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© France 3 Picardie / Gontran Giraudeau
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Tous les ados font-ils une crise d'adolescence ? À quoi correspond cette crise ? Peut-elle entraîner une dépression ? Toutes les réponses avec Marylène Govin, psychologue clinicienne.

Par Gontran Giraudeau

L’adolescence, une zone de turbulences…

Ce n’est un secret pour personne : l’adolescence est une zone de turbulences. Elle ne « secoue » pas seulement ceux qui la traversent – les adolescents –, mais aussi leur entourage et, en premier lieu, leurs parents. Confrontés à leur enfant en mutation, ceux-ci voient en effet s’abolir leurs repères et, désorientés, vivent, pour nombre d’entre eux, dans la peur de passer à côté d’un problème, voire d’une catastrophe.

D’où leur quête angoissée auprès des spécialistes : « Mais à quoi voit-on qu’un adolescent va vraiment mal ? A partir de quand faut-il s’inquiéter ? »

La recherche de signes

Cette recherche de « signes » qui permettraient de savoir ce qui se passe vraiment, mais l’adolescence n’est pas une maladie. L’adolescent n’est pas « malade », il est en mutation. Or lors de cette période d’adolescence, il existe des manifestations dépressives de l'adolescent. Parce que justement, il n'y a pas la dépression de l'adolescent, il y a un ensemble, un gradient qui va des sentiments de tristesse, de mal-être, d'insatisfaction, des doutes sur soi-même… ce sont les flottements liés à la crise d'adolescence et à la puberté.

Et à côté de ça, il y a de véritables épisodes dépressifs caractérisés, critérisés (entre 4 et 8%), selon le Pr Daniel Marcelli, psychiatre de l'enfant et de l'adolescent à la faculté de médecine et chef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CH Henri Laborit de Poitiers. Quand on parle d'épisodes dépressifs critérisés, cela commence par des épisodes dépressifs légers. Les épisodes dépressifs légers correspondent à un sentiment de ne plus avoir envie de rien, la vie est terne et grise, on a du mal à dormir, on perd l'appétit, on se sent tout le temps fatigué mais on arrive encore petit à petit à faire face. On se sent anxieux, on se dit qu'on n'y arrivera jamais, on a des pensées négatives.

Et lors d'un épisode dépressif majeur, massif, on est au fond de son lit, on ne peut plus bouger. Evidemment il y a différentes manifestations. On reconnaît assez vite l'épisode dépressif massif. Les formes légères sont difficiles à reconnaître, or une forme légère si on laisse les choses aller, elle peut évoluer. Et l'un des problèmes de l'adolescence, c'est qu'en général les ados ont des exigences à accomplir par exemple le travail scolaire. Or, si un ado est débranché pendant un trimestre, parce qu'il a des soucis… il aura de grosses difficultés scolaires.

Quelques repères à connaître qui peuvent servir de boussole

L’adolescence n’est pas une maladie, même si elle fait souffrir. L’adolescent n’est pas "malade", il est en mutation. La nuance est importante.

L’adolescence ne peut jamais se passer « bien ». Ou, plus exactement, si elle se passe bien – c’est-à-dire sans heurts –, c’est là qu’il faut s’inquiéter. Une éducation n’est « réussie » que si elle permet qu’à l’adolescence on se révolte contre elle et la révolte, ça fait toujours du bruit.

Se rappeler que l’adolescence est l’équivalent d’un « vaste chantier ». Cette importance du chantier a trois conséquences :
  • nul ne peut prévoir avec certitude combien de temps il va durer ;
  • un certain "quota" de problèmes est inévitable : des travaux de cette ampleur ne peuvent s’effectuer sans incidents ;
  • comme dans toute rénovation, on n’est pas à l’abri de surprises désagréables. Les plus graves étant liées à des défauts dans la construction initiale.

Sur quoi porte le chantier ? Sur tout, c’est-à-dire sur tout ce qui constitue les piliers du psychisme d’un être humain. L’adolescence remet en chantier :
  • le narcissisme, l’image, bonne ou mauvaise, que l’adolescent a de lui-même
  • sa « sexuation » : se sent-il  « vraiment garçon » ?  « Vraiment fille » ?
  • sa sexualité : qu’aime-t-il vraiment ? Les garçons ? Les filles ?
  • son individuation, c’est-à-dire sa capacité à être, à penser et à décider seul ;
  • son désir de vie : la force intérieure qui le pousse – ou non – à avoir des projets, à vouloir se construire un avenir ;
  • son rapport à la « loi » : sa reconnaissance – ou non – de la valeur des limites, des règles sociales ;
  • son rapport au « social » : aux institutions, aux adultes extérieurs à la famille, à l’autorité.
  • sa vie relationnelle : sa capacité à aller vers les autres, à se faire des amis…
Des problèmes (normaux) peuvent donc surgir à plusieurs niveaux :
  • le narcissisme : un manque de confiance en soi. D’autant plus grand que, le corps se transformant, on ne maîtrise plus l’image que l’on donne aux autres
  • la « sexuation » : une fille peut, par peur de la féminité, jouer les "garçons manqués" et un garçon, les « gros durs » parce qu’il craint de manquer de virilité ;
  • la sexualité : on la cherche et on se cherche. Des émois naissent, parfois homosexuels, et ils font peur ;
  • l’individuation : on hésite à se lancer dans la vie. On recherche, un peu trop, l’assentiment des parents ou leur aide pour des choses que l’on devrait faire seul ;
  • les projets : on interroge le sens de la vie. Avancer, mais pourquoi faire ?
  • la loi : on refuse de « payer le prix », de travailler. On flirte avec les interdits, on frôle la délinquance ;
  • la vie relationnelle : on n’arrive pas à se « faire des copains » ou bien on devient, au contraire, l’otage de sa « bande » et l’on semble abdiquer toute personnalité.
Si tant de problèmes sont « normaux », à partir de quand faut-il s’inquiéter ? La réponse est simple : lorsque les problèmes sont vraiment trop importants ou lorsqu’ils durent vraiment trop longtemps.

Un adolescent qui est replié sur lui-même, qui n’a aucun copain, qui n’a pas de vie affective – pas de « petit » ou de « petite amie » –, qui abandonne totalement ses études, ou qui, triste, semble n’avoir aucun désir de vie et aucun projet, et, bien entendu, un adolescent qui "se lance" dans la délinquance – même mineure – doivent inquiéter.

Pour devenir adultes, les enfants ont besoin de se détacher de leurs parents, pour un temps, de les rejeter. C’est donc une chance pour eux que leurs parents ne soient pas parfaits. S'ils l'étaient, ils ne pourraient jamais les quitter.


Psycho - Picardie Matin (11/03/2016)