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Harcèlement moral au centre hospitalier d'Arras : le médecin à l'origine de la plainte dénonce “un management dangereux”

Le neurologue Patrick Le Coz préside la commission médicale d'établissement du centre hospitalier d'Arras. / © France 3 Nord Pas-de-Calais
Le neurologue Patrick Le Coz préside la commission médicale d'établissement du centre hospitalier d'Arras. / © France 3 Nord Pas-de-Calais

Patrick Le Coz, neurologue au centre hospitalier d'Arras et président du comité médical d'établissement, a porté plainte, début mars, contre le directeur de l'établissement, Pierre Bertrand, pour "harcèlement moral". Il s'en explique.

Par YF (propos recueillis par Sofiane Aissaoui et Antoine Laroche)

Pourquoi avez-vous décidé de porter plainte ?

Patrick Le Coz : "J'ai décidé de porter plainte pour harcèlement moral au commissariat le 4 mars dernier, après une longue réflexion concernant une situation dangereuse pour l'établissement. Je ne suis qu'une victime parmi d'autres. Après avoir fait une analyse de plusieurs mois, j'ai constaté qu'il y avait un grand nombre de personnes dans un état de souffrance, qu'il s'agisse de médecins, mais aussi d'agents, de soignants, de cadres et même d'administratifs. C'est aussi dans le sens de l'intérêt de l'établissement".


Quand vous parlez de souffrance, on parle de quoi concrètement ?

P.LC. : "On parle de souffrance psychique, morale, de détresse importante, répétée, accélérée, accentuée... cette souffrance qui est parfois perceptible chez certaines personnes mais qui chez d'autres est "rentrée", non-extériorisée, ces malaises quotidiens... (il s'interrompt NDR). Dans une telle ambiance, il y a un risque pour l'attractivité de l'établissement. Pour le recrutement de praticiens, mais pas seulement. De personnel. Certains, certaines sont déjà partis (...). Cette prise de conscience devait contribuer à clarifier ces faits pour pouvoir prendre des décisions le plus tôt possible".

 
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Reportage de Sofian Aissaoui et Antoine Laroche.
 

Ça ressemble à quoi une journée au sein de cet établissement ? Dans les rapports humains ? 

P.LC. : "Les services de soin sont les pierres angulaires de l'édifice, de notre insitution. Les médecins travaillent avec des équipes pluriprofessionnelles qui apprennent à se connaître, à travailler ensemble au quotidien, à être toujours dans la volonté de donner le meilleur d'eux-mêmes. Car l'objectif à atteindre pour tous, c'est la qualité et la sécurité des soins aux patients qui nous font confiance, qui mettent entre nos mains leur santé.

Mais tout soignant que nous sommes, nous sommes aussi des êtres humains, des patients potentiels. Il est aussi important de s'assurer que les soignants - qui ont déjà une pénibilité psychologiques à affronter parfois l'imprévisible, l'inattendu, le brutal, l'instantané - aient des conditions de travail, une qualité de vie au travail qui soit la meilleure possible. Il faut aussi savoir les écouter, les entendre, les accompagner, les préserver et aussi préserver leur santé. Ils ne donneront le meilleur d'eux-mêmes que si eux-mêmes sont en bonne santé. Et on a vu avec le temps - parce qu'il y a de nombreux témoignages qui se rajoutent les uns aux autres depuis les derniers jours (...) - que c'était une nécessité.

Je suis président d'un comité médical d'établissement mais je suis d'abord un médecin qui doit donc se préoccuper de la santé des uns et des autres qui travaillent à ses côtés".
 

"Management dangereux"


Qu'est-ce que vous pointez du doigt concrètement ?

P.LC. : "Ce sont les risques psycho-sociaux qui sont liés à un management dangereux".


C'est-à-dire ?

P.LC. : "C'est-à-dire des injonctions, des verbalisations... il se manifeste parfois de façon visible, parfois de façon moins visible, par des décisions - et souvent sans qu'il n'y ait eu véritablement de concertation - qui font que des agents sont régulièrement déplacés, voire mutés, que l'on va parfois retirer des cadres qui sont des cadres de proximité dans des services qui fonctionnent bien".
 

Vous êtes un médecin d'expérience, c'est la première fois que vous constatez ça ?

P.LC. : "C'est la première fois de ma vie que je constate cela à un tel point, à un tel degré. Nous travaillons dans des espaces où les relations humaines sont parfois un peu complexes. Tout n'est pas rose. Nous sommes dans des espaces clos (...). Il peut y avoir des tensions. Mais là ces tensions ont largement transpiré, gagnent, progressent et touchent toutes les catégories des métiers de santé de l'établissement. Pas une n'est épargnée.

Ceci est la conséquence aussi de la loi de 2009, HPST ((hôpital, patients, santé, territoires NDR) qui a donné aux directeurs la mainmise sur tout. C'est-à-dire que le directeur d'un établissement peut exercer, user et abuser de son pouvoir discrétionnaire en ce qui concerne les nominations, les mutations, les rémunérations, qui peuvent d'ailleurs aller dans les deux sens : parfois donner des primes, parfois en retirer. On s'aperçoit que ceci est en mesure de générer des dégâts parfois mal appréhendés mais qui peuvent être extrêmement toxiques pour le tissu social, le tissu humain d'un établissement de l'importance des établissements de santé. Le nôtre emploie 2500 personnes".  

 


Le directeur a réagi à cette plainte. Il dit que ça pourrait être le résultat d'un conflit personnel.

P.LC. : "Je voudrais être clair. Je ne suis qu'une victime parmi d'autres et quelque part un porte-parole. Résumer la situation que nous connaissons aujourd'hui à une affaire de personnes n'est pas la vérité, n'est pas la réalité. Ceci est réducteur et faux. Celles et ceux qui font ou feraient cette analyse (...) s'inscrivent dans le déni". 
 

La direction du CH d'Arras alertée dès février du "risque pyscho-social"

La direction du centre hospitalier d'Arras se dit surprise par ces accusations de harcèlement moral portées par Patrick Le Coz. "Il y a comme dans tous les établissements des problématiques qui portent sur les risques pyscho-sociaux mais qui sont des cas isolés qui concernent des personnes bien particulières et qui sont justement, au centre hospitalier d'Arras, traitées, je pense, de façon très réactive", nous a répondu Juliette Larivière, la directrice adjointe du centre hospitalier d'Arras.

Pourtant la direction de l'établissement a été alertée en février, un mois seulement avec la plainte déposée par le neurologue, comme le prouve un courriel adressé au directeur qui souligne le "risque psycho-social" qui pèse sur le CH d'Arras. 

Pour le syndicat Force Ouvrière, majoritaire parmi le personnel hospitalier, le problème est lié à la gestion de l'hôpital public dans son ensemble, partout en France. "Aujourd'hui, un directeur doit équilibrer ses comptes en fin d'année, donc il met la pression", estime son secrétaire général, Etienne Martinot. "La pression est mise sur les médecins, la pression est mise sur les soignants, la pression est mise sur les encadrants. Nous sommes gérés comme une entreprise privée et ça, c'est franchement dommage. Effectivement, on peut comprendre qu'à certains moments, les salariés se sentent harcelés de par la pression qu'on leur met sur leurs épaules".   

"Le bilan social montre qu'il y a un absentéisme important (au CH d'Arras NDR), même s'il a baissé l'année dernière", commente de son côté Denis Gaillet, représentant du syndicat SUD. "Il y a aussi des départs importants d'agents, des départs importants au niveau médical, il y a un absentéisme très important au niveau de l'encadrement, des burn-out, une souffrance au travail qui est importante et qu'on ne peut pas négliger. Après tout n'est pas noir. Mais tout n'est pas blanc non plus". 
 

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