Oise Hebdo en appel : « Le juge n'avait pas pris la mesure de l'enjeu »

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Écrit par Juliette Harau

L'audience en appel du journal Oise Hebdo, condamné à retirer son numéro des kiosques la semaine dernière, s'est tenue mercredi matin à Amiens. Le tribunal a remis en question la notion d'atteinte à la vie privée qui avait justifié cette décision rarissime et rendra son délibéré vendredi. 

« Je voudrais que vous m'expliquiez où est l'atteinte à la vie privée ? », demande la présidente du tribunal de la cour d'appel d'Amiens ce mercredi. L'avocate des plaignants peine à argumenter. Car dans le fond, il y a peu d'éléments pour soutenir la décision rendue par le tribunal de Beauvais la semaine dernière.

La Cour condamnait le journal Oise Hebdo à retirer son dernier numéro de la vente en raison d'un article sur le suicide d'un Beauvaisien, sur l'autoroute, début août. S'estimant lésées dans leur intimité, la mère et l'ex-compagne du défunt se sont saisies en référé et ont obtenu en urgence une décision presque inédite dans la presse

Sauf à de rares exceptions, la jurisprudence française traite habituellement les litiges concernant  la presse a posteriori, avec à la clé des dommages et intérêts ou des droits de réponse.
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Interview d'Isabelle Bréal, spécialiste du droit des médias.

«  Il faudrait avoir une imagination débordante. »

Or ici, les détails litigieux évoqués lors de l’audience sont pour le moins discutables. L’article précise par exemple que le défunt était fils unique. « Ça j'avoue, j'ai du mal à comprendre en quoi c'était choquant et en quoi ça peut porter atteinte la vie privée de la mère (nominalement citée dans l’article NDLR), soulève la juge. »

L'avocate essaye de rétorquer, révélant plus d'informations privées que l'article n'en contient. Elle insiste sur l'impact du local, attribue des interprétations aux lecteurs : « Quand ils lisent ça les gens se disent que … ». « Il faudrait avoir une imagination débordante, rétorque la juge en mal de faits ».



L'image de « Oise crado »

« Ça nous conforte dans l'idée qu'on faisait juste notre boulot, souffle Céline Tutin, co-auteure de l’article en question. »

Le Syndicat national des journalistes avait apporté son soutien à Oise Hebdo dimanche.  En dehors de ça, la condamnation d’Oise Hebdo, surtout connu pour ses unes racoleuses, n’a pas eu un écho médiatique semblable à celui qui a entouré Médiapart et Le Point, par exemple, quand ils ont été contraints de retirer des enregistrements pirates de leurs sites en 2013. La rédaction a d’ailleurs reçu aussi bien des encouragements que des insultes.



Le directeur de la publication, Vincent Gérard, défend la ligne populaire d’Oise Hebdo et la place des faits divers dans l'information locale : « Pourquoi un journal local ne devrait pas s'occuper du principal sujet qui occupe les pouvoirs publics locaux : préfecture, police, pompiers, juges ... On fait un vrai travail d'investigation et c'est un travail compliqué d'exercer en province parce que la proximité implique une certaine pression des autorités. »

Devant le juge, maître Massa, avocate de la société de presse de l’Oise, propriétaire du journal, tente un parallèle qui fait mouche : « Avec cette décision, on est en train de dire qu'on n’aurait rien dû écrire sur le pilote de la Lufthensa Andreas Lubitz [qui s'est donné la mort à bord d'un avion de ligne en mars] et que tous les juges auraient dû interdire la publication d’informations sur sa vie. »

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Interview de Dominique Pradalié du Syndicat national des journalistes.

Le devoir d’informer

Une dizaine de journalistes ou de défenseurs du droit de la presse étaient présents à l’audience mercredi. « Ces personnes ne sont pas là par curiosité, a fait remarquer Claudia Massa. Protéger la liberté de la presse ce n'est pas protéger les journaux qu'on aime, c'est protéger la diversité de la presse. »

« Dans sa décision, le juge de Beauvais n'a pas pris la mesure de l'enjeu, estime la défense. » 


Le tribunal rendra son délibéré vendredi après-midi. À la sortie de l’audience, Grégory Mesnil, chef d’agence d’Oise Hebdo à Beauvais garde une certaine réserve : « J'ai envie de vous dire que oui, je suis confiant, mais vu comment ça s'est passé pendant la première audience, j'ai du mal à avoir confiance dans la justice. »


Notre reportage

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Audience en appel pour Oise Hebdo.

 

Une audience sur la liberté de la presse où il est interdit de tweeter
La présidente du tribunal, Brigitte Guien-Vidon, visiblement agacée par la médiatisation de l'affaire Oise Hebdo, a demandé aux personnes assistant à l'audience ce mercredi matin de déposer leur téléphone portable à l'avant de la salle. 

« Du jamais vu ! » pour Isabelle Béal, spécialiste du droit des médias.

Cette restriction inhabituelle a empêché les journalistes présents de live tweeter, c'est-à-dire de rendre compte en direct des échanges de l'audience publique.

Notre confrère de France Inter Jean Philippe Deniau a interpelé la ministre de la Justice sur Twitter : « Bonjour @ChTaubira, une présidente d'audience qui fait saisir le matériel de travail des journalistes, c'est ça la justice du XXI° siècle ? »