Deux ans au gouvernement Castex : ancienne commerçante, Bérangère Abba raconte son expérience de secrétaire d'Etat à la biodiversité

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Originaire de Chaumont en Haute-Marne où elle brigue un nouveau mandat de députée, Bérangère Abba vient de quitter ses fonctions de secrétaire d'Etat à la biodiversité. Elle revient sur cette expérience.

Son nom n'a pas circulé pour une prolongation au gouvernement d'Elisabeth Borne. Bérangère Abba est bien consciente que comme d'autres secrétaires d'Etat du gouvernement Castex, elle n'a pas pris la lumière médiatique, sur le plan national. Le Canard Enchaîné a même raillé, fin avril 2022, ces "catiministres, ces inconnus dont nul ne se souvient de leur arrivée et nul ne se souciera de leur départ". L'ex-secrétaire d'Etat chargée de la biodiversité, elle, en a tiré une grande expérience. Une pierre de plus dans un parcours atypique. 

Originaire de Chaumont en Haute-Marne, où elle habite aujourd'hui, Bérangère Abba, 46 ans, quatre enfants, tenait un commerce dans sa ville natale, avant de devenir députée LREM en 2017. Elle avait été élue au second tour dans la première circonscription de Haute-Marne en rassemblant 53,4 % des voix, face au candidat LR. Arrivée en politique en 2014, comme conseillère municipale à Chaumont, avant d'être investie par la République en Marche en 2017. Elle se présente à nouveau en juin 2022 sous l'étiquette "Renaissance". 

683 jours au gouvernement

La quadragénaire a accédé à un portefeuille ministériel en juillet 2020, dans le gouvernement de Jean Castex, en pleine pandémie de Covid 19, on l'a d'ailleurs souvent vu masquée en photo. Et la voilà désormais de retour au bercail à Chaumont. En campagne à la campagne, forte de 683 jours au sein du ministère de la transition écologique chapeauté par Barbara Pompili. 

Dans un message posté sur Twitter le 20 mai, Bérangère Abba apparaît tout sourire avec un bouquet de fleurs roses et bleues. Dans le train Paris-Chaumont, elle résume ainsi cette expérience nationale : "683 jours de bataille intense pour la nature, presque hors du temps, avec toute l'énergie et mon cœur dedans. Merci à Emmanuel Macron, Jean Castex, Barbara Pompili, à l'équipe #SEB , aux associations, agents, opérateurs de l'eau et de la biodiversité. Merci aux gardiens du vivant". (SEB étant le "nom de code" du secrétariat d'Etat à la biodiversité).

France 3 Champagne-Ardenne : est-ce que vous êtes déçue de pas rester dans le gouvernement ? 

Non, c'était presque une affaire entendue, j'ai une campagne difficile à mener en Haute-Marne (voir les candidats qu'elle va affronter). J'ai passé deux ans au secrétariat d'Etat à la biodiversité. L'ossature gouvernementale dans ce premier gouvernement Borne est réduite, elle va s'enrichir dans les semaines qui viennent après les législatives. Et si je ne suis pas de cet enrichissement de toute façon, c'est une formidable expérience qui m'a été donnée de vivre, j'ai beaucoup de travail en Haute-Marne et je retrouve les acteurs et le terrain au quotidien avec beaucoup de plaisir.

Donc tout ceci n'est que du bonus, il y a 6 ans, j'étais commerçante à Chaumont, en 2017 j'ai été élue députée, en 2020, je suis entrée au gouvernement où j'ai passé quasiment deux ans et donc je suis de toute façon déjà extrêmement heureuse de toute cette expérience qui m'est offerte.

Quel est le principal enseignement de ces deux ans passés au gouvernement 

On apprend beaucoup et chaque jour. Ce que j'en retiens, c'est essentiellement le fonctionnement gouvernemental tel qu'on ne l'envisage que quand on est dans la machine et au cœur du réacteur. Ce qui va me permettre aujourd'hui de mieux appréhender toutes les facettes de la décision au plus haut niveau de l'Etat, puisque je l'ai vécu en tant que parlementaire, maintenant en tant que ministre, en tant qu'élue locale et évidemment en tant que citoyenne, puisque avant 2014, je n'avais pas du tout de vie publique et politique.

Donc j'ai maintenant cette vision de toutes les facettes de la machine, de la décision publique et politique. Ce qui est évidemment précieux d'abord pour porter les dossiers que je défends pour le département de Haute-Marne et puis au niveau national. Pour défendre certaines idées, avec ma spécificité et ma sensibilité particulière à l'environnement, je vois clairement ou me positionner et avec qui travailler pour être vraiment au cœur de cette majorité présidentielle la plus efficace possible. L'expérience acquise depuis deux ans, c'est vraiment de pouvoir être la plus utile et efficace. 

Vous savez comment ça fonctionne désormais ?

Oui, je suis au fait et ça malheureusement, on ne l'apprend pas dans les livres, il y a une expérience au quotidien, des arbitrages du portage politique de certains dossiers que l'on saisit et que l'on appréhende qu'en les vivants au quotidien. Cela a renforcé ma vision de la force qu'on peut trouver entre un vrai ancrage dans le réel, local quotidien, ma vie de mère de famille, mon expérience professionnelle qui m'a amené dans pas mal de milieux et de régions différentes et comment on trouve cette cohérence entre le quotidien des gens dans les territoires de la vie économique des difficultés en termes de transport et des politiques publiques et comment on trouve des dispositifs efficaces à l'épreuve du réel, quand il faut trouver les budgets quand il faut faire des arbitrages, je pense qu'on a en ayant cette cette expérience d'un bout à l'autre de la de la décision on est vraiment à même de dessiner des solutions et donc on trouve la force de les défendre vraiment ardemment.

Vous étiez en charge de la biodiversité au secrétariat d'État, sur quel domaine concrètement vous avez le sentiment d'avoir fait avancer les choses ? 

D'abord, je suis Haut-Marnaise, sur la question de la transition agro-écologique, j'ai accompagné et vu la naissance du 11e parc national français, le parc national de forêts en Haute-Marne. Je lui ai donné naissance et ça n'a pas toujours été chose simple, mais c'est une réalisation dont je suis très fière qui est à mi-chemin entre mon territoire et ce que j'ai porté au niveau national.

Une politique nationale de protection des espaces et des espèces, c'est déjà une belle réalisation. Ce parc national de forêt entre Haute-Marne et Côte-d'Or, mais aussi ce que j'ai porté de la stratégie aire protégée au niveau national, on a tenu notre objectif avec une couverture de 30 % du territoire français en mer et sur terre. On a 30 % du territoire qui est aujourd'hui sous statut d'aire protégés.  

Ce sont des territoires qui à la fois peuvent être fiers d'être des espaces naturels exceptionnels, mais c'est aussi tout un travail avec les gens qui vivent avec les acteurs économiques les agriculteurs, ça demande de la médiation, ça demande de construire ensemble ces projets qui retrouvent vraiment un équilibre entre la qualité de ce patrimoine naturel et une activité qui doit continuer dans ces dans ces territoires mais qui doit pas impacter l'environnement.

Ensuite, il y a tout le travail justement avec le monde agricole. J'ai vraiment envisagé ma fonction en responsabilité dans le fait de construire cet équilibre avec Julien Denormandie, (ancien ministre de l'agriculture). C'est un des premiers sujets extrêmement difficiles et source de tension qui est celui de la protection de de l'eau et du changement climatique donc les premiers acteurs et les premiers témoins les premiers acteurs même sont les agriculteurs. Il nous a semblé vraiment comme une évidence de devoir restaurer ce dialogue cette confiance.

Il fallait retrouver du dialogue et puis faire des choix communs, et donc on a mené le Varenne agricole de l'eau et de l'adaptation au changement climatique, ça a posé des bases solides.

Vous aviez dit lorsque vous étiez députée qu'on sortirait du glyphosate dans trois ans, c'était en avril 2018. En 2022, les choses n'ont pas forcément bougé, est-ce que vous êtes frustrée de ne pas avoir pu avancer comme vous l'auriez souhaité sur ce fameux dossier ?

On oublie régulièrement la fin de la phrase : c'est qu'effectivement on s'est engagé à sortir du glyphosate et on le fera, mais sans laisser les agriculteurs sans solution. Tout le monde travaille là-dessus pour trouver des alternatives. La guerre en Ukraine impacte le monde agricole, et nous inquiète en terme de souveraineté alimentaire et pas que nous, mais aussi tous les pays du Sud. On a vraiment un risque en terme d'approvisionnement et personne ne souhaite revoir des tensions qui seraient liées à des émeutes de la faim. 

Notre modèle agricole est en ce moment très fragilisé, donc il était hors de question de laisser ses agriculteurs sans solution. L'utilisation du glyphosate a été réduite de manière vraiment majeure. La réflexion doit se poursuivre pour savoir comment s'en passer définitivement, mais il n'y a pas un agriculteur qui a envie de rester sous une dépendance de produits phytosanitaires avec l'impact économique que ça a, avec l'impact sur les milieux.

Tout le monde est conscient de ça et tout le monde a envie de s'en sortir et la transition écologique pour moi, elle se joue là-dessus. Il faut qu'on aille vers un mieux mais avec quelle solution et comment on fait ?

Vous faites partie des membres du gouvernement Castex qui étaient moins connus, moins médiatisés que d'autres, est-ce que ça vous a pesé parfois de ne pas avoir les projecteurs sur vous autant que d'autres ministres ?

Il y a quelque chose qui me gêne moins, c'est que je suis connue comme étant une femme de dossiers, qui travaille et qui est dans l'écoute. Ce qui je trouve est plutôt flatteur, alors est-ce qu'on doit regretter que je n'ai pas été plus médiatique, franchement, moi les punchlines m'intéressent moins. Par ailleurs, je suis arrivée au gouvernement entre les deux premiers confinement. En période de crise sanitaire, il n'est pas simple de communiquer sur des sujets loins des bisounours, on n'est pas dans le papillon et le petit hérisson.

Quand on parle du stress hydrique et de la tension sur la ressource en eau avec les impacts sur les agriculteurs, quand on parle de la transition agro-écologique et des phytos, quand on parle de la chasse et des espèces protégées, on n'est pas sur des sujets très simples. Ma responsabilité, je l'ai située dans le fait de retisser de la confiance et du dialogue. Ce n'est pas toujours ce qui intéresse les médias et ce qui nécessite d'être trop médiatisé parce que parce qu'on est tout de suite dans l'émotion sur ces sujets là.

Quand on parle du stress hydrique et de la tension sur la ressource en eau, pas simple de médiatiser.

Bérangère Abba

ex secrétaire d'Etat à la biodiversité

Donc, j'ai travaillé avec les ONG, comme j'ai travaillé avec les agriculteurs et avec les chasseurs et sans en faire toujours beaucoup la publicité, mais en estimant que j'avais plus à faire à retisser de la confiance, même de manière discrète, que à faire étalage de tensions et de clivages qui sont déjà, à mon avis, très exagérés.

La politique, c'est usant sur le plan personnel, c'est quoi votre( bio)carburant pour vous mobiliser, qu'est-ce qui vous fait avancer ?

C'est l'engagement le meilleur moteur. Quand on vous confie de telles responsabilités quand on a la chance -comme je l'ai- d'avoir une famille, des proches qui sont en soutien et qui prennent le relais par rapport à mes enfants, ma famille, j'ai souhaité qu'elle reste en Haute-Marne parce que ce genre de mission gouvernementale, ce sont des CDD et je préférais pour eux la continuité, la stabilité avec un entourage familial qui prenne le relais en semaine, plutôt que de bouleverser tout le monde.

Quand on vous confie ces responsabilités. On trouve toutes les forces. On sait qu'effectivement on a quelques mois, quelques années pour tout donner à la cause qu'on nous confie. Moi c'est mon carburant. J'ai longtemps travaillé dans des milieux on bossait pour le profit symbolique et on ne comptait pas ses heures. J'ai travaillé longtemps dans le spectacle et longtemps dans le secteur culturel. Le bénévolat associatif social ou culturel. On s'engage parce que ça fait sens et donc cette force là, on la trouve. On a l'impression d'être utile. Trouver des réponses au quotidien des gens, c'est une force, pas une contrainte.

Vous pensez que la France est en chemin sur cette transition écologique, bien qu'aujourd'hui la question du pouvoir d'achat soit plus prééminente ?

Si on attend le grand soir et de voir quelqu'un, un homme ou une femme providentielle renverser la table, on peut attendre longtemps et puis on va avoir de gros problèmes face à la vague climatique et à l'érosion de la biodiversité. Ce qui marche, c'est ce qu'on fixe de manière pérenne et dans une vraie concertation avec tout le monde.

On en est plus à se poser la question de la prise de conscience. La conscience, elle est pour tous, on est dans le fait de se donner les moyens et des solutions et d'aller toujours plus vite. Tout le monde est engagé dans cette transition, je crois qu'il n'y a que quand on se donne ce chemin commun qu'on arrive vraiment à faire à faire bouger les lignes. Je l'ai vu lorsque j'ai été vice-présidente de l'assemblée des nations unies pour le climat. Nous avons signé un engagement pour sortir un traité contre les pollutions plastiques dans le monde, c'est un pas de géant. 

Il y a des tensions sur les éoliennes mais on arrive à trouver aussi d'autres réponses avec le photovoltaïque, les unités de méthanisation. On a vraiment aujourd'hui une évidence dans la prise de conscience et dans le travail des uns et des autres maintenant, on met toute notre énergie sur le fait de trouver des solutions.

Quand on utilise 30 milliards sur les 100 du plan de relance pour la transition écologique, ça va dans des vrais projets locaux. Quand aujourd'hui on se projette sur France 2030 avec une décarbonation de l'industrie et de l'industrie lourde, la dynamique est engagée.

On ne peut rien seul, il faut travailler avec toute la sphère économique. On a besoin du privé à côté du public pour mener ces transitions qui sont énormes.

Bérangère Abba

ex secrétaire d'Etat à la biodiversité

Et cela sans oublier les populations fragiles. La crise des gilets jaunes nous l'a redit : ceux qui sont à découvert au 10 du mois et qui entendent sans cesse dire que les énergies fossiles et les voitures c'est mal, mais quand on habite à 40 kilomètres de son boulot et qu'on n'a pas d'autres choix, il faut trouver des réponses pour que chacun puisse se sentir plus en prise avec tous ces changements, mais puisse aussi faire sa part et être acteur de tout ça.

Quand on va développer partout et évidemment dans les territoires ruraux, des bornes et des voitures électriques en leasing à moins de 100 euros par mois, ça c'est des vraies réponses. On va travailler avec les communes avec les syndicats d'énergie pour mettre en place tout ça le plus vite possible, et ça, c'est des vraies réponses pour le quotidien des gens. J'ai de l'énergie pour ça.