitzer avait su créer dans son hôpital, qui était plus proche du village africain que d'un centre hospitalier aseptisé. Les patients y séjournaient entourés de leur famille. "Ils pouvaient amener leurs bêtes. Albert Schweitzer disait : ces animaux travaillent pour nous. Les poules picorent les insectes, fourmis et cancrelats. Les chèvres tondent l'herbe. Et les chats chassent les souris et les rats." Et quand ils repartaient, ils avaient encore leurs animaux, ce qui n'aurait pas été le cas s'ils avaient dû les abandonner durant plusieurs semaines dans leur village.   
 


La rénovation de la maison Albert Schweitzer – hors extension – est estimée à près de 200 000 euros. Il reste encore plusieurs dizaines de milliers d'euros à trouver, et la fondation du patrimoine, partenaire du projet, collecte encore des dons. Après la rénovation, l'ancienne maison sera réaménagée. La chambre à coucher-bureau d'Albert Schweitzer retrouvera son aspect d'origine. La pièce du piano à pédalier sera consacrée au Schweitzer musicien, et agrémentée d'affiches de ses concerts. Et au sous-sol, un nouvel espace présentera l'hôpital de Lambaréné, qui est désormais géré par une fondation internationale.

Le musée devrait ré-ouvrir en septembre, et pourra désormais accueillir des groupes et des scolaires dans de meilleures conditions. L'espoir de sa directrice, Jenny Litzelmann, est de passer de 5000 à 10 000 visiteurs par an. Et, toujours, de mieux faire découvrir – ou re-découvrir – la personnalité et le parcours du "grand docteur" : "Son éthique, sa façon de vivre, son message sont tellement actuels qu'il doit être  redécouvert. Et la lecture de son message fait tellement du bien. C'était un homme tellement optimiste malgré tout ce qu'il a vécu, je pense qu'on a vraiment besoin de sa pensée et son exemple aujourd'hui."