Lutte contre la mafia : cinq choses à retenir du rassemblement de Corte

Avant la prise de parole, une minute de silence a été observée. / © Christian Giugliano / FTVIASTELLA
Avant la prise de parole, une minute de silence a été observée. / © Christian Giugliano / FTVIASTELLA

Ils étaient plus de 800, ce dimanche 29 septembre, à Corte. Pour rendre hommage à Massimu Susini, et débattre de l'emprise du grand banditisme sur l'île. Un débat où seuls les nationalistes étaient présents, et où la parole s'est libérée, même si les non-dits restent nombreux...

Par Sébastien Bonifay

 
  • A l'origine, la mort de Massimu Susini​​​​

Il serait illusoire de penser que, jusque-là, tout allait bien. Les assassinats, les menaces, les pressions diverses, les corruptions, sont devenus, en Corse, la litanie qui rythme le quotidien des insulaires. 

Mais la mort de Maxime Susini, militant de Core In Fronte tué par balles le 12 septembre dernier à Cargèse alors qu'il se rendait à la paillote dont il est le gérant, a fait office d'electrochoc.
 

Les condamnations sont unanimes, venues du milieu politique, associatif, comme des particuliers, qui, à travers l'île, témoignent de leur soutien et de leur agacement devant la mort du jeune homme de 36 ans. 

Mais plus qu'un agacement, cet agacement récurrent qui la saisit lors de chaque fait divers du genre, c'est cette fois un vrai ras-le-bol que l'on sent dans l'opinion publique. 
Et le besoin d'enfin l'exprimer à haute voix. 

C'est Core In Fronte, le mouvement nationaliste dont Massimu Susini était l'un des militants, qui en appelant à ce débat dominical à Corte, leur en a fourni l'occasion. 
 
Entretien avec PF Benedetti
Entretien avec Paul-Félix Benedetti, chef de file du mouvement nationaliste Core in Fronte, à l'initiative du rassemblement organisé à Corte ce dimanche 29 septembre en mémoire de Maxime Susini et du débat sur la mafioïsation de la Corse.
 
  • Un débat entre nationalistes

Plus de 800 personnes avaient fait le déplacement jusqu'à Corte, et l'amphi Landry de l'université peinait à accueillir toutes celles et tous ceux qui avaient voulu témoigner de leur affection et de leur respect à Massimu Susini, mais également dire ce qu'elles et ils avaient sur le cœur.

Toutes les mouvances nationalistes étaient là, et pas une des figures du mouvement ne manquait à l'appel.
Ou presque.

Gilles Simeoni était en déplacement au Pays-Basque, et Jean-Guy Talamoni, au congrès des régions à Bordeaux...

Le président de l'exécutif a fait lire un message par Lauda Guidicelli, où il affirme que "la Corse est à un point de bascule entre la liberté et la terreur".
 


Les collectifs, les syndicats, l'ensemble de la famille nationaliste, au sens le plus large, était réunie, amis, et ennemis, d'hier et d'aujourd'hui.

Et parfois, les échanges ont été vifs, témoignant des rivalités et des histoires passées, toujours fortement enracinées au sein du mouvement....
 
Hommage à Massimu Susini, devant l'université, avant le débat

Les autres sensibilités politiques n'étaient pas vraiment représentées.
Dans l'assistance, on apercevait des gens de droite, de gauche, mais pas d'élus envoyés par les autres groupes. 

Certains, même parmi les nationalistes, ont déploré que le débat, un débat majeur qui concerne l'ensemble de la Corse, n'ait pas été mené en présence d'autres sensibilités politiques.
 
  • L'émergence de propositions

Hier, à Corte, la parole s'est libérée. Et ce dont on se contentait de chuchoter le nom, jusque-là, a fait son apparition dans les débats.
Et de quelle manière.

Ainsi Ghjuvan'Santu Plasenzotti, oncle de Massimu, l'a martelé avec dignité :

« Ci hè una maffia in Corsica, Massimu hè statu assassinatu da a maffia. (...) Quelli ch’anu tombu à Massimu sò quelli chì volenu piglià u putere, u veru putere. »
 

Mafia, truands, grand-banditisme, ce système, pas vraiment nouveau sur l'île, et pour certains même, que cela arrange, consubstantiel de la Corse, a fait l'objet de toutes les interventions. 

L'après-midi, à Corte, a fait office de catharsis pour nombre d'insulaires qui, depuis trop longtemps, gardaient pour eux lassitude, colère, découragement...

L'existence même d'un tel débat a réveillé l'espoir d'un changement. 
Et plutôt que les voeux pieux, et un constat fait par dépit, les propositions ont commencé à fleurir. 

Soulignant le paradoxe d'une île où l'on peut se scandaliser de la dérive mafieuse à la terrasse d'une pizzeria tenue par un truand...
Le boycott, par exemple :
 

Mais aussi l'engagement d'élus dans les tribunaux administratifs, ou "enlever aux maires le pouvoir d'attribuer des permis de construire"...

Plus d'une fois, idées et propositions ont tourné autour de la volonté d'assurer une étanchéité entre le grand banditisme, et la classe politique.
 
  • Les politiques interpellés et mis en cause

L'Etat, sans grande surprise, a été beaucoup pointé du doigt. Son "manque d'initiative", son "incapacité à lutter contre ces dérives", "sa tolérance"...

Mais les politiques insulaires ne sont pas épargnés, à tous les niveaux. 
Et certains n'hésitent pas, dans l'assistance, à parler d'ententes, de double-jeu, d'amitiés peu avouables...

Là encore, ont été verbalisées et dénoncées des choses qui, jusque-là, étaient sues, et le plus souvent, tues. 
La discussion a tourné autour de systèmes, de manières d'agir, de compromissions. 
 
corte
Intervenants - Jean-Toussaint Plasenzotti Oncle de Maxime Susini François Sargentini Conseiller exécutif Equipe - GRAZIANI Maia GIULIANI Christian Antomarchi Jacques

Plusieurs politiques, à la tribune, ont admis "une porosité avec la mafia qui touche tous les mouvements politiques". 

Ce à quoi Christophe Amadei, dans le public, a apporté une réponse claire et nette : "Si vous connaissez des brebis galeuses, réglez vos comptes entre vous."
 
  • Un collectif anti-mafia qui pourrait essaimer

La première conséquence de ce sursaut civil consécutif à la mort de Massimu Susini, avant même le débat du dimanche 29 septembre, ce fût la création, mercredi dernier, du collectif  "Maffia nò! A vita iè!".

Une trentaine de personnalités a lancé, à Ajaccio, un appel pour une prise de conscience, et un soulèvement, contre un état de faits qui semble, chaque jour, plus préoccupant. 
 

Hier, Jean-Toussaint Plasenzotti, l'oncle de Massimu, annonçait la création, le 5 octobre prochain, d'un collectif anti-mafia à Cargèse....

La Corse, peut-être, a pris conscience que l'indignation individuelle n'avait de sens que si elle débouchait sur des initiatives communes. 

Histoire de montrer que cette indignation existe.
De la faire entendre. 
Pour prouver à Paris, à la classe politique, et à la mafia, que les Corses n'ont pas appris à vivre avec le grand banditisme. 

Reste à apprendre à parler d'une même voix. 



 

L’analyse d’Henri Mariani

Dans le miroir de la société Corse, se reflétait hier à Corte, la silhouette de la mouvance nationaliste. Car à l’exception de quelques associations, comme U levante, le sursaut populaire tant espéré n’a pas fait sortir la société civile de sa torpeur.

Un peu comme si ce débat, devenu pourtant un phénomène de société, était perçu comme un problème exclusivement nationalo-nationaliste.

Eux-mêmes restent parfois sanglés dans des postures qui font émerger leurs divergences, comme la création de deux collectifs contre la mafia. Celui présenté à Ajaccio il y a 5 jours, et l’autre annoncé hier à Corte par l’oncle de Maxime Susini.

Le ton de certaines interventions hier, les non-dits et les accusations à peine voilées, démontrent que les haines recuites et les tensions du passé sont toujours vivaces. Les accords de Migliacciaru en Juillet 1999, ont certes scellé la paix entre les frères ennemis du nationalisme, mais n’ont manifestement pas effacé le souvenir douloureux des années de plomb. 

Les noms de Robert Sozzi militant du FLNC tué par ses frères d’armes en 1993, ou encore celui de Franck Muzy assassiné en 1994 ont résonné à la tribune hier, jetant un voile sombre sur une démarche indispensable de moralisation de la vie publique. 

Et puis il y a également ces tags, sur un mur de Bastia, qui visent des membres présumés du grand banditisme, mais aussi Alain Orsoni et Charles Pieri avec ce mot, « Fora », « dehors », une injonction habituellement réservée à l’État dans la phraséologie nationaliste.

Corsica Libera ne sous-estime d’ailleurs pas la portée de ces graffitis et leurs conséquences éventuelles. Dans un communiqué le parti indépendantiste écrit : « Les tags qui fleurissent sur les murs ravivent les plus mauvaises années de notre histoire ».

 

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