Covid-19, un an après : à l’Ehpad de Saint-Amand-les-Eaux, la "guerre" a laissé place au temps des leçons

Le 1er avril 2020, un premier cas de Covid est détecté dans l'Ehpad du Bruille, à Saint-Amand-les-Eaux. En un mois, 69 des 87 résidents seront testés positifs, 17 décéderont. Michel Thumerelle, directeur du centre hospitalier, témoigne un an plus tard.

Depuis le 13 mars 2021, les résidents des Ehpad peuvent de nouveau accueillir leurs proches en toute intimité dans leur chambre, après un an d'isolement.
Depuis le 13 mars 2021, les résidents des Ehpad peuvent de nouveau accueillir leurs proches en toute intimité dans leur chambre, après un an d'isolement. © Sergio Rosenstrauch / FTV

La résidence semble aujourd’hui avoir retrouvé une forme de sérénité. Depuis quelques jours, les portes sont de nouveau ouvertes sur l’extérieur, les familles peuvent rendre visite à leurs proches dans les chambres et on aperçoit même quelques résidents profiter du grand parc attenant.

À l’Ehpad du Bruille, rattaché à l'hôpital de Saint-Amand-les-Eaux (Nord), tous se souviennent de l’année écoulée, et particulièrement d’une journée qui a marqué le début d’une "guerre sur tous les fronts", se souvient Michel Thumerelle.

Michel Thumerelle, directeur du centre hospitalier de Saint-Amand-les-Eaux, qui gère quatre Ehpad.
Michel Thumerelle, directeur du centre hospitalier de Saint-Amand-les-Eaux, qui gère quatre Ehpad. © Sergio Rosenstrauch / FTV

Le directeur du centre hospitalier de la ville est également à la tête de quatre établissements pour personnes âgées dépendantes. Le 1er avril 2020, un premier cas de Covid-19 est détecté à Bruille. Sur le seul mois d’avril, 69 des 87 résidents seront testés positifs, 17 décéderont.

 "L’urgence, c’était de sauver des vies"

Tout est allé vite, très vite. Un cas, puis dix. "C’était une course contre la montre avec une urgence, se souvient le directeur de l’Ehpad, sauver des vies". Comme toutes les autres résidences, l’établissement se barricade et coupe tous les liens avec le monde extérieur. L’infirmière en chef s’installe dans l’Ehpad nuit et jour.  "Toutes mes forces vives - personnel, administratif, direction de soins et médicale - se sont mises au service de Bruille".

L'Ehpad du Bruille, à Saint-Amand-les-Eaux.
L'Ehpad du Bruille, à Saint-Amand-les-Eaux. © Sergio Rosenstrauch / FTV

Les premières tensions apparaissent. Où sont les masques ? Et les blouses ? "Je pleurais tous les jours dans mon bureau pour trouver des masques, des blouses, des surblouses, des gants…", raconte Michel Thumerelle. Cependant il l’assure, il n’y a eu aucune pénurie d’éléments de protection individuelle dans son établissement. "On ne s’est jamais dit « je ne peux pas vous en donner parce que je n’en ai pas ». Il y avait une pénurie nationale, on l’a maitrisée au regard des règles qui nous étaient données".

"Je pleurais tous les jours dans mon bureau pour trouver des masques, des blouses, des surblouses, des gants…"

Michel Thumerelle, directeur du CH de Saint-Amand-les-Eaux

Alors que l’épidémie progresse, impossible d’administrer de l’oxygène aux résidents contaminés, les Ehpad n’étant pas équipés. Les services de réanimation de l’hôpital voisin de Valenciennes sont saturés, une question se pose : faut-il donner la priorité à des personnes très âgées ? "Vous savez, il y a des quotas qu’on calcule pour savoir si ça vaut le coup ou pas", raconte le directeur. À Saint-Amand, les services décident de s’auto-organiser et un service de médecine aigue est créé en interne pour accueillir les patients les plus graves. "J’imagine ce que ça aurait pu être si c’était un Ehpad comme la plupart des Ehpad, à savoir autonome, isolé, dont l’hôpital à côté avait d’autres choses à faire".

Pour les patients en fin de vie, l’équipe de l’Ehpad a décidé, contrairement à la majorité des résidences, d’offrir aux familles le droit à une dernière visite. Une nécessité selon le directeur. "On a fait des montages pas possibles à travers des escaliers de secours, d’incendie, de telle manière qu’on respectait à la fois les règles mais qu’on permettait aux familles de voir une dernière fois les résidents".

Après la guerre, l’isolement

Une fois la situation stabilisée, Michel Thumerelle considère être entré dans une nouvelle guerre face à l’isolement des résidents, entraînant des répercussions psychologiques "terribles" provoquées par la solitude. "Des résidents qui étaient très bien dans leur tête ont commencé à perdre leurs repères de vie, leurs repères sociaux… On a vu par exemple des résidents ne plus manger, des résidents ne plus avoir envie de sortir pour faire une promenade dans le parc, seuls, avec un soignant masqué jusqu’au cou". Faire face au glissement des personnes âgées devient le nouveau combat des soignants.

"Il n’y a plus aucun repère si ce n’est que les quatre murs de la chambre d’où on ne pouvait même pas sortir à un moment donné".

Michel Thumerelle, directeur du CH de Saint-Amand-les-Eaux

"Il n’y a plus aucun repère si ce n’est que les quatre murs de la chambre d’où on ne pouvait même pas sortir à un moment donné", se rappelle-t-il. Au-delà des restrictions imposées, c’est la durée de celles-ci qui pèse sur le moral. "J’en ai beaucoup qui m’ont dit : si c’est pour vivre comme ça, autant partir".

Selon lui, aucun décès lié à ce phénomène de glissement n’a été enregistré dans les quatre structures qu’il gère, même s’il concède que cela reste difficile à quantifier. "Je n’ai pas le cas d’un décès par syndrome de glissement mais des personnes qui étaient sur le fil rouge, en burn-out, oui j’en ai rencontré beaucoup".

Vagues successives et épuisement des soignants

Au mois de mai 2020, la France se déconfine, pas les Ehpad. Même si les familles peuvent de nouveau rendre visite à leurs proches, cela se fait sur rendez-vous, une fois par semaine maximum, dans le détour d’un couloir ou derrière un plexiglas installé dans le hall de la résidence. Les mois passent et l’épidémie regagne du terrain. Une deuxième vague déferle, mais elle est moins violente dans les établissements pour personnes âgées.

Toute la connaissance de la première vague nous a appris à mieux appréhender la seconde vague".

Michel Thumerelle, directeur du CH de Saint-Amand-les-Eaux

L’Ehpad de Bruille est cette fois-ci épargné, contrairement à celui voisin d'Estréelle qui compte 191 lits. 5 morts seront à déplorer, soit quatre fois moins que lors de la première vague. "On a appris à repérer très vite un résident qui va faire la Covid, tout le monde portait le masque et les gants, les règles de distanciation sociale étaient devenues une réelle habitude, explique Michel Thumerelle. Ce qui fait qu’on se protégeait mieux, on protégeait mieux le résident, les traitements avaient été adaptés, on savait lesquels marchaient et lesquels ne marchaient pas, on avait prévu de l’oxygène, les forces médicales savaient mieux s’organiser. Donc il y avait une connaissance de l’ennemi qui nous permettait de mieux le contrôler". À cela s’ajoute le déploiement des dépistages massifs permettant d’isoler rapidement les porteurs du virus et d’éviter la propagation éclair. "Toute la connaissance de la première vague nous a appris à mieux appréhender la seconde vague", résume-t-il.

Un message accroché sur le mur de la résidence Estréelle, à Saint-Amand-les-Eaux.
Un message accroché sur le mur de la résidence Estréelle, à Saint-Amand-les-Eaux. © Sergio Rosenstrauch / FTV

Cependant, les soignants sont fatigués et épuisés. "Lorsqu’une infirmière est cas contact, elle est absente pendant dix jours, mais je n’ai personne pour la remplacer, témoigne le directeur du CH de Saint-Amand. Et donc une infirmière fait le boulot de deux, prend deux fois plus de risques et est deux fois plus fatiguée". L’hécatombe de la première vague est également dans tous les esprits. "Quand vous soignez un résident pendant deux ou trois ans et qu’après l’avoir vu tous les jours, lui avoir fait sa piqûre et lui avoir amené son cachet, vous le perdez sur trois jours de temps dans des conditions terribles, c’est terrible. C’est comme perdre quelqu’un qui est pratiquement de leur famille".

Et maintenant ?

Un an après le début de cette crise sans précédent, les soignants sont pourtant toujours là. À Saint-Amand, il y a eu des burn-outs, mais aucune démission. "Le personnel soignant est resté présent sur le paquebot. C’est peut être une chance à Saint-Amand-les-Eaux mais je suis très fier de mes équipes, témoigne le directeur. Aujourd’hui, on leur doit beaucoup". De plus, 80% des résidents ont reçu leurs deux doses de vaccin, une source d’espoir même si "l’ennemi est en train de se restructurer" avec les nouveaux variants.

Depuis le 13 mars 2021, les visites sont de nouveau possibles sans rendez-vous, en toute intimité dans les chambres des résidents, tout comme les sorties dans les familles. Recrutés il y a quelques mois par Michel Thumerelle, les ambassadeurs du lien social chargés de tenir compagnie aux pensionnaires des Ehpad vont peu à peu s’effacer pour permettre à chacun de retrouver quelques similitudes avec la vie d’avant.

Le chantier de construction d'un nouvel Ehpad à Saint-Amand-les-Eaux a débuté la semaine dernière.
Le chantier de construction d'un nouvel Ehpad à Saint-Amand-les-Eaux a débuté la semaine dernière. © Sergio Rosenstrauch / FTV

À Saint-Amand, le chantier du nouvel Ehpad prévu pour accueillir 300 lits environ a débuté la semaine dernière, pour une livraison prévue au printemps 2023. Les problématiques exacerbées par la crise sanitaire ont poussé les décideurs à revoir le projet, raconte Michel Thumerelle.  "On y a prévu de l’oxygène, alors qu’au départ de ce chantier, ce n’était pas prévu comme dans aucun des Ehpad". 56 chambres en seront équipées.

Quant à l’Ehpad du Bruille, touché de plein fouet par le Covid en avril dernier, il devrait fermer ses portes. Les résidents rejoindront la nouvelle structure plus moderne.

 

Soignants, malades, commerçants, employés de supermarché, artistes, élus ou encore parents : nous les avions rencontrés il y a un an. Aujourd’hui ils nous racontent leur année Covid. Pour les découvrir, cliquez sur un point, zoomez sur le territoire qui vous intéresse ou chercher la commune de votre choix avec la petite loupe. 

 

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