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À Jaux, dans l'Oise, une école un peu particulière a ouvert ses portes. Son fonctionnement, inspiré des pédagogies Montessori, Freinet et Steiner, est unique en France. Plus unique encore, l'école est installée dans trois yourtes. Récit d’une journée ordinaire au Hêtre Bienveillant.

Trois inspirations pédagogiques

Sur les hauteurs de Jaux, dans le Compiégnois, trois yourtes sont installées sur le terrain de 3000 m² d’un agriculteur. Dans l’une d’entre elle, des enfants âgés d'une dizaine d'années forment des petits groupes au sol, entourés d’adultes. Certains sont assis sur des chaises et lisent, seuls. Ici, à l’école du Hêtre Bienveillant, chacun avance à son rythme et à sa manière.
 
Swann, éducateur, et Clémence, 7 ans, font une dictée à partir de lettres plastifiées / © Célia Mascré
Swann, éducateur, et Clémence, 7 ans, font une dictée à partir de lettres plastifiées / © Célia Mascré

Inspirés de la méthode Montessori, les enseignants portent une attention spécifique aux rythmes et aux caractéristiques psychologiques de chaque enfant. "Je suis hyperactive et dyslexique", lance timidement Tess, 9 ans, en se tortillant. Pour se concentrer, Tess doit être en mouvement. Une chose qui est autorisée, à condition de ne pas déranger les autres enfants. 

Aujourd'hui, Tess fait son programme toute seule. La pédagogie Montessori, c'est partir du principe que la motivation de l'enfant pour apprendre est naturelle. Le matériel Montessori est développé pour aller au moins aussi loin que les programmes de l'Education Nationale. 

"Nous avons des objectifs par cycles",
explique Amélie Carlier, fondatrice directrice de l'école. "Par exemple, à la fin du cycle 1, qui correspond au CP, ils doivent savoir lire". L'école n'est pas contractuelle, elle n'a donc pas d'obligation de respecter les programmes de l'Education Nationale. C'est souvent cette liberté pédagogique qui séduit les parents.

Une journée ordinaire à l'école du Hêtre Bienveillant
Auteur : Célia Mascré

Du côté des maternelles, tous les âges sont confondus. Contrairement au système scolaire classique, c'est l'évolution de l'enfant qui est prise en compte. 10h30, c'est l'heure de "quoi de neuf", une activité où les enfants se réunissent en cercle et échangent.

À l'aide d'un bâton de parole, chacun s'exprime à son tour. Mais l'activité met du temps à débuter. Gaston, un enfant plutôt turbulent, est parti se cacher derrière une yourte. Il finit par s'asseoir dans le cercle, mais ne tient pas en place. 

L'activité "quoi de neuf" consiste à parler et écouter les autres en silence. On y apprend le respect des autres et le calme. / © Célia Mascré
L'activité "quoi de neuf" consiste à parler et écouter les autres en silence. On y apprend le respect des autres et le calme. / © Célia Mascré

Heureusement, intervenants et instituteurs sont formés à la gestion de crise. "On essaye de comprendre ce qu'ils ressentent tout en leur expliquant les conséquences de leurs actes" détaille Amélie. Pour cela, jouer la carte de l'empathie semble fonctionner. "Je ne me sens pas respectée dans ce que j'essaye de faire", lance très calmement Myriam, institutrice, à Gaston.

Le garçon semble s'être calmé. Mais entre temps, d'autres enfants sont partis...  L'activité met 30 minutes à commencer. Il faut gérer les enfants un par un, la concentration est difficile... En plus de l'empathie, la patience est une qualité plus que nécessaire...

Trois inspirations pédagogiques

"Notre fonctionnement puise dans plusieurs inspirations pédagogiques. Montessori pour le matériel, Freinet pour l’auto-discipline et la responsabilisation, et Steiner pour la créativité et les projets transversaux." détaille Amélie.

Bienveillance, sécurité, respect, curiosité et plaisir sont les mots d'ordre de l'école / © Célia Mascé
Bienveillance, sécurité, respect, curiosité et plaisir sont les mots d'ordre de l'école / © Célia Mascé

Pour ces deux derniers points, il y a Johanna. Médiatrice artistique, elle anime des ateliers théâtre et art plastique. "Là, on prépare un voyage aux Iles Fidji. Ce sont les enfants qui ont choisi la destination. Du coup, il faut préparer les passeports, il nous faut un avion, des hôtesses et des déguisements. On va aussi cuisiner un plat typique de là-bas."

Tout un programme, donc, pour les enfants qui doivent faire appel à leur imagination. Certains aliments auront été cueillis dans le potager, entretenu par l'ensemble des enfants. "On fait de la permaculture. Ça consiste à étudier la nature de la terre avant de commencer à la travailler en s’inspirant de l’écologie naturelle", détaille Amélie, fondatrice de l’école.

Amélie est psychologue et maman de quatre enfants. Ce sont les particularités de ses enfants qui l’ont poussée à tendre vers une éducation alternative. "Je ne trouvais pas d’école qui correspondait à mes principes."

La démocratie du savoir

"Le président a démissionné, nous devons en élire un nouveau !" Le Conseil de l'école a commencé. À l'ordre du jour, l'élection d'un nouveau président et le vote de plusieurs nouvelles lois dans le règlement. Ici, les enfants de plus de huit ans peuvent s'exprimer. Leurs voix ont le même poids que celles des adultes. "Ces lois nous permettent d’être en sécurité et dans le respect les uns envers les autres", explique Amélie. 

Comment fonctionne le Conseil de l'école ? Explication d'Amélie Carlier, directrice de l'école
Montage : Célia Mascré

Les enfants sont associés à toutes les décisions. Un cercle vertueux selon Aurélie, maman de 2 enfants scolarisés au Hêtre bienveillant : "L'autre jour, deux ados ont été pris la main dans le sac en train de jouer aux jeux-vidéos sans y être autorisés. Le Conseil de justice a proposé de les priver de jeux pendant deux jours. Ils ont insisté pour en être privé une semaine." 

Une conséquence de l'auto-discipline, un des élements de la pédagogie Freinet. Mise mise au point par Célestin Freinet, cette méthode est fondée sur l'expression libre des enfants.

Absence de note et auto-correction

Gaëtan, 17 ans, a décroché dès la sixième. Souffrant de troubles de l’attention, il était à la limite de l’exclusion dans son lycée. Aujourd’hui, il est en première scientifique au Hêtre Bienveillant. "Je prépare le bac pour me présenter en candidat libre".

Exemple de plan de travail niveau CM1. L'élève a des objectifs. Une fois ces objectifs atteints, il les barre sur son cahier. / © Célia Mascré
Exemple de plan de travail niveau CM1. L'élève a des objectifs. Une fois ces objectifs atteints, il les barre sur son cahier. / © Célia Mascré

Comme les autres élèves, Gaëtan organise ses propres cours avec un système de plan de travail issu de la pédagogie Freinet. Il va puiser ses informations dans les livres, sur internet et dans les cours du CNED, centre national d'enseignement à distance. "On avance beaucoup plus vite parce qu’il y a moins d’effectif." Ce que Gaëtan apprécie, c’est aussi d’avoir son mot à dire. "Au lycée, on avait forcément tort, c’était injuste"

Ici, pas question de mettre des notes. C'est l'auto-correction, préconisée par la pédagogie Montessori, qui est pratiquée. "On fait une correction générale au tableau. On s'aperçoit qu'en leur faisant confiance, les enfants font preuve d'une très grande honnêteté", remarque Amélie. De même, il n'y a pas d'évaluation. "Puisqu'on les accompagne de manière très personnalisée, on se rend compte s'ils assimilent les connaissances ou non".

Et après ?

L’entrée dans le monde professionnel pose question. Comment retourner de nouveau dans un environnement où règnent notation, demande de performance et jugement perpétuel ? Aurélie, parent d’élève, ne s’inquiète pas: "je me dis que ça sera toujours ça de pris. Ils auront appris à gérer leurs émotions, à communiquer… Ils ne pourront qu’être épanouis dans la société." 
Les primaires et maternelles reçoivent des cours d'espagnol de la part d'une intervenante extérieur. Les cours de mathématiques et de sciences physiques sont dispensés par le mari d'Amélie et un parent d'élève. / © Célia Mascré
Les primaires et maternelles reçoivent des cours d'espagnol de la part d'une intervenante extérieur. Les cours de mathématiques et de sciences physiques sont dispensés par le mari d'Amélie et un parent d'élève. / © Célia Mascré

Selon une étude de la revue Science, les adultes ayant bénéficié de la pédagogie Montessori durant leur enfance seraient reconnus comme autonomes et rapides dans la prise de décision. Finalement, c'est entrer dans la pédagogie Montessori qui est difficile, et non en sortir. "Quand Gaëtan est arrivé, il n'était pas du tout autonome. Il était totalement perdu. Maintenant, il prend des initiative et se débrouille seul", raconte la directrice.

Selon plusieurs études, les enfants Montessori s’adapteraient mieux que les autres aux règles de fonctionnement de l’éducation nationale ou d’une école privée traditionnelle. Mais pour cela, il faut aussi que l'environnement familial soit cohérent avec leurs méthodes d'apprentissage.

Si la plupart des parents qui envoient leurs enfans dans des écoles alternatives adhèrent aux méthodes telles que la "parentalité positive", d'autres découvrent cet univers. "On organise des séances avec ces parents pour les sensibiliser à l'éducation bienveillante", explique Amélie.

Les super-héros ont été choisi pour le thème tranversal du mois de septembre. Les dessins des enfants sont affichés dans la yourte / © Célia Mascré
Les super-héros ont été choisi pour le thème tranversal du mois de septembre. Les dessins des enfants sont affichés dans la yourte / © Célia Mascré

En France, actuellement, 20 000 élèves expérimentent les pédagogies alternatives – Freinet, Montessori ou Steiner – dans une centaine d’établissements. En 2013, l'éducation nationale a validé un projet expérimental en collaboration avec l'institutrice Céline Alvarez et en combinaison avec l'apport des neurosciences. Celui-ci n'a pas abouti.

La question du rapport entre le mode de notation et le ressenti de l'enfant est questionnée par l'éducation nationale. En 2012, 39 % des enseignants réclamaient l'abandon des notes, jugées non pertinentes et parfois humiliantes. Vincent Peillon, alors ministre de l'Education nationale, appelait à une "évolution" du système afin que la note engendre "un encouragement et non un découragement".

En 2014, Najat Vallaud-Belkacem, actuelle ministre de l'Éducation nationale, évoquait une évaluation avec un code couleurs. Des annonces qui n'ont pas débouché, pour l'instant, sur de grands changements.