“Vent de Bure“ : ”L'État déplace le débat sur le terrain sécuritaire, pas sur le fond du problème”

Les "Vent de Bure" dénoncent : "L'État et la Préfecture ont fait passer le débat sur le terrain sécuritaire, pas sur la question de fond, celle des déchets." / © JCPanek -FTV
Les "Vent de Bure" dénoncent : "L'État et la Préfecture ont fait passer le débat sur le terrain sécuritaire, pas sur la question de fond, celle des déchets." / © JCPanek -FTV

Au terme du week-end des 28 et 29 septembre marqué par la manifestation antinucléaire à Nancy (1500 personnes selon les autorités, 3000 selon les organisateurs), j'ai rencontré deux militants de "Vent de Bure". "Marine" et Roberto répondent à mes questions.

Par Jean-François Didier

Dimanche 29 septembre 2019 à Vandoeuvre-lès-Nancy en début d'après midi. Nous sommes trois dans le grand hall d'entrée de la salle Bernie Bonvoisin qui accueille les conférences et les ateliers-débats du deuxième jour de l'événement "Vent de Bure".
Parmi les quelques centaines de militants antinucléaires -venus de toute la France et d'Allemagne-  encore présents, deux d'entre eux ont souhaité répondre à mes questions : "Marine", prénom d'emprunt, est membre du comité d'organisation et Roberto Toscano,  militant à Solidaires. 

Anxiogène et joyeux

Question : Que retenez-vous de ce week-end  ?

Marine : Les gens sont très contents, le week end s’est très bien déroulé dans l’esprit qu’on avait envie de voir. Ils ont pris du plaisir, il y avait un esprit joyeux, qui rappelle en même temps les enjeux du nucléaire et de son monde. Le tout dans une ambiance pas trop lourde, pour qu’on puisse aussi s’amuser, échanger et apprendre…

Roberto : Je retiens une image, place Thiers, avec ce décalage entre l’atmosphère anxiogène que la préfecture a essayé d’imposer et ces deux fanfares qui ont joué en même temps, les gens ont dansé c’était incroyable !
Et puis visuellement un très beau moment, sous la porte Stanislas, avec la musique de « la danse macabre » de Saint-Saëns, on a allumé des torches fumigènes blanches et rouges, on était dans un nuage coloré et cela mêlait d’un côté  ce que le nucléaire nous fait craindre, la mort, une ambiance mortifère et de l’autre cette joie, ces gens qui dansent, un très beau moment paradoxal, avec la mort, la pollution et la vie qui dénonce ça joyeusement…

Alors, 1500 ou 3000 ?

Question : Combien de personnes ont participé à la manif ?

Roberto : La manif a attiré beaucoup plus de 1500 personnes, clairement !  Après un comptage à plusieurs, on est plus près d’un chiffre de 3000 personnes ; quand on était sur le pont Foch, le pont Kennedy était encore rempli, j’ai l’habitude des manifestations syndicales et là quand on voit ces deux ponts remplis, on est pas sur des manifs à 1500 personnes, c’est clair !
 
Partis à 400 ils ont terminé entre 1500 et 3000. / © Éric Molodtzoff -FTV
Partis à 400 ils ont terminé entre 1500 et 3000. / © Éric Molodtzoff -FTV
 

Un problème national et international

Question : Il y avait aussi beaucoup de gens venant de l’extérieur ?

Marine :  Oui , pas mal d’habitués que l’on connait mais avec les bus qui sont arrivés d’un peu partout en France, de Toulouse, de Montpellier, de Bretagne et d’Allemagne il y avait pas mal de nouveaux qui se sont ralliés, c’est toujours sympa.
Pourquoi ? Parce que le projet CIGEO n’est pas un problème local, c’est un sujet national qui a des conséquences environnementales qui dépassent largement les frontières, et c’est chouette que tout le monde se sente concerné.

Roberto : A Solidaires on en a fait un événement national, on a participé en affrétant les bus de Paris, de Dijon et des militants pas forcément impliqués dans l’antinucléaire sont venus aussi, mais avec une sensibilité « défense de l’environnement » et « changement climatique » qui ont pu faire le lien avec la question nucléaire. C’est pour cela que cet atelier qui se déroule en ce moment sur le rapport entre le nucléaire et le climat nous semble très important, c’est le message que l’on avait envie de faire passer. Avec cette question : est-ce que le nucléaire est une solution au réchauffement climatique ? Comme le nucléaire est une énergie du passé, qui date de plus de cinquante ans aujourd’hui, avec tous ses problèmes, ses coûts financiers exorbitants, ce n’est pas du tout une énergie de l’avenir. Avec seulement 50 ans de réserves d’uranium on ne peut pas parler d’avenir et de solutions pour les besoins énergétiques de la population, la question du réchauffement ne se réglera pas avec le nucléaire, au contraire ce sera un problème supplémentaire.

Marine : L’idée de cet atelier c’était aussi de donner des outils aux gens pour savoir quoi répondre à cette question, pour pas mal de gens ici cette question reste assez floue et il faut aider les participants à développer leur argumentaire face au discours dominant qui présente le nucléaire comme la seule alternative.

On avance, on avance...

Question : Est-ce que vos idées, l’opposition au projet Cigeo de Bure et l’antinucléaire, avancent dans l’opinion publique ?

Marine :  Il y a une évolution mais c’est sans cesse en mouvement, notre lutte contre Cigeo a aussi beaucoup évolué dans sa forme mais pas sur le fond ;  il y a toujours du renouveau, de nouvelles idées et on apprend toujours. Il y a 25 ans c’était une lutte très locale, très meusienne, et ça a pris de plus en plus d’ampleur et aujourd’hui on a des événements d’ampleur nationale, on a grandit.

Roberto :  Clairement, la cause avance, avec une manif de 3000 personnes dans les rues de Nancy. Malgré l’état de siège voulu par la préfecture, malgré les impossibilité d’accéder au centre-ville , malgré la peur des blacks blocs qui vont soi-disant aller raser toutes les vitrines de Nancy, malgré l’hélicoptère qui a survolé durant toute la manif, malgré 500 CRS autour de nous en permanence, eh bien oui, la cause progresse...
 
"Marine" et Roberto étaient dans le cortège samedi 28 septembre après midi. / © JCPanek -FTV
"Marine" et Roberto étaient dans le cortège samedi 28 septembre après midi. / © JCPanek -FTV

Pas d'opposants déclarés

Question : Rencontrez-vous des opposants déclarés ?

Roberto : Moi je n’en entends aucun !
Des gens opposés à ce que l’on dit et qui diraient « le nucléaire c’est très bien, c’est nécessaire, il n’y a pas d’autre solution » eh bien moi je n’en connait pas. Mais j’entends des gens qui disent « on a un problème avec ces déchets et la seule solution qu’on ait trouvée c’est de les enfouir », ceux-là existent et on peut discuter et leur présenter nos arguments. Mais des partisans 100% nucléaire prêt à défendre cette énergie je n’en entends aucun.

Au niveau international, quels sont les pays qui continuent à se lancer dans le nucléaire ? La France est un des seuls pays qui s’y accroche parce qu’il y a des intérêts économiques, un lobby nucléaire, un pseudo savoir-faire  technologique, d’ailleurs ce savoir-faire n’existe pas du tout dans la gestion des déchets. La France a un produit à vendre mais personne n’en veut, les Etats-Unis ont arrêté de construire depuis Three Miles Island *, la Chine n’en veut pas, le Japon n’en parlons pas après Fukushima*, ils sont plus préoccupés par le démantèlement des centrales.
Donc je connais des gens qui répètent « faut bien faire quelque chose avec nos déchets, on sait pas quoi en faire, on ne va pas les jeter dans la mer donc on va les enfouir, et on fait confiance à nos scientifiques… » c’est une sorte de naïveté. Mais des gens qui croient au nucléaire comme on y croyait dans les années 70-80, je n’en entends plus aucun.

Marine : Moi je croise des gens qui sont plutôt pour le nucléaire quand je fais du stop, mais avec quelques arguments construits à leur opposer la discussion s’arrête assez vite parce qu’ils n’ont rien à répondre ou vraiment pas grand-chose.

L'Ètat refuse le débat de fond

Question : Il y a quand même un paradoxe, vos idées sont largement partagées et vous vous retrouvez face à un état de siège en manifestant.. 

Marine :  L’Ètat n’a jamais servi les intérêts du peuple, du coup l’état de siège est là pour protéger le nucléaire et le lobby de l’industrie nucléaire…

Roberto : En fait, il n’y a aucun débat de fond entre nous et les autorités sur le nucléaire. Nous on aimerait beaucoup, quand on organise un événement comme Vent de Bure, on voudrait parler de la gestion des déchets avec l’Etat et ses représentants, mais ils ne veulent pas en parler, parce qu’ils ne sont pas capables d’en parler, de défendre ce projet. Comment voulez-vous défendre un projet qui consiste à enfouir sous terre des déchets nucléaires qui vont être radioactifs pendant 100 000 ans ?! De quelle manière ? Ce n’est juste pas possible…

On aimerait vraiment avoir ce débat de fond sur la question nucléaire et des déchets, mais le débat qu’aime avoir l’autorité et notamment la Préfecture c’est « Va –t-il y avoir des casseurs ? » « Les militants antinucléaires sont-ils violents ? » « Les black blocs vont-ils s’infiltrer dans la manifestation ? ». Le débat est déplacé, l’Ètat déplace ce débat sur le terrain sécuritaire parce que ça occupe l’espace médiatique et ça fait peur aux gens, comme dans pas mal d'autres manifs et mouvements sociaux d'ailleurs. Du coup,  on ne parle pas du fond qui serait plutôt « le nucléaire a-t-il un avenir et peut-il nous sauver du réchauffement climatique ? ».

Pour des raisons personnelles, "Marine" et Roberto n'ont pas souhaité que leur image soit publiée.

* Accident nucléaire de Three Miles Island : il s'est produit le 28 mars 1979 dans la centrale nucléaire de Three Mile Island. Cette  île est située sur la rivière Susquehanna, près de Harrisburg, dans l'État de Pennsylvanie aux États-Unis.
* Accident nucléaire de Fukushima : cette catastrophe a débuté le 11 mars 2011 au Japon, à la suite d'un violent tsunami.
 

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