© France 3 Picardie / Gontran Giraudeau
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Tout est là pour nous persuader que le bonheur de nos enfants réside dans l’abondance de biens de consommation et qu’être de bons parents, c’est participer de ce mouvement. Marylène s'interroge sur le sens de ces cadeaux que nous leur offrons.

Par Gontran Giraudeau

Pourquoi gâtons-nous autant nos enfants à Noël ?

Sollicitations visuelles, surabondance de l’offre ou discours dominant qui assimile « plaisir » à « dépense » et « se sentir exister » à « avoir » : socialement, tout est là pour nous persuader que le bonheur de nos enfants réside dans l’abondance de biens de consommation, et qu’être de bons parents, c’est participer de ce mouvement.

Par les temps qui courent, "frustration", "manque" sont des mots qui font peur. Certains d’entre nous, confondant "besoin vital" et "envie passagère", craignent de démériter et de léser gravement leur enfant, s’il s’aperçoit que son cousin ou son meilleur copain a été plus gâté que lui.

L’achat de présents en surnombre peut aussi être une tentative maladroite pour se racheter, pour se déculpabiliser d’être si peu présent, trop investi dans la vie professionnelle ou les problèmes quotidiens : « Tu vois, je pense à toi, puisque je t’offre tous ces jouets. »

Enfin, Noël est pour chacun l’occasion de se replonger dans sa propre enfance. Plus on a été privé, plus on souhaite combler son enfant.

En revanche, quand on a soi-même croulé sous les jouets, on sait que le bonheur n’est pas dans la surabondance. Toutefois, il n’est pas rare que, parmi les présents destinés à l’enfant, certains ne soient que le reflet de nos propres envies : la Game Boy avec laquelle je compte bien m’amuser, la merveilleuse poupée dont je rêve depuis toujours.

On constate d’ailleurs que bon nombre de cadeaux ne sont pas adaptés à l’âge de l’enfant et ne tiennent pas réellement compte de ses goûts. Finalement, ce sont les parents qui s’amusent avec, tandis que le petit, lui, se réjouit de ces beaux joujoux que sont le papier, la boîte ou le ruban ayant servi à emballer le précieux présent.

Bien-être - Picardie Matin (19/12/2014)


En quoi cette surabondance est-elle nuisible ?

L’enfant peut finir par s’imaginer que cette avalanche de jouets est le signe le plus sûr de l’amour qui lui est porté ou de la valeur qu’on lui accorde. Auquel cas, dans son psychisme, affection, argent, cadeaux vont se confondre.

Il risque alors de n’accorder que peu d’intérêt aux imprudents qui osent aller vers lui sans s’être préalablement munis des indispensables joujoux. En outre, obnubilé par la valeur matérielle des présents dont on le comble, il aura du mal à acquérir le sens de la valeur symbolique du don, du geste d’offrir.

Les cadeaux de Noël doivent-ils surtout récompenser la bonne conduite ou les résultats scolaires de l’enfant ?

Le cadeau de Noël est l’un des rares rituels qu’il nous reste. Aussi ne doit-il pas être soumis à condition. Il est des situations nettement plus propices que ce jour de fête pour sanctionner les écarts de conduite ou les mauvaises notes de l’enfant, ou le féliciter d’être sage.

Que l’on soit chrétien ou non, cette tradition est l’occasion de se retrouver en famille, réunis, même s’il s’agit d’une cellule familiale très restreinte. Et, dans ce contexte, il est plus judicieux de profiter de ce moment pour initier l’enfant au plaisir de recevoir et de donner.

Les enfants de couples divorcés généralement plus gâtés : des cadeaux empoisonnés ?

Presque toujours, ils ont deux Noël : un chez papa, un chez maman. Et la grande crainte de ces parents séparés est que ce soit mieux "chez l’autre". Aussi sont-ils tentés d’en rajouter, moins pour le bien-être de l’enfant que pour leur propre intérêt narcissique.

Le cadeau s’apparente à une demande d’amour adressée à l’enfant. Prisonnier d’une situation où il voit ses parents rivaliser pour s’attirer ses bonnes grâces, il peut décider d’entrer à son tour dans ce jeu et devenir tyrannique, de plus en plus exigeant et jamais satisfait : « Vous voulez que je vous aime ? Donnez-moi tout ce que je veux ! »

Comment éviter que l’enfant ne devienne blasé ?

Bon nombre de cadeaux ne sont pas adaptés à l’âge de l’enfant et ne tiennent pas réellement compte de ses goûts : finalement, ce sont les parents qui s’amusent avec.

Ils peuvent être une tentative pour se racheter, pour se déculpabiliser d’être si peu présent, trop investi dans la vie professionnelle ou les problèmes quotidiens : “Tu vois, je pense à toi, puisque je t’offre tous ces jouets.”

Il le deviendra fatalement, si nous nous obstinons à le couvrir de cadeaux, dont il se moque pour la plupart. Ou si nous le laissons penser que tous ces présents sont un dû. A l’inverse, il s’agit de lui laisser le temps d’émettre des souhaits – de poser des désirs sans que ceux-ci soient immédiatement et forcément satisfaits.

C’est ainsi qu’il apprend à rêver, à se projeter dans le futur, à différer le moment de la satisfaction de ses envies et à ne pas trépigner, quand il est frustré.

Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut renoncer aux fantasmes de toute-puissance qui habitent tous les jeunes enfants, et devenir adulte. Un apprentissage qui s’effectue chaque jour, pas uniquement à l’approche des fêtes de Noël.

Comment éviter le gâchis les cadeaux oubliés sitôt déballés ?

D’abord, en demandant à l’enfant ce qui lui ferait vraiment plaisir et en faisant le tri, si la liste est trop longue. Impossible de se passionner pour dix mille objets simultanément. Si l’on opte pour l’effet de surprise, il s’agit d’être certain de tomber juste. Et, pour atteindre cet objectif, il est essentiel de penser aux centres d’intérêt de l’enfant avant de songer aux nôtres.

Pourquoi s'échange-t-on des cadeaux en famille ?

L’échange de cadeaux au sein de la famille est une ancienne tradition, notamment lors des anniversaires, la Saint-Nicolas et Noël. Une tradition qui manifeste de l’amour et du respect pour l’autre.

Nous voulons surprendre l’autre et lui faire plaisir. La valeur symbolique est plus importante que la valeur même de l’objet. Ce rituel a été fortement commercialisé, et la valeur symbolique en est presque oubliée et délaissée par les habitudes mais aussi par la pression commerciale exercée sur la société: il faut acheter et il faut donner des cadeaux.

Cela peut-il avoir des côtés pervers ?


Malheureusement, donner un cadeau peut aussi revêtir des aspects pervers. Je te donne quelque chose, tu me dois quelque chose. Ou j’attends quelque chose en échange, si possible de la même valeur.

Le donateur donne un présent dans l’espoir de recevoir en retour, ce geste n’est plus tout à fait désintéressé. Le donateur peut se servir de ce geste pour afficher sa grandeur, sa force, sa richesse. Grâce à son cadeau, il prend une position de force sur celui qui reçoit.

Peut-on recevoir ou offrir un cadeau pour rien ?

Bien entendu, vous pouvez faire un cadeau sans raison! Une réelle surprise, un geste spontané d’amour et de reconnaissance. Il est ici rarement question de la valeur du cadeau, mais plutôt de la valeur symbolique.

Celui qui donne le cadeau peut l’emballer avec soin, y joindre un petit poème. Faire ce geste spontané remplit de joie celui qui donne. Le côté occasionnel fait la surprise. Si l’habitude s’installe, on en vient à gâter l’autre dans le sens négatif.

Les cadeaux socialement obligés, comme à Noël, ne sont-ils pas l’antithèse du cadeau gratuit, offert spontanément ? N’est-ce pas juste devenu un prétexte économique à la consommation, dénué de sens et de valeur humaine ?

Dans le temps, il n'y avait pas de cadeaux à Noël. Cette habitude est installée par la noblesse en Angleterre, il y a un siècle et demi. Les commerces mettront sûrement la pression à grands renforts de publicité pour nous faire acheter une multitude de cadeaux à Noël.               Le don est mis sous pression par l’industrie qui nous dicte que nous devons faire des achats à telle ou telle période.

Nous donnons [donc] des cadeaux sous la pression économique et commerciale. Nous y sommes aussi confrontés quotidiennement. S’il ne s’agit pas de Noël, il s’agira de Pâques, de la Fête des mères, des pères, la Saint-Valentin, la fête des secrétaires. Nous n’avons plus l’occasion de faire un cadeau simplement si le cœur nous en dit. Nous nous sentons obligés de faire des cadeaux lors de journées bien déterminées. Car tout le monde le fait ! Pourtant, il n’y a aucune obligation, vous êtes libres de choisir.

Ce serait formidable de pouvoir s’offrir des cadeaux sans obligation sociale ou contextuelle, nous pouvons le faire d’ailleurs !                     Nous sommes libres, libres notamment de ne pas suivre les contraintes que l’on s’impose. Nous pouvons décider de faire « autrement ».