Insolite : une visite guidée à travers le village de Friesen, pour découvrir ses belles maisons, et rencontrer ses habitants

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Écrit par Sabine Pfeiffer .

Rund Um. Depuis une demi-douzaine d’années, une habitante de Friesen propose une balade à la découverte des maisons anciennes de son village. Côté rue, mais aussi côté cour, et parfois même de l’intérieur. Car bon nombre de propriétaires acceptent d’ouvrir leurs portes aux visiteurs.

Suivre Evelyne Richard à travers son village de Friesen, c’est un peu comme se promener dans un calendrier de l’Avent vivant. Car durant sa visite, cette guide passionnée ne se contente pas de faire admirer les façades de la cinquantaine de maisons à colombages superbement restaurées.

Régulièrement, elle sonne aux portes. Et les habitants lui ouvrent et accueillent les visiteurs chez eux. Pour leur montrer l’envers du décor, certaines traces d’un passé révolu, mais également leur révéler leur lieu de vie et certaines de leurs occupations, passions ou marottes.

657 habitants et 50 maisons à colombages

Dans la vallée de la Largue, Friesen, 657 habitants, est situé dans un environnement boisé. Doté de nombreuses sources et de sept fontaines, le village compte également deux piscicultures.

Malgré des dégâts subis durant la Seconde guerre mondiale, Friesen a conservé une cinquantaine de maisons à colombages, toutes parfaitement rénovées. La plus ancienne, datée de la toute fin du 15e siècle, serait la plus vieille maison paysanne du Sundgau, voire de toute l’Alsace.

Ancien hôpital et première poste

Au départ, Evelyne Richard entraîne rapidement ses visiteurs devant une maison mauve à volets rouges, située rue Principale. Ses linteaux de fenêtres arrondis seraient caractéristiques de certaines constructions du 18e siècle.

ʺC'était un hôpital militaire durant la Première guerre mondiale" explique-t-elle. "Pour les troupes françaises" du front de la Largue. Le lieu a été surnommé "hôpital Zislin", du nom de Henri Zislin, journaliste et écrivain mulhousien, ami d'Albert Schweitzer.

A quelques centaines de mètres, une maison saumonée affiche, sur certaines poutres, des signes évoquant des chiffres romains : ce sont des repères gravés par le charpentier, destinés à lui faciliter l'assemblage.

Ce bâtiment du 18e siècle était d'abord une ferme. Mais en 1842, le conseil municipal a souhaité établir un service journalier de correspondance, assuré par un facteur rural. Et l'une des pièces, au rez-de-chaussée, a donc été aménagée en bureau de poste.

Il en reste quelques traces, que la propriétaire, Marie-Thérèse Schwindenhammer, présente aux visiteurs. "A l'époque, on circulait encore à cheval. C'est la diligence qui apportait le courrier qui était distribué là", précise-t-elle.

L'ancienne boîte aux lettres est toujours bien visible sur la porte d'entrée. Et à l'intérieur, la porte vitrée donnant sur la petite chambre qui servait de poste est équipée d'une vitre amovible, fixée par un crochet : "C'était le guichet."

Un collectionneur de mignonnettes

La visite continue, direction rue du Cuir. Là, une maison rouge brique se caractérise par un encorbellement, légère avancée de l'étage supérieur "qui protège la porte d'entrée de la pluie" explique Evelyne Richard.

"Et les fenêtres sont très petites, car la surface des ouvertures était liée aux impôts à payer." Par analogie avec d'autres maisons du secteur, les spécialistes font remonter ce bâtiment aux alentours de 1670, soit après la guerre de Trente ans.

Le propriétaire, Michel Sahm, attend les visiteurs dans l'ancienne grange, où il leur réserve une surprise : sa collection de mignonnettes. "J'ai 1480 petites bouteilles" précise-t-il, tout sourire.

Tout autour de la pièce, des étagères accueillent d'innombrables rangées de récipients miniatures, contenant cognac, whisky, vins - dont des blancs alsaciens - schnaps, mais également de l'eau minérale (avec des capsules de métal à l'échelle) ou du coca. "Il n'y a aucun doublon" assure le maître des lieux. "Les doublons, on les boit. Et j'ai tout numéroté, et listé sur mon ordinateur."

Il raconte qu'il a commencé sa collection à 14 ans, avec sa première mignonnette offerte par sa mère. Et au fur et à mesure, il est "devenu accroc." A sa connaissance, "il en existe au moins 4.000 différentes. Je n'en possède qu'un tiers... il me faut donc encore trouver de la place."

Une bricoleuse qui crée des maisons de poupées

Près de la mairie se dresse une splendide maison du 18e, jaune pâle. C'est là que vit Ida Brun, 93 ans, bricoleuse invétérée à l'énergie sans failles. Elle salue chaleureusement Evelyne Richard et son groupe, et les fait entrer.

Partout, des objets de décoration témoignent de son activité : poupées aux vêtements cousus main, nappes en patchwork, coussins tricotés. Elle emmène ses hôtes dans son grenier aménagé, et leur présente une dizaine de maisons de poupées, réalisées avec son défunt mari. Lui fabriquait les structures et les meubles, elle chinait les occupantes et leur vaisselle, et créait les accessoires.

"Mon mari Hans et moi, on formait un superbe attelage" raconte-t-elle. "On avait toujours les mêmes idées, et on faisait du neuf avec du vieux. Il disait souvent : 'Si les gens respectaient davantage les vieux objets pour les transformer et les réutiliser, notre monde serait moins abîmé.'"

Plusieurs maisonnettes sont recouvertes de minuscules tuiles de bois, "faites avec devrais restes de bardeaux." Ida Brun allume un interrupteur, et la lumière jaillit de minuscules plafonniers, tous différents, bricolés "à partir de pieds de verres à champagne en plastique."

Elle manipule une cuisinière à bois longue d'une dizaine de centimètres, "qu'on peut ouvrir et fermer", oeuvre de son mari. Et reprend en main l'un des innombrables "tapis" qui agrémentent les pièces, chef d'oeuvre de patchwork miniature. "Je les ai toujours cousus moi-même, à tout petits points" précise-t-elle. "Et uniquement avec des restes de tissus."

Une ancienne laiterie

Rue de Lepuix, une grande demeure du 18e siècle plusieurs fois remaniée abritait une  boucherie-charcuterie au début du siècle dernier. Puis une fromagerie jusqu'à l'orée du 21e siècle.

Dès 1950, ce lieu a été acheté par un artisan fromager, père de l'actuel propriétaire, Robert Vernier. Ce dernier se souvient parfaitement des débuts de l'activité.

"On a d'abord fait du gruyère - un nom générique, car on n'avait pas droit à l'appellation comté. A 7h du soir, on allait chercher le lait, les fermiers posaient les bidons devant leurs cours. Puis on fabriquait les fromages jusqu'à 23h30."

Les premiers mois, ils transformaient à peine "100 litres de lait par jour" mais rapidement, les quantités ont augmenté. L'activité, débutée dans l'actuelle cuisine, a été transférée dans la spacieuse fromagerie aménagée dans un bâtiment à l'arrière.

"En 1970, on travaillait 2.000 litres, et on produisait trois meules par jour" raconte encore Robert Vernier. Le petit-lait, lui, servait à nourrir un élevage de porcs. Dès 1968, il a fait évoluer la production, en commençant "à faire des crèmes fraîches et des fromages blancs", écoulés auprès d'une demi-douzaine de supermarchés de toute l'Alsace, et auprès de pâtissiers. De 1989 à 2000, il a également "mis au point un fromage à pizza."

Depuis une vingtaine d'années, la fromagerie est à l'arrêt. Mais la présence ces anciennes cuves, d'outils et de livres de comptes conservés par le propriétaire permettent aisément de se replonger au temps de son activité.

La plus ancienne maison paysanne du Sundgau

L'une des dernières haltes proposées par Evelyne Richard concerne la maison la plus émouvante du circuit : une ferme monobloc, rue Principale, que les spécialistes font remonter à la toute fin du 15e siècle - 1497 ou 1499.

Voici quelques décennies, elle avait été achetée par un couple de Lorrains originaires du Pays de Bitche. Le mari est décédé depuis, mais sa veuve, Juliette Rouschmeyer, fait entrer les visiteurs.

"Mon mari aimait bricoler, il voulait rénover une ancienne maison" raconte-t-elle. Ils savaient que la pièce centrale, la "Stuwa", avait servi de mercerie et d'épicerie dès 1838. Mais ils ignoraient l'âge réel de leur acquisition.

Des spécialistes s'y sont intéressés de près, intrigués par divers indices, dont la technique archaïque d'assemblage des poutres. "Au grenier, ils ont prélevé des carottes sur quatre poutres, et des analyses ont été réalisées en Allemagne" se souvient Juliette Rouschmeyer.

Cette méthode de datation du bois, la dendrochronologie, a permis d'établir la période de construction. "La maison a 500 ans en tout cas" assure la propriétaire. En l'apprenant, son mari avait d'ailleurs été "très content, parce qu'il aimait le vieux à rénover."

Un plaisir partagé

D'autres bâtiment du village sont à peine plus récents. Parmi eux, une grange de construction archaïque, datée de 1550, avec des poteaux verticaux soutenant la panne faîtière. Ou encore la maison Herzog, édifiée vers 1580.

Lorsqu'Evelyne Richard fait ainsi découvrir aux visiteurs les trésors de son village, elle adore susciter ce lien "avec l'architecture et le passé", fière également de pouvoir montrer autant de maisons "bien rénovées, dans le respect de ce qu'elles étaient autrefois."

Mais elle se réjouit surtout de constater qu'il y a "toujours plus de gens qui nous ouvrent leur porte", signe manifeste d'une confiance renouvelée. "Ça leur fait très plaisir, et à moi aussi" conclut-elle.

Ces visites guidées sont possibles toute l'année, pour des groupes de trois à quatre personnes jusqu'à une bonne quarantaine. Certaines dates sont proposées, mais vous pouvez aussi vous inscrire sur rendez-vous. Renseignements : à la mairie de Friesen, ou à l’officie de tourisme du Sundgau.

Par ailleurs, si vous préférez déambuler seul, l’office de tourisme a édité un petit guide "circuit des maisons anciennes et du patrimoine bâti" qui vous donne toutes les informations historiques et architecturales nécessaires. Mais là, il n'est pas certain que les portes s'ouvriront sur votre passage.

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