REPORTAGE. Un couple de retraités chamboule son quotidien et accueille "le temps qu’il faudra" douze réfugiés venus d'Ukraine dans le Pas-de-Calais

Publié le Mis à jour le

Yolaine et Jean-Luc Ranson ont bouleversé leurs projets de vie pour accueillir des réfugiés ukrainiens chez eux. Pas un, pas deux, pas trois… mais douze. Une histoire de générosité pure, qui durera aussi longtemps qu’il faudra. Une cagnotte a été lancée pour les aider financièrement.

"On souffrait énormément d’être impuissants". Assis dans les fauteuils du salon, à quelques mètres du feu de cheminée, Yolaine et Jean-Luc Ranson nous accordent quelques minutes d’entretien. Il est un peu plus de 14 heures, le déjeuner vient de s’achever. Les cinq enfants font la sieste, la grande maison a retrouvé son calme.  

À la question : pourquoi s’être lancés dans une telle aventure ? La réponse de Yolaine, 62 ans, est directe. "C’était inconcevable de ne pas s’engager". À ses côtés, son mari Jean-Luc, 62 ans également, acquiesce. "À vrai dire, on ne s’est même pas posés la question, c’était naturel".

À la retraite depuis quelques mois seulement et installés dans ce joli corps de ferme aux volets bleus depuis trois années, le couple Ranson avait prévu de vivre des années paisibles tout en poursuivant une activité grâce au gîte attenant. Mais au déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février, tous deux ont pris la décision d’accueillir chez eux leurs amis ukrainiens. "Notre confort, c’est pas grave. Notre petit train de vie, c’est pas grave en comparaison des bombardements, de la peur, d’être terré dans une cave, témoigne Yolaine Ranson. Il ne faut pas être égoïstes". 

De deux, ils cohabitent aujourd’hui à quatorze. Le plus jeune colocataire à 5 mois, le plus âgé 72 ans. Récit d’une histoire de générosité pure.

Un lien fort avec l’Ukraine

Il faut remonter plusieurs dizaines d’années en arrière pour comprendre ce qui lie Yolaine et Jean-Luc à l’Ukraine. Au lendemain de l’accident nucléaire de Tchernobyl, le couple s’engage au sein de l’association Nord Pas-de-Calais Tchernobyl. Sa mission ? Permettre à des enfants ukrainiens de venir passer une partie de l’été dans des familles de la région et de changer d’air. En 1992, les Ranson accueillent un premier enfant ukrainien. Ils répéteront l’opération une dizaine de fois. 

C’est dans ce cadre qu’ils rencontrent Natacha Kzendzuk, il y a treize ans. Institutrice dans un village du Nord de l’Ukraine situé à quelques kilomètres de la frontière biélorusse, elle devient le relai entre les familles d’accueil et les enfants ukrainiens. Yolaine, Jean-Luc et Natacha se lient d’amitié et se rendent visite régulièrement.

Jeudi 24 février, il est 5 heures du matin. Les Russes lancent l’invasion. Le couple Ranson supplie Natacha de quitter son village. Après avoir hésité, l’institutrice de 54 ans quitte la province de Jytomyr avec sa fille Valentyna, 32 ans, et Luca, son petit-fils de 5 mois. Zoriana, collègue de Valentyna à l’université, prend la même route avec sa fille de 3 ans, Arina. Le convoi se dirige difficilement vers la frontière polonaise. En voiture dans un premier temps, les derniers kilomètres s’effectuent à pied sous la neige, par -8°C.  

Dans le même temps, Yolaine et Jean-Luc roulent en direction de Medyka, ville polonaise frontalière de l’Ukraine. 1800 kilomètres depuis leur village du Pas-de-Calais. "Pour nous, c’était naturel de partir les chercher, affirme aujourd’hui Yolaine Ranson. Parce que là-bas, c’était la mort et ici, c’était la vie". Tous rentrent à Alette dimanche 27 février.

Une semaine plus tard, les Ranson accueillent sept autres réfugiés ukrainiens à leur domicile. Des cousines de la fille de Natacha, également originaires de la province Jytomyr. "Nous sommes partis pour protéger les enfants, mais nous sommes en Ukraine avec notre tête et notre cœur", raconte Natacha, la grand-mère. Un choix de raison, répète-t-elle. Désormais à l'abri, l'institutrice pense à sa famille, ses amis... et ses élèves restés là-bas. "J’espère que Poutine va arrêter ce cauchemar. Mon fils est à la guerre… je pense à lui à chaque seconde".

Une organisation de chaque instant

Depuis, la ferme a été totalement réaménagée pour pouvoir accueillir tout le monde. À l’étage, les lits sont alignés les uns aux autres. Il a fallu construire des étagères pour que chacun puisse sortir les quelques affaires assemblées à la va-vite dans de petites valises. "D’un seul coup, la famille s’agrandit. On s’organise, on cohabite, on échange, décrit Jean-Luc. C’est un toit, c’est une maison et chacun vit comme il veut à l’intérieur". 

Pour toutefois veiller au bon déroulement de la cohabitation, un planning a été instauré. "Les filles s’occupent de l’étage, nous nous occupons de la cuisine avec Natacha", explique Yolaine. Les menus sont étudiés en amont. "On va faire des plats qui ne nous reviennent pas trop chers pour tenir dans le temps, parce qu’on va être confrontés au nerf de la guerre, l’argent". Pâtes, soupes, bortsch… À l’heure du repas, tout le monde se retrouve autour de la table, les enfants sur les genoux des mamans.

Il a aussi fallu s’organiser pour les douches, les toilettes ou encore les lessives. "On raisonne économie : pas de sèche-linge, on fait sécher dehors dès qu'il y a un rayon de soleil, on fait tourner les machines la nuit ou le midi". En témoigne les tee-shirts et autres habits qui pendent sans discontinuer sur les fils installés dans le grand jardin.

Les corvées d’un côté, et les activités de l’autre. Depuis leur arrivée, Natacha et les ressortissants ukrainiens profitent du jardin et du soleil du Pas-de-Calais. Quant aux enfants, ils s’amusent sur la balançoire et donnent à manger aux animaux de la ferme. Alors qu’Arina, 3 ans, nourrit les chèvres, nous discutons avec Zoriana, sa maman. Elle dit ne pas avoir de mots assez forts pour remercier Yolaine et Jean-Luc. "Ici c’est calme, et il y a beaucoup de chaleur, sourit-elle. Je suis soulagée d’être ici avec ma fille, loin des bombes. J’espère que nous pourrons bientôt accueillir à notre tour la famille Ranson chez nous, pour leur donner tout l’amour que nous avons en Ukraine".

Pour l’anniversaire de la fillette de 3 ans, les Ranson ont emmené toute la troupe à Berck. Aller voir la mer - une première pour Arina - et changer d’air le temps d'un après-midi. Une sacrée organisation. "Je vous laisse faire le calcul du nombre de voitures nécessaires pour partir à quatorze", nous glisse Jean-Luc. 

La solidarité de tout un territoire

Dès l’arrivée des premiers ressortissants ukrainiens à Alette, la fille de Yolaine et Jean-Luc s’est investie auprès de ses parents. Sophie Ranson, directrice d’un centre équestre situé à une dizaine de kilomètres d’Alette, a relayé un message sur les réseaux sociaux : "nous faisons appel à votre générosité si vous souhaitez faire des dons de quoi que ce soit". En quelques heures, le message a été partagé plus de 500 fois. "Avez-vous besoin d’une chaise haute ?", demande une internaute. "J’ai une poussette pour vous", commente une autre. Vêtements, nourriture, couches, matériel de puériculture… les dons ont afflué à une vitesse record.

À tel point que les Ranson ont dû mettre un terme à l’élan de solidarité, moins de 48 heures après avoir lancé l'appel à la générosité. "Nous sommes submergés par tous les dons et nous sommes contraints d’arrêter, écrivent-ils dans un message. Les stocks sont suffisants pour un certain temps (…). Nous pouvons tenir plusieurs mois". Difficile pour Natacha de contenir son émotion. "Quand nous sommes arrivés dans cette maison, toute la famille de Yolaine et Jean-Luc nous ont accueillis les bras ouverts. Ils nous ont tout donné : des choses matérielles certes, mais surtout toute la chaleur de leur cœur".

Parallèlement, des particuliers viennent spontanément déposer des dons à la ferme familiale. Comme ce restaurateur du coin qui a préparé un couscous pour 20 personnes ou cet agriculteur de la commune voisine de Bourthes qui a ramené plusieurs sacs remplis de patates. "Vous savez, pour nourrir une famille de quatorze personnes, il faut beaucoup à manger, explique-t-il. C’est madame qu’il faut remercier, c’est pas nous. C’est un petit geste de rien du tout, vous savez. J’espère que tout va bien se passer". L'émotion est grande.

La générosité des particuliers, mais aussi la solidarité des collectivités. Le maire d’Alette a sollicité les Restos du cœur et les épiceries solidaires du Montreuillois. "J’ai aussi fait appel à la préfecture pour connaître les aides disponibles. Pourquoi pas une aide au logement ? Une aide financière ? J’attends des nouvelles cette semaine", avance Constant Vasseur. Le conseil départemental du Pas-de-Calais s’est engagé à faire passer des pédiatres pour assurer le suivi médical des enfants. Le centre socio-culturel d’Hucqueliers va quant à lui prêter un van 9 places à la famille pour permettre de se déplacer plus facilement. L’essence sera financée par la communauté de communes. 

Tenir dans la durée

À ce jour, les dons matériels ont largement dépassé les espérances du couple. Jean-Luc, Yolaine et leurs hôtes souhaitent désormais trouver leur rythme, en toute intimité. Car tous savent que la guerre va durer, et qu'un retour en Ukraine n'est pas à l'ordre du jour.

Une situation parfois difficile à gérer pour le couple. "Il leur faut un appui solide, donc on essaie de se contenir parce qu’il ne faut rajouter de l’émotion à celle qui existe déjà, confie Jean-Luc. Mais forcément, nous sommes très touchés". Yolaine nous confie qu'il est parfois plus difficile pour elle de se contenir "L'instinct maternel, surement...". Elle nous raconte une scène qui s’est déroulée avec Natacha peu après son arrivée. "Elle était avec moi dans le fauteuil, on discutait, il était 11 heures du soir. Un avion est passé au-dessus de la maison et elle a eu une grosse attaque de panique. Vite, il fallait aller à la cave. Vite, il fallait éteindre les lumières… Et je pense que ça ne va pas s’évacuer tout de suite". 

Revivre des scènes d’horreur… et craindre pour la vie de leurs proches, comme leurs maris, restés en Ukraine. "Elles sont constamment sur leurs téléphones pour avoir des nouvelles de leurs familles. "Untel est mort aujourd’hui", "il n’y a plus de maison", "l’école a été bombardée", "ils ont rasé le jardin d’enfants", raconte Yolaine. Alors oui, il y a de l’émotion, oui je craque et il faut que je craque par moments pour aller de l’avant. Je ne peux pas tout garder pour moi. C’est comme ça, je suis humain". 

Une question désormais : les Ranson pourront-ils accueillir cette tribu dans la durée ? "Nous n’avons pas de délai, assure Jean-Luc. Eux ont toujours espoir de retourner là-bas et au plus vite. Ils n’arrivent pas à s’installer, leur tête est en Ukraine. Mais nous sommes prêts à assumer plusieurs mois, le temps qu’il faudra". Yolaine acquiesce. "On s’est engagés dans cette aventure, on la fera jusqu’au bout". 

Pour les aider à tenir plusieurs mois, une cagnotte a été mise en ligne. L’argent récolté permettra d’assurer les repas, les transports, les démarches administratives, les soins, mais aussi de payer les factures d’eau, de gaz ou d’électricité. Une manière d’apporter sa maigre contribution au quotidien de cette nouvelle famille d’adoption.