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© France 3 Picardie / Gontran Giraudeau
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Quand devenir parent ne peut s’inscrire avec la biologie, certains couples ont recours à l’adoption. Cette parentalité particulière nécessite un cheminement à la fois administratif et psychologique pour les deux futurs parents.

Par Gontran Giraudeau

Le « devenir parent » va venir s’inscrire dans la confrontation entre l’enfant à venir et l’enfant qu’ils ont eux-mêmes été. Il n’est pas toujours aisé de pouvoir se projeter dans une parentalité adoptive et de sortir de l’aspect administratif de l’agrément. En effet, il est demandé aux « candidats » une certaine capacité de projection pour imaginer l’enfant dans ce qu’ils veulent vivre avec lui, cela créant parfois un décalage entre l’investissement de celui-ci et le vide créé par son absence, lors de l’obtention de l’agrément.

Si, comme dans tout accès à la parentalité, le parent doit faire un compromis entre l’enfant réel, l’enfant imaginaire (qui naît du désir de grossesse) et l’enfant fantasmatique (issu du désir de maternité), le parent adoptant doit aussi pouvoir lier parents réels (au sens juridique), parents imaginaires (parents biologiques) et parents au sens symbolique.

C’est bien dans la prise en compte de l’interaction entre imaginaire, réel et symbolique que la place de l’enfant en tant que sujet va pouvoir émerger et s’inscrire dans une nouvelle filiation. Un « lâcher prise » qui nécessite un travail de deuil de l’enfant imaginaire, mais également du parent imaginaire qu’ils auraient voulu être par la voie biologique. C’est faire le deuil de l’enfant qui leur ressemble, mais dans lequel ils pourront se reconnaître en tant que parent et laisser place à un enfant autre, différent, un sujet à part entière.

C’est par ce désinvestissement pulsionnel, et par la remobilisation de la pulsion de vie, permettant un dépassement de l’atteinte narcissique parfois liée à la stérilité, que la parentalité adoptive pourra faire sens.

De l’enfant à tout prix à la construction d’un projet

Le temps de l’agrément étant de neuf mois, ponctué de rendez-vous entre le travailleur social et le psychologue, il permet au projet de pouvoir évoluer.

Ce délai est souvent mis en parallèle avec le temps de la grossesse. Or, celui-ci ne permet pas en soi l’accès à la parentalité, il s’agit avant tout d’une réorganisation pulsionnelle à dissocier de l’état de grossesse lui-même. On peut penser que la durée de neuf mois de l’agrément a été choisie en raison de l’impact symbolique qu’elle représente, cependant, si le temps de la procédure peut être délimité, il vient en contraste avec la période d’attente, souvent longue et incertaine, avant l’accueil réel de l’enfant.

Par ailleurs, à l’instar du travail psychique qui s’opère chez un couple attendant un enfant, les « candidats » à l’adoption ne peuvent pas toujours faire place à l’enfant dans ce temps imparti. Comme nous avons pu le signifier plus haut, c’est à travers la compréhension de leurs histoires personnelles et de leurs vécus qu’ils pourront s’inscrire dans cette position de parent.

Le temps de la grossesse permet au couple, comme à l’entourage, de pouvoir fantasmer, imaginer, « créer » cet enfant en lui faisant une place, car il est parlé et pensé avant sa naissance. Ce temps de l’agrément doit pouvoir faire office de temps de maturation favorisant l’émergence d’une représentation de l’enfant : le faire grandir dans sa tête. Nous ne recevons pas la famille élargie des adoptants, mais il est important d’évaluer l’inscription de l’enfant à venir dans cette filiation, car il deviendra l’enfant du couple au sein d’une famille.

Bien que les demandeurs aient la possibilité de suspendre et de différer la procédure, cela reste souvent impossible pour certaines personnes prises dans l’urgence d’adopter.

Ainsi, la souffrance de certains couples en mal d’enfant s’exprime parfois dans le discours de « l’enfant à tout prix » (Delaisi de Parseval, 1985).

Construire un projet d’adoption, c’est amener les adoptants vers l’enfant pour lequel ils se sentiront prêts à devenir parents. En effet, l’agrément est singulier à chaque personne ; il correspond à un projet clair et présuppose d’avoir pu travailler les spécificités de l’adoption en général. Adopter, c’est devenir le parent d’un enfant sans avoir partagé ses premiers moments de vie. Il s’agit d’amener les demandeurs à travailler également sur les limites que tout un chacun est à même de supporter en fonction de sa propre personnalité et de son histoire. Cela renvoie aussi à la capacité d’adaptation et d’intégration de chacun.

De fait, il est demandé au psychologue de donner un avis en vue de l’agrément pour :
  • une tranche d’âge donnée de l’enfant
  • les origines ethniques acceptées ou non
  • l’adoption d’une fratrie
  • une particularité nommée (handicap, par exemple)

Cela nécessite de mettre des mots sur une certaine réalité de l’enfant dans ce qu’il vit, les interrogations qu’il pourrait avoir sur ses origines, questionnement que nous sommes tous amenés à élaborer, notamment par la construction du roman familial.

Se confronte ici la réalité de l’adoption avec la fermeture des frontières avec certains pays, le fait de ne pas pouvoir se reconnaître dans tous les enfants, de tous les âges et la limite du désir de l’enfant à tous les prix. Dans ce cadre précis, l’accompagnement professionnel  se situe dans un certain renoncement pour les amener à un lâcher prise, leur permettant au mieux d’investir un nouveau projet de vie.

Le travail du psychologue est de venir border ce désir débordant et envahissant en permettant à chacun de pouvoir formaliser et reconnaître ses propres limites. Ce désir peut être compris dans des mouvements de toute-puissance convoqués en réponse à ceux de toute-impuissance vécus notamment à travers l’infertilité.

L’adoption ne va pas de soi, elle soulève bien des questionnements, tant du côté du couple que de manière individuelle. Tout un chacun n’est pas en « capacité psychique » de devenir parent d’un enfant ayant déjà une histoire antérieure, dont il ne fait pas partie et dont l’incertitude autour de ce qu’il a pu vivre dans son passé crée parfois un « trou » insurmontable, une trace, une empreinte. Cela nécessite donc une certaine plasticité psychique et une prise de conscience de ce que représente l’adoption d’un enfant abandonné, et ce, sans être dans le déni de la différence entre enfant biologique et enfant adopté.

L’adoption internationale peut également soulever des interrogations autour de la différence culturelle et du déracinement ou encore de la couleur de la peau, l’odeur… qui peuvent venir faire violence. Le travail d’accompagnement prend toute son ampleur en permettant de mettre des mots et du sens sur le projet, mais également dans le respect des capacités de chacun. Devenir parent présuppose de pouvoir se reconnaître dans son enfant.


Se questionner sur le devenir d’être parent dans le cadre d’une adoption semble primordial​

De fait, poser le génogramme de sa famille qui permet un mode de communication particulier crée un effet de surprise face à un outil qui parle de soi, sans bonne ou mauvaise réponse, et auquel on peut difficilement se préparer. L’évaluation dans le cadre de l’agrément adoption doit participer à un cheminement et permettre aux futurs adoptants de pouvoir, par la suite, faire les démarches nécessaires dans la concrétisation de leur projet, mais également de supporter l’attente et accéder à une nouvelle parentalité.

Devenir parent vient poser la question de la transmission et d’une continuité de soi à travers l’autre. Dans l’adoption, il s’agit aussi de pouvoir travailler autour de ce que l’histoire antérieure de l’enfant, parfois empreinte de mystère, de trous, va venir raviver de la souffrance ou du manque chez ses parents.

Ainsi, c’est la recherche d’une certaine plasticité du fonctionnement psychique des futurs adoptants qui permet d’envisager la construction de l’enfant malgré les séquelles du traumatisme de l’abandon, et la préservation d’un certain équilibre de la famille dans laquelle il sera amené à grandir.

Le professionnel doit accompagner ce travail d’inscription de l’enfant dans une nouvelle filiation, pour qu’il puisse, avec ses parents, construire ensemble leur « enveloppe familiale ».

Travailler au sein d’une mission adoption n’est pas chose aisée, notamment en raison du fait que tout un chacun peut se reconnaître dans la problématique de la parentalité.

La question du jugement peut ainsi venir parasiter la neutralité des professionnels, ceux-ci devant sortir de la « position d’idéalité » de la famille type, qui vient poser les questions :
  • « Qu’est-ce qu’une famille ? »
  • « Qu’est-ce qui fait famille ? »

Adopter un enfant c’est se questionner sur cette nouvelle parentalité et surtout faire le deuil d’une parentalité biologique.

Psycho - Picardie Matin (06/11/2015)