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Somptueuse et fragile tulipe des vignes

Les tulipes sauvages de retour à Mittelbergheim / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer
Les tulipes sauvages de retour à Mittelbergheim / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer

Jadis, en avril, elle enluminait certains vignobles de jaune d'or. Mais la tulipe sauvage, victime des désherbants, se fait rare. Elle réapparaît de-ci de-là, sur des parcelles bio, ou soignées sans herbicides. Et d'autres plantes font aussi timidement leur retour.        
 

Par Sabine Pfeiffer

Elégante et gracile, la tulipe sauvage, aussi appelée tulipe de vignes ou de forêts (tulipa sylvestris), est une plante à bulbe. Contrairement à ses cousines cultivées, elle a un doux parfum, et ses trois sépales, plus étroits que les pétales, se recourbent vers l'extérieur, lui conférant une silhouette raffinée. Elle affectionne les lieux ensoleillés et les sols argilo-calcaires. Connue depuis le 16e siècle, elle illuminait de sa teinte jaune soleil les coteaux de certains villages viticoles. Mais durant les années 1970, le désherbage chimique et l'enherbage des parcelles l'ont fait disparaître peu à peu. Sauf en de rares endroits, à Westhalten, et surtout à Mittelbergheim, où elle a ressurgi presque miraculeusement.
Une silhouette élégante et gracile / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer
Une silhouette élégante et gracile / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer


Une véritable résurrection

Sur le domaine grand cru du Zotzenberg, au-dessus de Mittelbergheim, entre les pieds de vigne, une parcelle d'une douzaine d'ares est éclaboussée de jaune. Rien à voir avec les fleurs de pissenlit qui colonisent les terrains voisins. Ici, c'est bien la tulipe sauvage qui a repris droit de cité. Ses fleurs s'épanouissent par centaines. Le miracle a eu lieu il y a une dizaine d'années, lorsque les anciens pieds de vigne ont été arrachés pour les remplacer par de jeunes ceps de Gewurztraminer, et la terre retournée jusqu'à 40 centimètres de profondeur. Or, depuis les années 1970, ce terrain, comme beaucoup d'autres, était resté enherbé. Etouffés sous l'épais matelas d'herbe, les bulbes n'avaient plus la force de développer des fleurs. A peine une feuille, de temps en temps. "Mais apparemment ils ont survécu, sinon on n'aurait pas cette superbe parcelle aujourd'hui" sourit Jean-Pierre Gilg, viticulteur fraîchement retraité. Ce profond labour les a soudain fait remonter vers la surface, et les a mieux disséminés. Parallèlement, à la même période, le domaine Gilg a banni le désherbage chimique. Ainsi, libérées de plantes concurrentes comme des produits nocifs, les tulipes ont pu renaître. Une première belle floraison en 2010 s'est amplifiée les années suivantes. "C'était une belle surprise de revoir autant de tulipes", se souvient Nelly Gilg, la fille de Jean-Pierre, également viticultrice, qui se passionne pour cette fleur pas comme les autres.

Les tulipes sont les plus nombreuses directement sous les ceps de vignes, car elles préfèrent un sol régulièrement labouré. "Le bulbe adulte produit un petit bulbe, explique Nelly Gilg. Et si on travaille le sol, cela permet de séparer le bulbe 'mère' du petit bulbe 'fille'." Une séparation nécessaire afin que ce jeune bulbe puisse se développer correctement. Pour enlever les mauvaises herbes sous les ceps, le domaine Gilg utilise une machine qui butte la terre avant l'hiver sur une hauteur de 15 centimètres, et la débutte au printemps. "Mais dans cette parcelle (…) nous attendons que les feuilles des tulipes aient jauni, et ne soient plus en train de recharger les réserves du bulbe" précise Jean-Pierre.   
Le miracle dans une parcelle du domaine Gilg / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer
Le miracle dans une parcelle du domaine Gilg / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer


Gare aux sangliers

De 2012 à 2016, les tulipes se sont donc multipliées sur ce petit terrain qui leur était redevenu favorable. Mais c'était sans compter avec un autre péril. "Elles étaient à leur apogée en 2016, raconte Jean-Pierre Gilg. Malheureusement, une horde de sangliers est descendue depuis la forêt côté château d'Andlau, pour se diriger précisément vers cette parcelle, et la retourner entièrement." Les sangliers adorent les bulbes. Ils en ont déterré un bon nombre et se sont régalés. Heureusement, ils en ont laissé suffisamment pour que la population de la parcelle puisse survivre. Ces trois dernières années, les bulbes restants ont recommencé à se multiplier. Reste à espérer que les sangliers ne reviendront plus.


Une belle mauvaise herbe

"Dans les années 50, quand j'étais enfant, le coteau du Zotzenberg était tout jaune au mois d'avril" se souvient Jean-Pierre Gilg. Chacun aimait ces parterres de tulipes sauvages. Elles attiraient les touristes et les enfants des écoles, qui venaient cueillir de gros bouquets. Mais pour les viticulteurs, cet engouement pouvait devenir un véritable fléau. En cueillant les fleurs entre les ceps, les gens abîmaient les jeunes bourgeons sur la vigne. "Et un bourgeon de cassé, c'est trois grappes de raisin de perdu." Ainsi, dès que la floraison des tulipes s'achevait, le père de Jean-Pierre l'envoyait-il retourner la terre des parcelles. "Ça ne faisait pas grand-chose aux tulipes, la charrue ne leur a jamais causé de tort si on ne le fait pas en pleine floraison." Mais la glaise fraîchement remuée freinait l'ardeur des visiteurs… "Donc on était tranquilles", sourit Jean-Pierre Gilg.
Le muscari sauvage du domaine Beck Hartweg à Dambach-la-Ville / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer
Le muscari sauvage du domaine Beck Hartweg à Dambach-la-Ville / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer


Autre sol, autres fleurs

A une dizaine de kilomètres de là, à Dambach-la-Ville, un jeune viticulteur bio n'a pas une seule tulipe dans son vignoble. La raison en est simple : ici, le sol est granitique, ce que la tulipe sauvage n'apprécie pas du tout. En revanche, comme depuis une dizaine d'années, la terre est vierge de tout produit chimique, des plantes autochtones fragilisées s'y développent à nouveau. Le viticulteur, Florian Beck Hartweg, en a dénombré une bonne cinquantaine, qui fleurissent du printemps jusqu'en novembre : muscari, lamier pourpre, myosotis, deux variétés de géraniums sauvages, gagée... Mais aussi des plantes comestibles : tendre pimprenelle, mâche sauvage ou pointes croquantes des gaillets pour la salade, et poireaux sauvages pour la soupe. Le viticulteur s'abstient également de faucher et de labourer. "On travaille de manière naturelle, pour laisser la végétation s'exprimer dans toute sa complexité" explique-t-il. Ça nous intéresse au niveau de la santé des sols. Les plantes travaillent pour un sol vivant et aéré, elles vont attirer les vers de terre et d'autres micro-organismes, et ce sol vivant aide à obtenir une vigne bien enracinée, bien profonde, et avoir l'expression du terroir." Toutes ces plantes sont partie prenante de la biodiversité qui reprend ses droits. Et donne au vin son cachet.


Petit miracle ou vrai retour ?

En Alsace, un viticulteur sur cinq a fait le choix du bio. Un choix qui permettra peut-être d'offrir un avenir à d'innombrables plantes fragiles et menacées. Dont la tulipe des vignes. Elle fait des réapparitions timides à Westhalten, à Beblenheim, près de Molsheim, à Barr... Le Conservatoire botanique d'Alsace tente de sensibiliser le public et les agriculteurs à la préservation de la flore, dont la tulipe sauvage, et donne de précieux conseils aux viticulteurs. Et des associations locales de protection de la nature caressent un léger espoir que cette fleur, présente depuis le 16e siècle, ne disparaîtra pas totalement du paysage alsacien. "Près de Nantes, on a tenté de la réintroduire, et ça marche" affirme Roland Storck, président de l'association barroise Nature et Vie. On peut vraiment agir pour la faire revenir, si on soigne le sol, et si on s'abstient de traitements herbicides."  
Une beauté toujours très fragile / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer
Une beauté toujours très fragile / © France 3 Alsace - S. Pfeiffer


Une espèce protégée

Jean-Pierre Gilg se souvient d'un client qui, après-guerre, venait plusieurs fois par an lui acheter du vin, et en profitait pour aller chercher des bulbes de tulipes, car il voulait absolument en avoir dans son jardin. "Ça n'a jamais marché, mais par saison, il emmenait bien 50 kilos de bulbes." Aujourd'hui, la tulipe sauvage fait partie de la liste nationale des espèces protégées. Il est strictement interdit de la cueillir, ou de déterrer un bulbe pour tenter de le replanter ailleurs. Et précision pour les jardiniers amateurs qui seraient tentés de passer outre : la tulipe sauvage a besoin d'un sol bien spécifique, et souvent retourné. Dans un jardin, elle meurt.