Haut-Rhin : un très vieil arbre, un mariage princier et les Habsbourg dans le Sud Alsace, tout un programme

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Pour préparer les commémorations du mariage de Jeanne de Ferrette qui a eu lieu en 1324, des écoliers de Thann ont cherché le greffon d'un tilleul de Bergheim vieux de 700 ans. Dans le but de planter un jeune arbre dans leur ville en 2024. Explications.

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Les élèves de l'école primaire du Steinby, à Thann, participent à une aventure peu commune. Ils préparent les célébrations du septième centenaire des noces de Jeanne de Ferrette, comtesse de Thann, avec Albert II de Habsbourg, conclues dans leur ville le 17 mars 1324.

Mais des traces tangibles de cette union sont devenues rares. Pour marquer les esprits, il faut donc poser des actes symboliques. Pour cela, les enfants se sont rendus à Bergheim, le 25 février dernier, chercher le greffon d'un tilleul vieux de 700 ans, contemporain du mariage.

D'ici deux ans, tous espèrent que ce greffon aura donné un jeune tilleul, issu du premier, que les élèves pourront replanter à Thann. Pour lancer les commémorations du mariage, mais aussi souligner les liens entre les deux communes, marquées par trois siècles de présence des Habsbourg.  

Un mariage princier, presque oublié

En mars 1324, la comtesse Jeanne de Ferrette, (Johanna von Pfirt), qui vit dans le château de l'Engelbourg à Thann, perd son père, Ulrich III. Ce dernier meurt sans laisser de descendant mâle.

Le comté de Ferrette s'étend des Vosges et de la trouée de Belfort jusqu'au massif du Jura. Il intéresse donc immédiatement la puissante famille autrichienne des Habsbourg, qui règne jusqu'au Rhin supérieur, et possède déjà des seigneuries autour d'Ensisheim et d'Ottmarsheim.

Illico, Leopold 1er de Habsbourg envoie son frère cadet, Albert II, demander la main de Jeanne. Dès le 17 mars, le pacte matrimonial est conclu à Thann. Mais les festivités proprement dites ont vraisemblablement lieu plus tard, et ailleurs, probablement à Vienne – ou à Bâle.

Un simple mariage de raison, donc. Et pas forcément très glamour, d'autant plus qu'Albert II, atteint de polyarthrite, n'a rien d'un prince charmant. Mais quoique passée longtemps sous les radars de l'histoire locale, cette union conclue à Thann est tout sauf anodine.

"Jeanne et Albert II furent les parents et les aïeuls de tous les Habsbourg qui ont régné pendant plusieurs siècles en Europe, en tant que ducs, rois ou empereurs" s'enthousiasme André Walgenwitz, historien amateur de Thann. "Tous les Habsbourg, jusqu'aux membres actuels de cette famille, sont les descendants du couple. C'est donc un mariage très important."

D'où l'envie de commémorer, en 2024, les 700 ans de l'événement. Pour bien préparer les festivités, l'association Jeanne de Ferrette a été créée en décembre dernier. "Ça nous concerne comme habitants du Sud Alsace, parce que cette région a été autrichienne de 1324 à 1648" explique Michel Tschann, son président.    

"Nous ne voulons pas que l'événement reste seulement thannois. Il faudra qu'il ait une résonnance dans le Sundgau, dans les proches pays rhénans et peut-être jusqu'en Autriche, puisque nous étions Autrichiens durant trois siècles."  

Deux tilleuls pour marquer les liens entre Thann et Bergheim

Des documents d'époque représentant le mariage, gravures ou autres, n'existent plus. Soucieux d'intéresser la jeune génération à cette vieille histoire, André Walgenwitz a donc cherché d'autres supports visuels permettant de l'illustrer. Et à découvert à Bergheim, à 65 kilomètres au nord de Thann, un tilleul sept fois centenaire qui fait bien l'affaire.  

Certes, cet arbre remarquable, le plus vieux d'Alsace, doté d'un tronc de 6,50 mètres de circonférence, n'est pas directement lié au mariage. Mais les connexions sont évidentes. Car le tilleul a été planté en 1313, à peine onze ans avant les noces de Jeanne. Et, comme le monde est petit, il l'a été en l'honneur de son futur beau-frère, Frédéric de Habsbourg, un autre frère d'Albert II, qui était alors seigneur de Bergheim.  

D'où cette idée de prélever dès maintenant un greffon du vieux tilleul, afin de pouvoir replanter dans deux ans, à Thann, le jeune arbuste qui en sera issu. Fin février, les enfants de l'école du Steinby sont donc venus à Bergheim, danser autour du vieil arbre, avant d'assister au prélèvement du rameau.  

"On a été emballés par ce projet" s'enthousiasme Aurélie Mura, la directrice de l'école. "La symbolique de l'arbre, et ce groupe d'enfants qui, dans deux ans, replantera cet arbre à Thann. Ça marquera toute une génération d'élèves, on ne vit ce genre de chose qu'une fois dans une scolarité."

Sous les yeux des enfants, Sven Henmann, responsable des espaces verts de Bergheim, a délicatement coupé deux petites branches du vieux tilleul. Une opération plus délicate qu'il n'y paraît. "Prélever un greffon sur un vieil arbre, c'est compliqué" leur a-t-il expliqué. "Il faut des branches jeunes, or ce vieux tilleul n'en produit plus beaucoup."  

Par sécurité, il a donc également récupéré des rejets, issus de la semence du vieil arbre, qui avaient pris racine juste en-dessous, et les a immédiatement replantés dans des pots.  

Greffon et rejets ont été confiés à un pépiniériste de Rouffach. Dans l'espoir que d'ici 2024, l'une ou l'autre méthode de reproduction aura donné un joli petit tilleul prêt à être replanté.  

Deux églises aux similitudes troublantes 

Mais il existe encore d'autres liens visibles, entre les deux communes, sur fond de présence des Habsbourg. En effet, les chantiers de construction de l'église Notre-Dame de l'Assomption de Bergheim, et celui de la collégiale de Thann, ont commencé à la même période, au milieu du XIVe siècle.  

"Notre collégiale n'aurait pas été construite sans la présence de ces dynasties venues d'Autriche" précise Michel Tschann. "Et les tympans des deux églises (au-dessus des portes d'entrée) ont été réalisés à la même époque, sous le règne de Rodolf IV de Habsbourg, le premier fils d'Albert II et de Jeanne" jubile André Walgenwitz.

Ce dernier a par ailleurs fait découvrir aux élèves des similitudes troublantes entre les deux tympans, qui représentent chacun l'adoration des Rois mages, dont l'un dépose sa couronne aux pieds de l'enfant Jésus.  

"A l'intérieur de la collégiale, il y a aussi des blasons qui racontent l'histoire de l'Autriche" précise André Walgenwitz. "Et on trouve des blasons similaires dans la cathédrale de Vienne. Toute cette histoire n'est pas connue, alors qu'elle est fondamentale pour l'Europe. C'est la raison de mon enthousiasme."  

Un livret raconte l'histoire, et les enfants l'illustrent

Pour soutenir le travail pédagogique des enseignants, l'historien amateur a écrit l'histoire de l'union de Jeanne de Ferrette avec Albert II de Habsbourg, ainsi que celle de Frédéric et du tilleul, sous forme d'un petit livret à destination des enfants.

Un livret que les élèves de l'école du Steinby sont eux-mêmes chargés illustrer. Avec des étoiles dans les yeux. Car eux, ce mariage les fait rêver. "Jeanne, c'est l'amoureuse d'Albert II" explique un élève. "Elle l'a épousé, et elle habitait à Thann." 

"Une princesse de Thann et le prince de l'Autriche, c'est quand même grand" ajoute sa voisine. "Et aujourd'hui, ils sont devenus des légendes."