Débat Présidentielle 2022. Des éoliennes en mer partout "sauf en face du Touquet" : cette affirmation de Marine Le Pen lancée à Emmanuel Macron est-elle vraie ?

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La candidate du Rassemblement national a accusé le président-candidat de vouloir construire des éoliennes en mer partout "sauf en face du Touquet". Emmanuel Macron lui a rétorqué l'argument du complotisme. Qui dit vrai ?

C’est une petite phrase qui fait couler beaucoup d’encre. Lors du débat de l’entre-deux-tours, Marine Le Pen a accusé Emmanuel Macron de vouloir mettre des éoliennes en mer partout, "sauf en face du Touquet" (lors d’un déplacement à Belfort le 10 février 2022 pour présenter son plan pour l’énergie, Emmanuel Macron a annoncé son souhait de développer "une cinquantaine de parcs éoliens en mer" à l’horizon 2050, ndlr).  

En tenant ces propos, la candidate du Rassemblement national a ainsi insinué que le président-candidat ne voulait pas d’un parc offshore au large des plages de la station balnéaire où le couple Macron possède une villa. La réponse de l’intéressé ne s’est pas fait attendre : "ça, c’est du complotisme". "Non c’est le hasard", lui a rétorqué ironiquement Marine Le Pen. 

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Débat de l'entre-deux-tours : Marine Le Pen accuse Emmanuel Macron de vouloir mettre des éoliennes partout en mer "sauf en face du Touquet" ©France 2

Pour démêler le vrai du faux, nous nous sommes replongés dans nos archives et avons sollicité les différents interlocuteurs qui ont milité pour ou contre l’installation d’un parc éolien en mer au large du Touquet.  

"Marine Le Pen a tapé à côté hier soir", assure le maire LR de la station balnéaire Daniel Fasquelle, farouchement opposé au projet. Un avis partagé par Olivier Leprêtre, représentant des pêcheurs des Hauts-de-France, lui aussi contre. "Quand j’ai entendu la supposée relation entre Macron et le parc éolien au large du Touquet, ça m’a fait rire, ça n’a rien à voir". 

Quand j’ai entendu la supposée relation entre Macron et le parc éolien au large du Touquet, ça m’a fait rire, ça n’a rien à voir.

Olivier Leprêtre, représentant des pêcheurs des Hauts-de-France

De son côté, le maire socialiste de Boulogne-sur-Mer et ancien ministre de la Mer de François Hollande nuance ces avis. Frédéric Cuvillier a été porteur du projet. "C’est le gouvernement Macron qui a abandonné ce projet qui était pourtant pertinent et tout à fait important, avance-t-il. Quant à madame Le Pen, sans parler du côté démagogique de parler du Touquet, elle critique quelque chose qui a été abandonné alors qu’elle souhaite démanteler les éoliennes".  

Oui, le projet a bel et bien existé. Mais imputer sa suspension à Emmanuel Macron mérite d’être nuancé. 

Du projet initial…

C’est, sans mauvais jeux de mots, un véritable serpent de mer. Depuis les années 2010, le projet d’installation d’un parc éolien en mer qui prendrait place sur le banc de sable de Bassure de Baas, situé à 18 kilomètres des côtes du Touquet et de Berck, crée des tensions dans le Montreuillois. Alors que la majorité des élus du littoral sont opposés au projet, ceux du Boulonnais le soutiennent, à commencer par Frédéric Cuvillier, maire de Boulogne-sur-Mer. Pour eux, l’intérêt est double : ils ne verraient pas les éoliennes mais bénéficieraient de répercussions économiques directes, notamment en termes d’emploi.  

En avril 2016, la ministre de l’Ecologie de l’époque Ségolène Royal lance un appel d’offres sur l’éolien offshore. Dunkerque fait partie des sites sélectionnés mais le site de Bassure de Baas n’est pas retenu. Le projet semble donc enterré. Victoire pour les uns, déception pour les autres… qui ne se laissent pas abattre pour autant. En décembre 2016, Frédéric Cuvillier envoie un courrier à la ministre – qui est aussi son ancienne collègue - pour lui demander d’élargir le périmètre au site de Bassure de Baas. 

Deux mois plus tard, coup de tonnerre. Dimanche 27 février 2017 : Ségolène Royal, en visite à Boulogne-sur-Mer, annonce le lancement de consultations pour l’installation d’un parc de 40 éoliennes en mer à… Bassure de Baas. "C'est un projet qui a été mûrement réfléchi, qui est dans une zone absolument propice, qui complète aussi le projet sur Dunkerque", déclare alors la ministre aux côtés de Frédéric Cuvillier. "Il y a une cohérence qui débouche sur des filières industrielles, parce que ces éoliennes, il va falloir les construire, il va falloir les installer, il va falloir les entretenir, donc ce sont aussi des nouveaux emplois et des nouveaux métiers pour les gens de mer, au sens large". 

… à sa suspension

Immédiatement, un collectif opposé au projet rassemblant des élus, des pêcheurs, des chasseurs et des acteurs économiques du littoral crée une association. Co-présidé par le maire LR du Touquet Daniel Fasquelle et le président du comité des pêcheurs des Hauts-de-France Olivier Leprêtre, elle est baptisée Horizon. L’objectif : avoir la possibilité d’entamer des actions en justice si Ségolène Royal décidait de lancer le projet juste avant son départ du gouvernement. 

Mais les membres d’Horizon n’auront pas à aller jusque-là. Le 3 mai 2017 – soit pendant l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle – le préfet des Hauts de France et le préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord rendent leurs conclusions au ministère de l’écologie suite aux différentes consultations menées.

Selon eux, "les conditions favorables au lancement d’un appel d’offres sur la zone de Bassure de Baas n’étaient pas réunies à ce stade". Le 27 juillet 2017, les parties prenantes sont informées que suite aux conclusions rendues deux mois plus tôt par les deux préfets, le projet d’éoliennes offshore a été suspendu par le ministre de l’écologie d’Emmanuel Macron fraichement élu, Nicolas Hulot.

La suspension du projet est-elle imputable au gouvernement Macron ? 

Bien que ne partageant pas son bord politique, le maire du Touquet Daniel Fasquelle réfute toute responsabilité d’Emmanuel Macron dans ce dossier. "Avec l’association Horizon, nous avons menacé de saisir les tribunaux. Face à cette menace, le gouvernement de Hollande a fait machine arrière, explique-t-il. Ce n’est pas Emmanuel Macron qui a retiré ce projet de parc éolien mais c’est Ségolène Royal qui a tenté de passer en force et qui a été obligée de faire machine arrière face à la résistance locale". Des propos qu'il a réitéré devant la caméra de France 3 Nord Pas-de-Calais.

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Réaction de Daniel Fasquelle, maire LR du Touquet-Paris-Plage ©France 3 Hauts-de-France

Un avis que ne partage pas le maire de Boulogne-sur-Mer qui se présente comme l’un des initiateurs du projet. Selon lui, c’était "le meilleur projet de production d’énergie éolienne offshore de tout le littoral français, parce qu’éloigné des côtes, idéalement placé en fonction des vents et vecteur de financements pour les pêcheurs" notamment.   

Le préfet, sans concertation et certainement sur injonction politique, a abandonné ce que, quelques mois avant, l’État soutenait.

Frédéric Cuvillier, maire de Boulogne-sur-Mer

"Le préfet, sans concertation et certainement sur injonction politique, a abandonné ce que, quelques mois avant, l’État soutenait, avance Frédéric Cuvillier. Le processus d’installation des éoliennes était lancé, nous étions dans ce débat qui n’a pas eu lieu. C’est un changement de pied que l’on doit à cette majorité-là contrairement à ce qui avait été engagé par le gouvernement Hollande". 

Le projet pourrait-il renaitre un jour ?

Remis sur le devant de la scène par les propos tenus par Marine Le Pen, le parc éolien en mer au large de Berck et du Touquet pourrait-il renaître de ses cendres ? À ce jour, le projet est toujours suspendu. Mais ses détracteurs craignent qu’il ne puisse un jour sortir de mer.  

Le 4 avril 2022 – soit bien avant la polémique lancée lors du débat d’entre-deux-tours – le maire LR du Touquet a remis le sujet sur la table lors du conseil municipal à l’occasion de l’évocation d’un autre parc offshore au large des côtes normandes. "C’est l’occasion de rappeler notre hostilité définitive, ferme et résolue à tout projet de parc éolien en face de nos plages", a-t-il déclaré (à partir de 3:22:10 dans la vidéo ci-dessous).

Daniel Fasquelle a d’ailleurs écrit un courrier dans ce sens à Emmanuel Macron pour qu’il lui assure de l’abandon du projet. Pas de réponse à ce jour. "Je vous tiendrai évidemment au courant des suites qui sont données à mon courrier", a assuré le maire aux élus.  

Lorsque nous avons évoqué la question avec le patron des pêcheurs des Hauts-de-France, il nous a affirmé entendre "de temps en temps" le sujet revenir sur la table mais "ça retombe aussi vite que ça vient". Ses craintes ont néanmoins ressurgi lors de l’annonce par le président de l’objectif de 50 parcs éoliens offshore à l’horizon 2050. "Ça, les pêcheurs n’apprécient pas du tout. Mais je pense que c’est une annonce politique pour récupérer des voix à l’approche du scrutin et j’espère ne pas avoir tort".