Municipales 2020 : crise des vocations chez les maires picards

Dans la Somme, plus de 50% des maires ne se représentera pas aux municipales de 2020. Même chose dans l'Oise. Dans l'Aisne, ils seront 30% à ne pas briguer un nouveau mandat. / © FTV
Dans la Somme, plus de 50% des maires ne se représentera pas aux municipales de 2020. Même chose dans l'Oise. Dans l'Aisne, ils seront 30% à ne pas briguer un nouveau mandat. / © FTV

À 4 mois des municipales, beaucoup de maires ont décidé de ne pas se représenter. Pour des questions d'âge, de lassitude ou de déception. Une crise des vocations qui touche l'Aisne, l'Oise et la Somme. État des lieux en Picardie à l'occasion du congrès des maires de France.

Par Jennifer Alberts

Jean-Claude Billot est inquiet. Pour le président de l'Union des maires de la Somme, les prochaines élections municipales vont être complexes à organiser : "je crains qu'il n'y ait pas de candidats dans certaines communes du département". Dans la Somme, 50 à 55% des maires actuellement en place ne se représenteront pas.
 

Lors des scrutins précédents, le taux de renouvellement était plutôt de 20 à 25%. Là, c'est assez inédit.


Car il doit faire face à une situation nouvelle : la crise des vocations des maires. "Elle est plus que présente, explique-t-il. Aujourd'hui, il y a la conjonction de deux phénomènes. D’abord celui des maires nés après-guerre, qui ont aujourd’hui plus de 70 ans. Ceux-là ne veulent pas se représenter parce qu'ils auraient plus de 80 ans à la fin du nouveau mandat. L’autre phénomène, ce sont les maires, plus jeunes, qui n’ont pas trouvé dans leur mandature ce qu’ils cherchaient. Ils ont découvert qu’en réalité, au niveau des communes, le maire n’est plus au cœur de l’action."
 

Une fonction de moins en moins respectée 


Beaucoup de compétences des maires sont parties à l’intercommunalité. "Le maire se retrouve à gérer des problèmes de voisinages, de feux de déchets verts le dimanche après-midi ou de tondeuse. Ils pensaient qu’ils allaient être en capacité de pouvoir faire. Or ce n’est plus le cas", déplore celui qui est à la tête de la commune de Ferrières depuis 1981.

Selon lui, de plus en plus d'édiles ont l’impression que la fonction n’est plus respectée par les administrés. Marthe Sueur en a fait l'amère expérience. Maire de Ault sur la côte picarde depuis 2008, elle ne se représentera pas après deux mandats.
 

J’ai quand même été traitée d’ordure. Marthe Sueur, maire de Ault dans la Somme.


"Personnellement j’ai été insultée à plusieurs reprises. Sur les réseaux sociaux, vous êtes critiqués quoique que vous fassiez. On vous reproche un peu tout et n’importe quoi. J’ai quand même été traitée d’ordure, raconte cette retraitée que l'âge a également décidé à ne pas repartir en campagne. Et on n’est pas formé pour affronter tout ça. La famille non plus : dans les petites communes, elle est aussi maltraitée que le maire. J’arrête avec regrets parce que j’aurais aimé voir aboutir les projets lancés".
 

Perte de motivation


Diminution de dotations, modifications de l’administration des collectivités, difficulté de concilier un mandat de maire avec une vie professionnelle... Autant de raisons qui expliquent cette perte de motivation pour Alain Vasselle. "Est-ce que c’est plus important qu’aux précédentes municipales ? Je ne sais pas. Mais je n’ai jamais vu ça. C’est tout à fait nouveau, avoue le président de l'Union des maires de l'Oise et maire d'Oursel-Maison. Mais certains élus s’expriment plus facilement sur leurs difficultés à être maires. Dans mon conseil municipal, sur 11 conseillers, 3 m’ont dit : à quoi on sert ? On est là uniquement pour donner notre accord ou non sur des décisions qui ont été prises par les intercommunalités".

Sans compter que les administrés sont de plus en plus exigeants. Et le premier interlocuteur à leur disposition, c’est le maire. Même si ce n’est pas lui qui a le pouvoir de faire quelque chose.
 


Dans l’Oise, le taux de renouvellement est habituellement de 30%. "Aujourd’hui, on sera très certainement près des 50%, selon Alain Vasselle. Beaucoup se sont portés candidats pour être maire et non pas pour régler des différends de voisinage. Il est fort possible que dans certaines communes, il n'y ait pas de listes complètes". Alain Vasselle a l'espoir que certains changent d'avis et repartent quand même. "Parfois, ils se sentent obligés d'y retourner parce que personne ne s'est présenté à leur place".
 

Le maire, solution à tous les problèmes


André Rigaud, lui, est décidé : il ne se représentera pas pour un sixième mandat. "Je suis un peu usé. Je vais avoir 69 ans et j’estime que j’en ai déjà assez fait et que quelqu’un d’autre pu prendre le relais, explique le maire de Neuilly-Saint-Front dans l'Aisne. Ce n’est pas qu’une question d’âge.  Je me rends compte que l’exigence des administrés et les mentalités ont changé. Dès qu’ils ont un problème, ils ne savent plus le régler par eux-mêmes. Alors ils viennent à la mairie trouver une solution. On est dans l’assistanat général. Je ne comprends plus. Non vraiment, je ne comprends plus. Les gens n’ont que des droits et oublient complètement leurs devoirs."

Pour autant, l'ancien chef d'entreprise ne raccroche pas par lassitude : "si j’avais 15 ans je me représenterais. La fonction de maire a fortement changé mais ça ne me déplaît pas. Malheureusement, on a un peu moins de moyens mais on est là pour aider les gens."
 

Humainement et intellectuellement, être maire a été pour moi très bénéfique. André Rigaud, maire de Neuilly-St-Front dans l'Aisne


André Rigaud déplore surtout le désengagement de l'Etat sur certains dossiers comme celui de la désertification médicale : "c'est un problème qui doit être réglé par l'Etat. Ce n’est pas au maire de trouver une solution tout seul dans son coin."
 
La Picardie compte 2256 communes dont 805 dans l'Aisne, 679 dans l'Oise et 772 dans la Somme. / © FTV
La Picardie compte 2256 communes dont 805 dans l'Aisne, 679 dans l'Oise et 772 dans la Somme. / © FTV

 

Réaffirmer sa place dans la société


Le transfert de compétences des communes vers les intercommunalités n'a pas été un argument pour lui. Au contraire : il voit dans ces regroupements une chance pour les communes notamment rurales. "J’ai fortement poussé pour que Neuilly-Saint-Front fasse partie de la comunauté de communes de Château-Thierry. Et je ne regrette pas mon choix, avoue-t-il. Parce que ça offre plus de moyens et plus de réactivité pour les petites communes. Par exemple, les transports : on a aujourd’hui une ligne de car directe entre Neuilly-st-Front et Château-Thierry. Si on garde des compétences qu’on ne peut pas gérer parce qu’on n’en a pas les moyens, ça ne sert à rien".

Et de conclure : "j’ai aimé être maire. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai rencontré des gens qui avaient beaucoup de valeurs".


Un discours optimiste que tient également Pierre-Jean Verzelen, maire de Crécy-sur-Serre et président des maires de l'Aisne. Avec les évolutions de la fonction, il estime qu'il faut la voir autrement. Mais être maire reste, pour lui, "un mandat intéressant, un engagement et une responsabilité."
 

On a reçu beaucoup, beaucoup de mots d'amour ! Pierre-Jean Verzelen, maire de Crécy-sur-Serre et président des l'Union des maires de l'Aisne


Dans son département, le taux de renouvellement sera le même que lors des dernières municipales : environ 30%. "Ca va être compliqué d'avoir des listes complètes dans certaines communes. Mais le phénomène de l'élu qui raccroche parce qu'il trouve qu'il ne peut rien faire en tant que maire est marginal dans l'Aisne, explique-t-il. Il y a un an, je ne vous aurais pas dit la même chose. Mais en un an, plusieurs événements ont réaffirmé la place du maire dans la société. Le mouvement des gilets jaunes, dans lequel les maires se sont beaucoup impliqués avec les cahiers de doléance, le Grand débat... On a reçu beaucoup, beaucoup de mots d'amour !".


Une nouvelle loi de décentralisation en 2020


Pierre-Jean Verzelen espère énormément de la prochaine loi sur la décentralisation : "on va transférer aux collectivités locales de nouvelles compétences comme les transports, les voies de communication, s'enthousiasme-t-il. Charge à nous de dire l'Etat de nous transférer en même temps les moyens financiers."

Jean-Claude Billot, le président de l'Union des maires de la Somme, ne se représentera pas au poste de maire de Ferrières mais en tant que conseiller : "Je ne serai plus maire de ma commune. J’aurais 74 ans en 2020. Ça me mènerait à 80 ans à la fin du prochain mandat. Ce n’est pas sérieux".

 

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