Biogaz en Grand-Est : les associations demandent un moratoire sur le développement des unités de méthanisation

Le gouvernement a fixé comme objectif 10 % de gaz vert à horizon 2030. Selon ce scénario, il faut compter 2.500 unités, soit une tous les 10 km et un doublement dans le Grand-Est. Les associations de protection de l’environnement demandent un moratoire pour en étudier l’impact.

Une usine de biométhanisation doit pouvoir stocker le digestat entre 6 et 8 mois pour éviter d'épandre de septembre à février, selon la Chambre d'Agriculture de Meurthe-et-Moselle
Une usine de biométhanisation doit pouvoir stocker le digestat entre 6 et 8 mois pour éviter d'épandre de septembre à février, selon la Chambre d'Agriculture de Meurthe-et-Moselle © FTV

C’est un plan de grande ampleur qui est en train de se déployer dans nos campagnes. Afin de de réduire la dépendance aux produits issus du pétrole, la loi de transition énergétique fixe l’objectif que 10 % du gaz soit d’origine renouvelable en 20. Ce qui représentera 12 millions de tonnes de CO2 évitées par an  (3% de nos émissions). Dans le Grand-Est, cela se traduit par le doublement des unités de méthanisation pour passer de 180 à près de 400 si l'on suit le shema régional de biomasse. "Une industrialisation" que dénoncent la LPO, FNE-Grand-Est et la Confédération Paysanne. En raison des risques de pollution de l’eau et des sols. Dans le même temps, la chambre d’agriculture de Meurthe-et-Moselle met en place une charte des bonnes pratiques pour une méthanisation plus vertueuse.

Des effluents d’élevage transformés en engrais et en gaz vert

L’idée de départ est bonne : utiliser les effluents d’élevage -qui sont des déchets- et les sous-produits de l’agriculture et des cultures dédiées intermédiaires à valorisation énergétiques, cultivées entre deux maïs. Les bactéries contenues dans les effluents vont transformer la matière organique pour produire du gaz, en particulier du méthane. Ce biogaz peut, soit être réinjecter dans les réseaux de gaz, soit produire de l’électricité par cogénération.

Ce qui reste après transformation est appelé le digestat, un engrais riche en azote, phosphore et micro-organismes, qui a vocation à être étendu sur les champs pour fertiliser les sols. En clair, c’est un engrais disponible en permanence et qui doit remplacer en principe les engrais minéraux azotés chimiques, c’est-à-dire "ne pas être épandu en plus, et surtout au bon moment" précise Philippe Goetghebeur, de l’Agence de l’eau.

Les restes des digesteurs doivent être épandus au bon moment et à la place des engrais minéraux azotés, pas en plus.

Philippe Goetghebeur, chef de service à L'Agence de l'eau Rhin-Meuse

En effet, "le digestat doit être apporté au bon moment, c’est-à-dire quand la plante en a besoin pour sa croissance et est en capacité de l’absorber", nous explique Cosette Perez, conseillère à la Chambre d’Agriculture de Meurthe-et-Moselle.
Or, l’Agence de l’eau Rhin  Meuse constate que certains, pour se débarrasser du trop plein de digestat, n’hésitent pas à épandre sur des sols nus, entrainant ainsi des pollutions aux nitrates dans les cours d’eau. C’est le cas notamment sur le Rupt de Mad, ou des pics à 180 mg/l ont été constatés à plusieurs reprises, alors que le seuil pour l'eau potable est limité à 50 mg/l. 

L'Agence de l'eau demande à ce que les bonnes pratiques de biométhanisation soient respectées pour éviter des pics de pollution dans l'eau
L'Agence de l'eau demande à ce que les bonnes pratiques de biométhanisation soient respectées pour éviter des pics de pollution dans l'eau © FTV

Pour limiter ces pollutions, la loi impose un stockage des digestats de quatre mois, "largement insuffisants au regard de la Chambre d’Agriculture de Meurthe et Moselle".
Cosette Perez, conseillère en charge du dossier, nous explique que "les projets portés par la chambre recommandent systématiquement un stockage allant de six à huit mois, pour éviter d’épandre les digestats entre septembre et février." C’est notamment le cas de l’usine de biométhanisation Valbioénergie près de Briey qui a une capacité de stockage de sept mois et que nous sommes allées visiter.

La disparition des prairies pour cultiver des céréales

L’autre phénomène qui inquiète l’Agence de l’eau et les associations de protection de l’environnement, c’est le retournement des prairies pour y implanter des céréales qui vont alimenter les méthaniseurs.
En effet, les prairies sont des zones tampons qui captent les nitrates, mais aussi, très important, le CO2. Elles ne demandent aucun apport en engrais ou en pesticides.  Elles jouent donc un rôle essentiel  dans la lutte contre le réchauffement climatique, et la  préservation des sols et de la biodiversité.

L’Agence de l’eau investit depuis plusieurs années dans des plans d’aides aux agriculteurs pour la préservation des prairies, notamment dans les secteurs de captages d’eau. Elle s’inquiète de voir ses efforts réduits à néant si les éleveurs abandonnent l’élevage pour la culture de céréales dédiées à la méthanisation. Une activité beaucoup moins contraignante et beaucoup plus rémunératrice, comme cela s’est d’ailleurs produits en Allemagne.

Pour limiter cette dérive, un décret du 7 juillet 2016  interdit l’apport de céréales dédiées à l’alimentation (comme le maïs) à 15% de ce qui rentre dans le méthaniseur.
De son côté, l’Ademe suspend aujourd’hui l’attribution de ses subventions pour les nouveaux projets à l’utilisation pour 60 %  des effluents d’élevage. Des garde-fous importants, mais qui ne s’appliquent pas à tous les projets qui se sont réalisés avant 2017, ni à ceux qui ne demandent pas de subventions. Et c’est bien ce qui pose problème pour France Nature Environnement Grand-Est et la LPO et la Confédération Paysanne.

La ruée vers l’or

Car faire du biogaz s’avère aujourd’hui très rentable. Non seulement le prix de revente du gaz est près de cinq fois supérieur à celui du gaz naturel, mais les prix sont fixés pour 15 ans, ce qui donne l’assurance aux éleveurs d’avoir un revenu fixe. Un argument de taille, et on les comprend,  pour des agriculteurs malmenés, en pleine crise de l’élevage, et qui ont du mal à joindre les deux bouts à la fin du mois.
Mais pour que le méthaniseur fonctionne bien,  il lui faut des cultures dites méthanogènes, qui  produisent beaucoup d’énergie et rendent le système rentable. Maïs, seigle, sorgho et colza vont devenir le nouvel or jaune de demain.

Le risque c’est quand les exploitations qui ont construit le méthaniseurs ne sont pas autonomes en céréales. Ils vont alors acheter la matière dans d’autres fermes et n’hésitent pas à faire monter les prix, au détriment des petits éleveurs qui n’ont plus les moyens d’acheter pour nourrir les animaux.

C’est ce que constate déjà Jean-François Fleck, président de Vosges Nature Environnement dans son département.
"Le doublement des unités de méthanisation va accentuer cette pression sur la biomasse. Il faudra demain beaucoup plus de cultures pour nourrir les digesteurs que nous en disposons aujourd’hui".

A la chambre d’agriculture de Meurthe-et-Moselle, on essaye d’enrayer le problème en demandant aux porteurs de projets de réfléchir afin d’être autonome pour tout ce qui va rentrer dans l’unité de méthanisation, tout en conservant les prairies.
Ainsi, si on prend comme exemple le projet Valbioénergie de Briey, il n’y a pas d’entrée de céréales venant d’autres fermes. Les agriculteurs ont choisi de conserver les prairies et de ne pas utiliser de maïs pour faire du gaz.
En revanche ils produisent des cultures intermédiaires comme le seigle et le sorgho, entre deux maïs, pour le digesteur. "Ce sont des cultures dites à bas niveau d’intrants, qui n’ont pas besoin de pesticides pour grandir et éradiquent les mauvaises herbes pour la culture suivante" nous explique l'un des agriculteurs associé Dominique Hirtzberger.

Qu’en est-il de la qualité des sols ?

Autre point de crispation autour de la méthanisation : la qualité des sols sur lesquels on répand les digestats. Il est cité jusqu’ici par le gouvernement comme un engrais miracle, riche en azote et qui ne sent pas mauvais, ce qui est en partie vrai.
Sauf qu'un petit nombre de scientifiques indépendants est en train de tirer la sonnette d’alarme, comme le Collectif national scientifique pour la méthanisation raisonnée. Le CNSM décrit le digestat comme un engrais de piètre qualité car il extrait l’essentiel de la matière carbonée des intrants pour produire du gaz, pour ne déposer au sol que de l’azote sous forme d’ammonium. Les cultures sous cet engrais vont devoir puiser du carbone dans les réserves des sols. Ces dernières mettront ensuite cent à mille ans pour se reconstituer.

Un fait que constate Rémy Toussaint, agriculteur à Reillon (Meurthe-et-Moselle) et membre de la Confédération Paysanne. Après s’être lancé dans la méthanisation il y a six ans, il est en train de faire marche arrière. Il n’épand les digestats de lisiers que sur ses prairies et garde les fumiers pour ses céréales. Il a co-signé la demande de moratoire avec France Nature Environnement Grand-Est et la LPO.  

A la chambre d’Agriculture 54, on nous explique que lorsqu’il y a beaucoup d’effluents d’élevage, dont du fumier, il reste encore du carbone pour nourrir les sols. Mais des expérimentations sont menées en parallèle pour vérifier si les sols ne s’appauvrissent pas.

On est encore loin de tout savoir, ni de tout maîtriser sur les effets de la biométhanisation à grande échelle. Ce qui est sûr c’est qu’un temps de réflexion parait nécessaire afin de mieux réguler la méthanisation et que celle-ci soit effectivement vertueuse et réponde bien aux objectifs fixés, sans détruire encore une fois notre environnement.

C’est ce que demandait le député Dominique Potier dans un amendement déposé en 2019 et dans le cadre de l’actuel Loi Climat. Amendement rejeté…
 

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