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Lille, Amiens : pourquoi les mutuelles étudiantes veulent retarder l'annonce des résultats du bac

EmeVia, le réseau des mutuelles étudiantes régionales a fait parvenir un communiqué selon lequel ils feront retarder l'annonce des résultats du baccalauréat dans plusieurs lycées de Lille. 
Le baccalauréat au Lycée Faidherbe de Lille, en 2001
Le baccalauréat au Lycée Faidherbe de Lille, en 2001 © MAXPPP
A Lille, les lycées Montebello, Faidherbe et Louis Pasteur sont concernés : ce mercredi 5 juillet, le réseau de mutuelles régionales EmeVia organise une action pour "retarder l'annonce des résultats du bac".  A Amiens, la même action concerne les lycées Thuilier et Saint-Rémi.

De quoi donner des suées à quelques lycéens. Avec cette action, l'organisme, qui comprend entre autres la SMENO, entend protester contre la décision du gouvernement d'aligner les étudiants sur le régime général de sécurité sociale.

Cela a l'air simple, ça ne l'est pas tant. Le communiqué produit par Emevia soulève un certain nombre d'accusations. Décryptage. 

Le communiqué partagé par Emevia
Le communiqué partagé par Emevia © SMENO/EMEVIA


"Tuer le régime étudiant de sécurité sociale" : de quoi on parle ? 

La sécurité sociale étudiante est un des régimes spéciaux d'assurance maladie. C'est de par ce système que les étudiants ont une mutuelle spécifique, distincte de ce que l'on appelle le "régime général". Les principales mutuelles étudiantes sont la LMDE, un réseau national, et les organismes régionaux, dont la SMENO dans le Nord de la France. Ce système a été mis en place en 1948 à la demande de ce qui était alors le principal syndicat étudiant : l'UNEF. 

C'est sur ce système que veut revenir Emmanuel Macron.Cet engagement a été pris par le député  François de Rugy, lors du congrès du syndicat étudiant, la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), le 25 mars dernier. Cette disposition a été incluse dans la feuille de route de la ministre de la santé Agnès Buzyn. 

Quel rapport avec la FAGE ? 

La FAGE, c'est la Fédération des Assocations Générales Etudiantes, la première organisation étudiante de France, au coude à coude avec l'Unef. Si cette association est mentionnée, c'est parce qu'elle a milité auprès des candidats à la présidentielle pour que les étudiants soient affiliés au régime général.

Emevia qualifie cette position de "retournement de veste". Selon Ahmed Hegazy, président de la SMENO et du réseau Emevia, la FAGE cède à des logiques de concurrence. 

"La FAGE est en concurrence avec l’Unef, classé très à gauche. L'Unef a un partenariat fort avec la LMDE. Dans sa logique de concurrence avec l’Unef, la FAGE a imaginé que taper sur le régime social étudiant revenait à taper sur l’Unef. Nous, nous sommes des victimes collatérales." explique-t-il.

Un raisonnement contesté par Jimmy Losfeld, président de la FAGE. "Nous ne sommes pas contre les mutuelles en tant que telles, nous sommes contre la gestion qui est faite du régime obligatoire. Vers 2012, la FAGE a pris position contre suite à une enquête de l’UFC Que-choisir, qui rendait compte des défaillances en terme de délais de remboursement, d’obtention de la carte vitale… Il y a entre les mutuelles une logique de concurrence, beaucoup d’argent passe dans le marketing, au détriment des étudiants. Leur santé est mise en danger." 

Il est exact que les mutuelles étudiantes, en particulier la LMDE ont été plusieurs fois montrées du doigt pour leur gestion calamiteuse. En revanche, sur le positionnement de la FAGE c'est un peu plus flou : un de leur représentant déclarait à Slate, en 2012, à propos de ce même rapport : "Nous sommes en désaccord avec les conclusions de l'UFC- Que choisir." 

Pourquoi le nom de la FAGE est-il associé aux MacronLeaks ? 

"Il y a eu un échange de mails, qui n’a pas été démenti par la FAGE, où ils promettaient la paix sociale dans les universités à Emmanuel Macron en échange de cette promesse de supprimer les mutuelles étudiantes. Nous, nous avions rencontré les équipes d’Emmanuel Macron en février, et on nous avait indiqué avoir une vision positive des mutuelles étudiantes. Comme par hasard, un mois plus tard juste après le congrès de la FAGE, François de Rugy annonce leur suppression." dénonce Ahmed Hegazy. 

Cet échange de mail aurait fuité lors des "Macron Leaks", des révélations de documents confidentiels concernant le président de la République, orchestrée par la plateforme Wikileaks.

Jimmy Losfeld, le président de la FAGE, nous explique assumer complètement cet échange. "La FAGE a eu des contacts avec chaque candidat, sauf celle du Front National, pour demander des garanties sur leur programme, et oui, nous avons fait notre travail d’étudiants syndicalistes en expliquant que si des mesures allaient notamment contre une démocratisation de l’éducation, on mobiliserait les étudiants dans la rue."


D'accord, mais quel rapport avec l'alcool ? 

"Le raccourci n’est pas artificiel" juge Ahmed Hegazy"Ça équivaut à une disparition des actions de prévention des risques pour les étudiants, notamment concernant l’alcool. Pour nous, ça équivaut à un permis de picoler : tout l’espace est laissé aux organisateurs de soirée. Ce n’est pas la CPAM (un des organismes de gestion du régime général ndlr) qui va aller distribuer des alcootest ou répéter que celui qui conduit ne boit pas." 

Selon le président de la SMENO, la FAGE est le principal organisateur de soirées étudiantes, et serait en lien avec les lobbies de l'alcool. On retrouve effectivement, parmi les partenaires de l'organisation étudiante, un partenariat vec "Avec modération", qui s'appelait auparavant "Entreprise et prévention".

Sur son site, l'association affirme qu'elle "se positionne comme une force d’action et de proposition en matière de prévention du risque alcool"... Mais les membres de l'association sont Bacadri-Martini, Heineken, Ricard et autres grandes marques d'alcool. 

Pour autant, l'accusation de Emevia passe mal auprès de la FAGE, qui indique avoir fait appel à un conseiller juridique devant ce qu'elle appelle une diffamation. "La FAGE est partenaire avec la MACIF, la préfecture de police, le ministère de l’éducation, Prévention addiction et d’autres encore ! s'emporte Jimmy Losfeld. Les mutuelles ne font rien, elles se reposent sur les associations étudiantes. Mettre l’accent sur cette prévention, domaine où ils sont très mauvais, ça prouve bien qu’ils se rendent compte qu’ils sont en train de couler. Leurs accusations, c’est un dernier baroud d’honneur, ils salissent tout ce qu’ils peuvent." 

Vais-je vraiment être empêché d'aller consulter mes résultats de baccalauréat ? 

Les mots choisis par la SMENO et Emevia dans leur communiqué ont évidemment vocation à donner de la résonnance à leur action, mais leur intervention dans les lycées de Lille sera avant tout symbolique.

Aidées par des étudiants mutualistes, leurs relais dans les universités, les mutuelles étudiantes viennent alerter les bacheliers et leurs parents. 

"Nous serons une présence symbolique, pour avertir les bacheliers et leurs parents en leur remettant en main propre un "permis de picoler" pour les alerter sur la non-prise en charge des dangers liés à l’alcool. Les résultats seront retardés de quelques minutes maximum. Le but n’est pas de gâcher la joie des gens." confie Ahmed Hegazy. 

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