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Les militaires français sont restés dans le Palatinat de 1945 jusqu'en 1999

Le musée historique du Palatinat à Spire, où l'exposition est présentée / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions
Le musée historique du Palatinat à Spire, où l'exposition est présentée / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions

De la fin du second conflit mondial à l'orée du XXIe siècle, deux ville du Palatinat sont restées sous présence militaire française. Pour éviter que cette histoire ne tombe dans l'oubli, une exposition au musée historique de Spire (Rhénanie-Palatinat) en retrace les moments essentiels.

Par Sabine Pfeiffer

La ville de Spire (Speyer en allemand) a toujours eu une histoire compliquée avec la France. Elle a été incendiée par Louis XIV. Elle a été une sous-préfecture française de 1797 à 1814, dans un Palatinat annexé par Napoléon. Puis une zone d'occupation française après la Première guerre mondiale, de 1918 à 1930. Et à nouveau après la Seconde guerre.

Mais cette dernière occupation a finalement contribué positivement à la construction de l'Europe. Et lorsque les militaires ont définitivement quitté Spire en 1997 et Landau en 1999, les habitants les ont vu partir avec tristesse et nostalgie. C'est cette évolution positive que veut rappeler l'actuelle exposition du musée historique du Palatinat (Historisches Museum der Pfalz).

Une exposition pour retracer un demi-siècle de présence française dans le Palatinat / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions
Une exposition pour retracer un demi-siècle de présence française dans le Palatinat / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions

Spire, 50.000 habitants, possède au coeur de son centre historique un véritable joyau, classé au patrimoine mondial de l'Unesco : une cathédrale du XIe siècle, (le "Dom"), plus grande église romane du monde encore préservée. Et à quelques dizaines de mètres de là, le général Charles de Gaulle est déjà venu en visite un bon mois avant la fin de la Seconde guerre mondiale.

En effet, à Spire, la guerre s'est terminée plusieurs semaines avant le 8 mai 1945. "Un mois et demi avant la fin du conflit, des troupes françaises venues par le Sud, depuis l'Alsace, et des troupes américaines venues du Nord, ont libéré le Palatinat des nazis" explique Ludger Tekampe, conservateur du musée historique du Palatinat. 

Certains témoignages parlent aussi d'exactions commises par les vainqueurs, de viols et de pillages. Mais rapidement, la situation se stabilise. Dès juillet 1945, la zone d'occupation française correspond à l'actuel Land de Rhénanie-Palatinat ainsi qu'à une partie du Bade-Wurtemberg. Spire devient le centre administratif français pour le Palatinat, dont les bureaux sont installés dans l'actuelle mairie. Les premiers temps, "Spire voit aussi transiter des prisonniers français tout juste libérés, qui reçoivent ici les premiers soins avant d'être rapatriés en France" précise Ludger Tekampe.

L'actuelle exposition du musée historique : "Rendez-vous, Frankreichs Militär in der Pfalz 1945-1999" (les militaires français dans le Palatinat) présente jusqu'au 29 janvier 2022 les grands moments de cette cohabitation franco-allemande qui a duré plus d'un demi-siècle. Dans trois salles, photos, documents et objets de la vie quotidienne en éclairent les principales périodes.

Les premières années

Au départ, cette présence française est très mal vécue par la population de Spire. "Les premières années étaient marquées par la faim et les privations" rappelle Ludger Tekampe. "La population de Spire était particulièrement touchée par le manque de logements, d'autant plus qu'il fallait aussi héberger les troupes d’occupation. Des appartements étaient réquisitionnés, jusqu’au linge de lit et à la vaisselle. C’était très dur à vivre pour les habitants."

L'école primaire française de Spire n'accueille que des petits Français / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions
L'école primaire française de Spire n'accueille que des petits Français / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions

Mais peu à peu, la vie s'organise. Les militaires s'installent dans les casernes existantes, construites au 19e siècle, et les rebaptisent en "Quartier normand" et "Quartier Martin". Quelques immeubles (la "Cité de France") sont construits pour loger leurs familles. Et une école élémentaire ouvre pour accueillir les petits Français.

"Un petit monde français s'est développé ici, et une forme de savoir-vivre à la française est venu jusqu'à Spire" ajoute Ludger Tekampe. "Mais les possibilités de contact, peu développées, ne permettaient pas une vraie mixité", car les Français cultivaient l'entre-soi. "Ils avaient leurs propres infrastructures, leurs propres supermarchés, leur poste et leur banque."

A priori, les Français ne fréquentent pas les commerces allemands, et les Spirois n'ont pas accès à l'Economat français. D'autant plus que cela nécessite de faire du change, entre francs et deutsch-marks. Pourtant, chaque "camp" trouve rapidement des combines permettant de se procurer les denrées les plus attrayantes et les moins chères : produits électroniques allemands pour les uns, cigarettes françaises pour les autres.

Une évolution positive

Dès la fin des années 1950, lorsqu'il n'est plus question de "zones d'occupation" mais simplement de "forces françaises en Allemagne", les relations se détendent. Spire est jumelée avec Chartres, et des cercles franco-allemands sont créés. Après 1967, les jeunes militaires français ne sont plus obligés de porter l'uniforme pour aller boire un café ou une bière en ville. Des amitiés naissent, des couples franco-allemands se forment.

Eugène Flicker, un Alsacien originaire de Bischwiller, premier joueur de foot français sous contrat embauché par le club allemand de Spire, se souvient de cette époque. "J'étais souvent invité au mess des officiers quand il y avait des fêtes" raconte-t-il. "J'avais un accordéon, et je jouais des chansons françaises, bien sûr. Mais aussi des chansons allemandes, pour qu'ils sachent qu'ils étaient en Allemagne."

Défilé de militaires au centre-ville / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions
Défilé de militaires au centre-ville / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions

Lui-même fait des invitations dans son propre jardin. "On festoyait au son de l'accordéon, et on jouait à la pétanque. Ça a contribué à renforcer l’amitié franco-allemande" affirme-t-il. De leur côté, les militaires convient le gratin de Spire à leurs bals. Et leurs journées portes-ouvertes permettent à la population de jeter un coup d'oeil à l'intérieur des casernes. "Beaucoup de Spirois gardent de bons souvenirs de ces journées" assure Ludger Tekampe, "où l'on pouvait faire un tour en voiture militaire" ou "faire des courses de hamsters" pour gagner une bouteille de champagne. 

Pascal Herbin, militaire retraité qui vit toujours à Spire, arrive dans la ville en 1973. "On était bien accueillis, les gens nous aimaient bien" se souvient-il. "Il y avait beaucoup de clubs franco-allemands, les militaires étaient obligés d'apprendre l'allemand. Et il y avait des discothèques, et de belles filles. (…) Et on gagnait bien notre vie, en tant que Forces françaises en Allemagne. On avait de l'argent pour sortir, dans les restaurants et les cafés."

Werner Schineller était maire ("Bürgermeister", puis "Oberbürgermeister") de Spire entre 1981 et 2010. Les militaires français l'ont souvent convié "à de nombreuses manifestations, des cérémonies de changement de commandeur, etc." Et lors des journées de marche, "la population était invitée, et pouvait goûter à la bonne cuisine française" sourit-il.

Le départ définitif

Après la chute du mur et la fin de la guerre froide, la présence française en Allemagne perd sa raison d'être. Les militaires quittent Landau en 1999, et Spire dès 1997. Ils ont été plus de 80.000 à y avoir séjourné depuis 1945. En 1997, il en reste un millier.  

La cérémonie des adieux, "était très émouvante" raconte Werner Schineller. "Je m'en souviens comme si c'était hier. Soudain, la vie de notre ville était comme amputée. Brusquement, quelque chose de familier durant des décennies s'arrêtait. De très nombreux habitants sont venus leur dire au revoir. Le dernier véhicule militaire comportait un panneau, sur lequel était noté : "Auf wiedersehen Speyer, au revoir Spire", rappelant toute la complicité qui était née durant les dernières années."

L'ancien Quartier normand est devenu une zone résidentielle / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions
L'ancien Quartier normand est devenu une zone résidentielle / © Valérie Ruiz Suri / France télévisions

Cependant, comme la ville ne peut guère s'étendre, enclavée entre le Rhin et les villages alentour, elle apprécie aussi de récupérer les bâtiments désormais vides. "On avait tous un oeil qui pleure, et l'autre qui rit" reconnaît Ludger Tekampe. "Car nous étions heureux d'avoir ainsi des espaces d'habitation supplémentaires, puisque Spire est une ville très attrayante." Les immeubles de la "Cité de France" sont donc devenus des HLM, l'ancien Quartier normand a été transformé en zone résidentielle, et le Quartier Martin a fait place à l'actuel musée des Techniques ("Technikmuseum").

Aujourd'hui, seuls quelques panneaux d'anciens noms de rue en français, une bibliothèque française et des associations franco-allemandes rappellent le passé international de la ville. Ainsi que quelques militaires retraités, tombés inconditionnellement amoureux de Spire… et d'une Spiroise. Pascal Herbin en fait partie. "Je suis arrivé comme gosse, à 18 ans. Dans deux ans ça fera cinquante ans que je suis ici. C’est fini, c’est ma ville, je serai enterré ici, ds le carré français  si possible, mais on verra bien."