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SCOP SeaFrance : doux rêve ou projet sérieux?

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Le projet tiendrait-il la route ? Il y a ce qu'on en dit officiellement et ce qu'on en chuchote...

Par France 3 Nord-Pas-de-Calais

Ils ont hurlé de joie, applaudit, sifflé, tapé des mains : à midi passé de quelques minutes, mardi, les salariés de SeaFrance ont exprimé leur joie après l’annonce faite par les leaders de la CFDT au micro : « le tribunal de commerce de Paris vient de prononcer la liquidation judiciaire avec poursuite de l’activité ».

« Liquidation judiciaire », voilà un mot qui fait pourtant froid dans le dos. Cela signifie, ni plus ni moins, que SeaFrance, c’est terminé. Exit, l’entité pilotée par la SNCF, elle n’existe plus. Quant au nom de SeaFrance, à moins d’être racheté par un éventuel repreneur, ce qui ne serait pas la chose la plus intelligente à faire étant donné le passif dont souffre l’appellation, c’est pareil : il disparaît et entre dans les archives de l’Histoire économique et Sociale, à la rubrique des échecs retentissants.

« L’acte de naissance de la plus belle SCOP de France »

Pourquoi, alors, tant de liesse de la part des salariés ? Tout simplement parce qu’ils sont déjà dans « l’après ». « Ce qui vient de se passer est énorme, explique maître Philippe Brun, leur avocat, au téléphone. On va boire le champagne, c’est l’acte fondateur de la plus belle SCOP jamais montée en France, c’est plus qu’un acte fondateur, c’est un acte de naissance ! ». ici, la SCOP est donc portée par les salariés et surtout la CFDT, le syndicat ultra-majoritaire.

Et il est vrai qu’en théorie, une Société Coopérative Ouvrière de Production est plutôt une perspective alléchante : les salariés, devenus associés majoritaires, cogèrent leur stratégie économique et avant cela, élisent leur propre direction. En France, 2000 entreprises jouissent de ce statut, 50 000 en Europe, et ce sont des entités qui résistent plutôt bien à la tourmente actuelle. En pratique, cela suppose de la part des salariés et du syndicat une maîtrise exemplaire des budgets et du montage financier, et une rigueur drastique dans la répartition des résultats.  Très compliqué à mettre en œuvre. Surtout quand on relit un rapport de la septième chambre de la Cour des Comptes, édité le 11 février 2009, qui reprend lui-même un document publié par voie de presse par l’intersyndicale des Officiers de SeaFrance en 2007 : document qui dénonce « le monopole détenu par la CFDT et les avantages exorbitants octroyés à ses délégués, comme la promotion de personnels arrivant en fin de carrière à des postes d’assistants officiers ne correspondant pas aux qualifications des intéressés ». Bien sûr, de l’eau a coulé sous les ponts et on veut bien croire que les choses ont changé…. dans le bon sens. Selon les témoignages d’officiers syndiqués à la CGT, syndicat minoritaire donc, et les propos des journalistes de Nord-Littoral, cela n’est pas forcément le cas : « dès qu’on sort une info un peu compromettante, on le paye. Le jour où on a publié un article sur le sponsoring étrange par SeaFrance du club de foot dont l’un des syndicalistes leaders de la CFDT est propriétaire, ils sont entrés dans nos bureaux par les fenêtres et nous ont séquestrés pendant une demi-journée », racontaient ainsi plusieurs journalistes spécialistes du dossier,  il y a quelques semaines.

Habitué des grandes diatribes, réputé pour son exubérance et son amour des « causes perdues », Philippe Brun, ce « Robin des Bois des avocats », balaie tout cela d’un revers de main et ne cache pas sa satisfaction. « Tous les élus faisaient semblant de nous soutenir, alors qu’en réalité, ils ne rêvaient que d’une chose, c’est que ce soit DFDS et Louis Dreyfus Armateur qui remportent le marché. Maintenant, ils vont être au pied du mur, ils vont bien devoir nous aider ».

Et le défenseur des salariés de se référer au fait que la SCOP doive désormais réunir entre 20 et 25 millions d’euros. Une somme nécessaire pour que leur dossier ne soit pas retoqué une nouvelle fois par le Tribunal de Commerce de Paris, qui estimait ne pas pouvoir donner raison à un projet « au financement insuffisant». La SCOP prévoit en effet de sauvegarder l’ensemble des quelque 1000 emplois actuellement occupés au sein de la société, CDI et intérimaires saisonniers confondus, mais aussi de conserver les quatre navires. Tout cela coûte cher. Et la SCOP n’a pas un sou d’avance, même si elle dispose de la valeur théorique des bateaux, estimée à 150 millions d’euros au total. A titre de comparaison, jusqu’alors, SeaFrance perdait 30 millions d’euros par an.

En face, DFDS et LDA proposaient de conserver seulement une petite moitié des 880 salariés permanents, et seulement 3 vaisseaux sur 4. Les armateurs franco-danois estiment que le « Molière » doit être revendu car il n’est pas adapté au trafic transmanche et ses trajets courts et rapides. Des armateurs, qui ont l’argent, cela ne fait aucun doute. Mais sur leur dossier, c’est au niveau des mesures salariales et sociales que le tribunal a tiqué.

« Si on nous soutient, on paye : les élus sont au pied du mur »

Finalement, donc, la liquidation judiciaire avec poursuite d’activité enthousiasme les salariés (si tant est que les liquidateurs cessent le maintenir les bateaux à quai, ce qui est le cas depuis mardi). Non seulement, parce que cela veut dire que le Tribunal de Commerce n’oppose pas une fin de non recevoir à la SCOP : le projet l’intéresse, mais il doit être peaufiné et surtout, financé. Mais aussi, parce que cela donne deux mois de sursis pour réunir la somme qui fait défaut. Et sur ce point, les salariés sont confiants. « Nous ne comptons plus les appels, ou les courriers, disant qu’on nous soutient », raconte Maître Philippe Brun. « Un soutien, ça veut dire être à nos côtés. Et être à nos côtés, ça veut dire apporter sa contribution ».

Tous, ils espèrent donc que la manne viendra des communes, des départements, de la région. « Vous êtes au courant que les élus de la région ont envoyé une lettre au premier ministre François Fillon ? » demande l’autre avocat de la SCOP, maître Fouad Barbouch. Dans ce courrier en date du 3 novembre 2011, les élus de la région et du littoral demandent en effet au chef du gouvernement « d’étudier et d’apporter tous les moyens à sa disposition pour sauver l’emploi et l’activité de l’entreprise SeaFrance », « sans préjuger de la viabilité industrielle, financière et sociale de l’un ou l’autre des deux projets».

DFDS/LDA : « Mais pour qui se prend-il, cet avocat de la CFDT ? »

Lors de l’audience à la XIe chambre du tribunal de commerce, à la question « en cas de liquidation judiciaire, apporterez vous une nouvelle offre de reprise ? », Louis Dreyfus Armateur et DFDS auraient répondu par la négative. Depuis, ils s’en défendent et réclament le droit de réfléchir à une autre proposition, sous une autre forme : « maître Brun et ses rodomontades nous exaspèrent », nous confiait ainsi un représentant des deux armateurs. « Pour qui se prend-il, pour parler ainsi en notre nom ? ». « Ils n’ont pas d’autre choix que de laisser le terrain libre à la SCOP », répondait à cela Philippe Brun :

« ils ont déclaré à l’audience qu’en cas de liquidation ils se retiraient. Cela a été acté par la justice et noté par le greffier, c’est irrévocable ».

Sauf qu’il suffirait que DFDS et LDA revoient les termes de leur groupement (jusqu’à présent, 18% pour LDA et 82% pour DFDS), un pourcentage qu’il suffirait de varier de quelques % pour que le consortium soit différent et donc, pour qu’une nouvelle proposition soit recevable.

En attendant, les salariés et la CFDT sont persuadés que leur projet de SCOP restera le seul en lice. Ils disent avoir rendez vous bientôt avec la Caisse des Dépôts et Consignations. Mais ils souhaitent que les élus joignent les actes aux belles paroles et mettent la main à la poche. Pourtant, Natacha Bouchart, maire de Calais, a d’ores et déjà fait savoir que sa municipalité ne pourrait pas aider au financement du dossier : à la question « la ville de Calais peut-elle aider l’entreprise à renaître de ses cendres, sous forme de SCOP ? », l’élue répond cash : « malheureusement non, car ce serait contraire aux règles européennes sur la concurrence : que ce soit la région ou les communes, nous ne pouvons pas investir dans la SCOP, si de l’argent public partait dans la Société Coopérative Ouvrière de Production ce serait de la concurrence déloyale : nous retomberions sous le coup de la décision de la commission européenne, qui a rejeté le 24 octobre dernier le projet de recapitalisation formulé par la SNCF ».

« La liquidation judiciaire avec poursuite d’activité, c’est pour être tranquilles jusqu’aux élections présidentielles »

Dans les conseils généraux et au conseil régional, les élus sont eux aussi bien embarrassés. Officiellement, ils soutiennent tous les projets « porteurs d’emploi pérenne pour SeaFrance ». La région s’est même dite « prête à verser 10 millions d’euros au projet de reprise de la compagnie maritime par les salariés », notamment sous forme d'achat de bateau avec relocation en leasing aux salariés, ou sous forme d'avances remboursables. Demain, les porteurs du projet doivent aussi être reçus à Paris par le ministre des Transports, Thierry Mariani, information confirmée en fin d’après-midi par leur avocat.

Mais officieusement, certaines langues se délient dans les couloirs des administrations nordistes : « De toutes façon, la liquidation judiciaire avec poursuite d’activité est un choix purement politique », souligne ainsi un élu. « Ils ont fait ce choix pour que le gouvernement soit tranquille jusqu’après les élections présidentielles de mai 2012 ». Et encore : « C’est le choix du maximum d’emplois sauvegardés sur le court terme, au lieu de faire le choix plus courageux de moins d’emplois préservés, mais ceux qui restent sont tranquilles sur du long terme ». Car si les différents projets de reprise ont jusqu’au 12 décembre 2011 pour être à nouveau présentés, il y aura ensuite de nouvelles audiences, de nouveaux délibérés etc….

« La SCOP se cassera la gueule mais tout le monde sera content »

« Ensuite, poursuit un autre élu, la SCOP se cassera la gueule, mais tout le monde s’en moquera : les salariés, parce que pendant ce laps de temps, ils auront pu vendre leurs bateaux, récolter 150 à 200 millions d’euros, et se financer un plan social en or et des conditions de départ les plus avantageuses possible ; le gouvernement et les armateurs, parce que même s’il aura fallu patienter quelques mois, ils pourront tranquillement faire affaire ensemble une fois la SCOP en échec. »

Autre raisonnement entendu : « une fois la SCOP à terre, les repreneurs choisiront parmi les anciens salariés ceux qui les intéressent et voilà. De toutes façons, ils ont déjà fait leurs comptes : les 460 emplois qu’ils veulent conserver correspondent aux gens qu’ils estiment travailleurs et sérieux, les 420 qu’ils veulent supprimer correspondent à ceux qu’ils estiment être des « emmerdeurs », ou des personnels suremployés par rapport à leurs compétences et à leurs qualifications ». « Certes, poursuit le même élu, ce sera une reprise moins intéressante : là, DFDS et LDA offrent 5 millions d’euros pour des bateaux qui valent 30 fois plus cher. Mais le trafic transmanche est tellement juteux de toute façon, que ça restera largement rentable. »

« Tout cela pourrait aboutir à des faillites en cascade »

Evidemment, le risque, c’est qu’alors, en plus du consortium franco-danois, d’autres repreneurs se présentent, venus d’Asie par exemple, qui s’ils remportaient le marché, pourraient installer un trafic ultra low cost avec du personnel payé 350 euros par mois. « Et là, conclut-on dans les couloirs des instances régionales, au-delà du pavillon français, ce sont toutes les compagnies de ferries transmanche européennes (LD Lines, P&O, Britanny Ferries, Transmanche Ferries…) mais aussi Eurotunnel, qui seraient en grave danger ».

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