TEMOIGNAGES. Amiante : 132 anciens sidérurgistes devant les prud’hommes pour la reconnaissance du préjudice d’anxiété

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Ils sont 132 sidérurgistes, retraités des usines de Gandrange et de Rombas. Tous ont travaillé au contact de la fibre tueuse. Ils réclameront, mercredi 23 mars, devant le conseil des prud’hommes de Thionville, la reconnaissance du préjudice d’anxiété

Ils sont sept autour de la table, ce lundi 21 mars 2022. Pas besoin de les pousser à la parole, ils la prennent sans tarder et sont intarissables sur leurs histoires d’ouvriers sidérurgistes. Des récits où les anecdotes les plus drôles côtoient les accidents les plus terribles.

L’usine, c’était toute leur vie. A l’heure où l’aciérie de Gandrange n’est plus qu’une carcasse vide livrée aux démolisseurs, ils font revivre les étincelles des convertisseurs, le train de laminoir à palplanches, les copains et cette compagne indésirable de tous les jours: l’amiante.

Marcel Rammler ancien aciériste ouvre le bal : "dans tous les services, il y avait de l’amiante, dans les fours, les laminoirs. Elle était la matière première la plus utilisée, tous les postes étaient concernés." Georges Oberné, mécanicien, enchaine : " je découpais des plaques d’amiante. Les copains électriciens utilisaient une soufflette pour dépoussiérer les contacteurs, ça volait partout !"

L’amiante était considérée comme le produit-miracle contre la chaleur.

La sidérurgie était grosse consommatrice de cette fibre minérale, responsable de l'asbestose et du mésothéliome, le cancer de la plèvre.

"On respirait l’amiante toute la journée"

Les sept retraités ont passé la totalité de leur carrière à la couper, la meuler, la limer. Elle servait notamment à faire les joints des portes des fours Pitts. Georges Oberné: "Il fallait 15 à 30 mètres de corde en amiante pour un joint de porte. Le pire, c’est quand il fallait remplacer un usé, il partait en charpie."

Marcel Koch affiche 29 ans de service au train à palplanches de Rombas. Il confirme : "on avait 20 fours, tous amiantés. Les joints, les flexibles, sans parler des plaquettes de frein des ponts roulants. On respirait l’amiante toute la journée." Tous sont unanimes, ils n’ont pas été informé, durant leur carrière, des risques sanitaires liés à l’amiante.

Marcel Koch poursuit: "les chefs nous disaient que fallait pas s’inquiéter, c’était un produit ordinaire. Quand il y avait un rayon de soleil on voyait des fibres partout en suspension." Claude Ripa tronçonnait des barres avec des disques contenant de l’amiante: " quand on demandait des protections, on nous répondait qu’il n’y avait pas d’amiante !"

Michel Aubertin a travaillé 36 ans au train à billettes de Gandrange: "nos équipements de protection contre la chaleur étaient en amiante : veste, moufles, cagoules…"  Jean-Marie Gras acquiesce. Aujourd’hui atteint de plaques pleurales, il était contrôleur de fabrication. Son travail consistait à vérifier la qualité des produits à chaud: brames, blooms, rails et barres: "nous étions protégés de la chaleur mais dans l’amiante."

"On est des survivants"

Depuis la fermeture des installations, les sept voient avec angoisse mourir leurs anciens camarades. Le dernier en date est parti d’un cancer de la plèvre. Sur les quinze premiers scanners demandés par les avocats, la moitié présente des pathologies de degrés divers, liées à la fibre tueuse.

L’association des anciens du train à billettes de Gandrange (TAB) porte l’action collective des 132 retraités, qui demanderont mercredi 23 mars 2022, devant le conseil des prud’hommes de Thionville, la reconnaissance du préjudice d’anxiété.

Son président Gérard Adrian explique: "quand nous avons fondé l’association en 2009, nous étions 60 membres. En 2020, nous avons organisé une réunion publique à propos de l’amiante et nous nous sommes retrouvés à 130 concernés, uniquement par le bouche-à-oreille "

Puis cette phrase est lâchée par un des sept, peu importe qui, chacun aurait pu la dire: "on est des survivants"

Cette action est soutenue par la CGT-Gandrange et la CGT-retraités de Florange.