Dunkerque : 20 conteneurs remplis d’uranium en partance pour la Russie, Greenpeace dénonce un "scandale"

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Vingt conteneurs en provenance de la Drôme et remplis d'uranium de retraitement ont été chargés sur un bateau dans le port de Dunkerque ce vendredi 29 octobre, direction la Russie. L'ONG Greenpeace dénonce cette action. Explications.

Ils devaient initialement partir du port du Havre, mais ont finalement atterri au port de Dunkerque. Arrivés en train depuis la Drôme, 20 conteneurs d’uranium de retraitement ont été chargés ce vendredi matin sur un bateau, direction la Russie.  

Ces transferts étaient arrêtés depuis 2010 (lire encadré) mais ont repris depuis le début de cette année. Considérés comme une manière de recycler ce combustible par Orano, la multinationale à qui appartient cette cargaison ; ils sont dénoncés par l’ONG Greenpeace.  

"Nous avons, par investigations, découvert qu’Orano a recommencé depuis cette année à réexporter ses déchets nucléaires vers la Sibérie, explique Yannick Rousselet, en charge des questions nucléaires pour Greenpeace France. C’est un scandale. Au moment où on parle de refaire de nouveaux réacteurs qui vont produire encore plus de déchets, on s’aperçoit que cette question des déchets nucléaires n’est pas résolue". Eléments d’explication. 

Reprise des transferts dix ans après l'arrêt

Ces exportations d’uranium de retraitement, débutées en 1972, avaient pourtant été arrêtées il y a plus de dix ans. "Orano (anciennement Areva) avait interrompu en 2010 ses exportations d’uranium de retraitement vers la Russie, reconnaissant que cet arrêt intervenait pour des raisons économiques et environnementales", écrit Greenpeace sans son rapport intitulé Déchets nucléaires français : aller simple pour la Sibérie, publié en octobre 2021. 

Un contrat actant la vente de plus de 1 000 tonnes d’uranium de retraitement a pourtant bien été signé fin 2020 entre la multinationale française et Rosatom, l’entreprise publique russe du nucléaire.

En janvier puis en février 2021, deux chargements contenant plusieurs dizaines de tonnes d’uranium de retraitement ont été effectuées au port du Havre, direction la Russie. Alertée, l’ONG Greenpeace a appris qu’un troisième envoi était prévu en fin d’année.  

Changement de port à la dernière minute 

Persuadés que les conteneurs, en provenance de Pierrelatte, allaient arriver au Havre ; les militants de Greenpeace se sont organisés et ont suivi les conteneurs tout au long du parcours depuis la Drôme, avec pour objectif de bloquer la cargaison.  

Après un stationnement à Lyon puis dans une gare de région parisienne, le convoi a finalement pris la direction du Nord et a atterri au port de Dunkerque. Une surprise pour les militants, persuadés que ce changement de port de départ à la dernière minute a été effectué pour les empêcher de mener une action de blocage. 

Que se passe-t-il une fois la cargaison arrivée en Sibérie ?  

Une fois acheminés jusqu’à Saint-Pétersbourg, les conteneurs remplis de déchets radioactifs n’ont pas terminé leur voyage. Ils sont acheminés jusqu’à l’usine de Seversk située en Sibérie, seule usine du monde habilitée à retraiter et enrichir l’uranium de retraitement. 

Selon l’ONG, jusqu’en 2010, "les résidus chimiques et radioactifs étaient directement injectés dans le sous-sol des installations sous forme liquide". Qu’en est-il aujourd’hui ? Impossible selon eux de le savoir. Contacté, Orano affirme que l'information avancée par Greenpeace est "totalement éronnée".

"Fin 2020, Orano a signé un contrat avec à Rosatom (opérateur russe) pour lui fournir de l’uranium recyclé qui est envoyé en Russie pour être converti puis ré-enrichi afin de fabriquer du combustible nucléaire pour les réacteurs russes. Rosatom dispose d’installations modernisées pour ces opérations de recyclage".

Extrait de la réponse d'Orano

Plutôt que d’envoyer des tonnes d’uranium en Russie, Greenpeace demande à la France d’assumer ses responsabilités.

"Si on choisit une politique nucléaire en France, on doit prendre la responsabilité de nos propres produits, dénonce Yannick Rousselet. Il est scandaleux de jeter entre guillemets des déchets nucléaires ailleurs, soi-disant parce qu’il y aurait de la place, ou d’envoyer ça chez les Russes, qui ne sont pas très exemplaires en termes d’environnement". 

"Greenpeace France demande l’arrêt définitif des exportations d’uranium de retraitement français vers la Russie, qui sont un non-sens environnemental, social et économique".

Extrait du rapport Déchets nucléaires français : aller simple pour la Sibérie, octobre 2021 

Assumer, même si l’ONG rappelle toutefois qu’il faudrait surtout créer moins de déchets nucléaires "qui sont bien évidemment polluants".

Quel parcours pour l'uranium de retraitement ?

Pour bien comprendre ce que Greenpeace dénonce, il faut remonter le parcours de production de l’uranium de retraitement.  

Après son passage en réacteur pour produire de l’électricité, le combustible nucléaire sort "usé" ou "irradié". Comprendre qu’il est fortement chargé en produits radioactifs. Il faut alors le refroidir pendant plusieurs années dans des piscines pour pouvoir ensuite le retraiter.  

Retraiter le combustible consiste à le séparer en trois matières :  

  • Le plutonium (1 à 2%) qui sert aujourd’hui à créer un combustible utilisable dans les 22 réacteurs nucléaires français, 
  • L’uranium de retraitement (95 à 96%) qui doit être converti puis réenrichi avant d’être réutilisé, 
  • Les déchets ultimes (3 à 4%), stockés et enfouis. 

La France stocke actuellement 33 000 tonnes d’uranium de retraitement dans des hangars situés à Pierrelatte, dans la Drôme. Or, il n’existe qu’une usine dans le monde habilitée à enrichir l’uranium de retraitement : l’usine de Seversk, située en plein cœur de la Sibérie. 

Or, sur les milliers de tonnes d’uranium de retraitement envoyées en Russie entre 1972 et 2010, moins de 600 tonnes enrichies sont revenues en France pour alimenter les réacteurs de la centrale de Cruas-Meysse, seule habilitée à utiliser ce combustible. Selon Greenpeace, la reprise des envois "est donc un aller simple vers la Russie pour l’uranium de retraitement".