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Le 15 janvier, une cellule de lutte contre les atteintes aux personnes (CLAP) a été mise en place par la Compagnie de Montdidier, au sud d'Amiens. Dans les locaux de la brigade d'Ailly-sur-Noye, trois gendarmes sont détachés pour traiter les cas de violences sexuelles sur les mineurs et majeurs. L'ambition affichée de cette cellule étant de réduire les délais de traitement de ces dossiers sensibles. 

Une expérimentation unique en France

Des odeurs de peinture et de café flottent dans l'air de la brigade d'Ailly-sur-Noye. La CLAP, cellule de lutte contre les atteintes aux personnes, composée d'une équipe de trois gendarmes, a investi l'étage de la brigade il y a seulement quelques semaines. 

La CLAP entre dans le cadre de la PSQ, police de sécurité du quotidien, lancée par Gérard Collomb en août 2017. Initiée par le Commandant de la Compagnie de Montdidier en décembre et validée par le préfet, elle a été mise en place le 15 janvier dernier.


La cellule est autonome mais bénéficie de liens privilégiés avec la Brigade de recherches de Montdidier, à laquelle elle est rattachée. Les trois militaires qui la composent ont été sélectionnés par le Commandant lui-même. "J'ai pris un élément de chaque COB (communauté de brigade) : un à Poix-de-Picardie, un à Moreuil et un autre à Ailly-sur-Noye [...] l'objectif étant de ne léser personne."

La douceur d'une femme et la vérité d'un homme

Les critères de recrutement : empathie, maturité et recul. "Je voulais aussi de la mixité", ajoute Sébastien Letellier. C'est l'adjudante-chef Sandrine Kaminski qui dirige la CLAP. Sous ses ordres, le gendarme Alexandre Hubert et la chef Mélanie Paire.

"En général les victimes ne demandent pas expressément d'être interrogées par une femme plutôt qu'un homme. Mais on sent que souvent c'est plus facile de se livrer à une femme, notamment pour les agressions sexuelles", témoigne l'adjudante-chef Kaminski.

De même, la complémentarité des deux sexes n'est plus à prouver. "Pour les auditions de mis en cause, l'idéal c'est d'avoir un homme et une femme", a constaté le gendarme Hubert. "Le dosage entre la douceur d'une femme et la vérité d'un homme permet souvent d'obtenir des réponses plus facilement".

Recevoir une victime de ce type de violences demande toutefois certaines compétences particulières. Prochainement, les trois gendarmes vont pouvoir suivre une formation pour les auditions "Mélanie".

Cette technique d'interrogatoire conçue pour les enfants fonctionne sur la base du dialogue. Contrairement aux plaintes classiques, le gendarme ne retranscrit pas immédiatement les propos de la victime. En revanche, tout est filmé. La retranscription a lieu dans un second temps
 


Mais aucune formation ne prépare à la violence des faits. "J'ai déjà vu trop d'enfants," estime l'adjudante-chef Kaminski. Maman d'un petit garçon, elle a appris à aborder les enfants en bas-âge"Je leur parle de leurs dessins animés préférés, de tout et de rien... Il faut qu'ils se sentent à l'aise pour se livrer. Après tout, nous sommes des inconnus pour eux".

Lorsque c'est nécessaire, les militaires délaissent leur uniforme pour ne pas intimider les victimes. Avec une voiture civile à leur disposition, ils se déplacent pour recueillir les témoignages de victimes ou de témoins. Parfois même au-delà de la communauté de brigade. L'adjudante-chef Kaminski s'est déplacée jusqu'à Clermont, dans l'Oise. "Parfois il est difficile pour les témoins ou les victimes de faire l'effort de se déplacer. Nous venons alors à leur rencontre."

Un gros manque de tact


Cécile est travailleuse sociale dans un établissement amiénois d'hébergement et de réinsertion sociale depuis de nombreuses années. Elle est la référente sociale d'une plaignante dans le cadre d'un hébergement d'urgence suite à des violences conjugales. Témoigner pour des victimes, elle l'a fait des dizaines de fois. 

En tant qu'accompagnante, elle ne peut que se féliciter de la création d'une telle cellule. "Parfois les forces de l'ordre ont des difficultés à aborder les victimes. On sent qu'ils ne sont pas toujours sensibilisés aux violences, notamment psychologiques. On sait que pour une femme battue, il est très difficile de quitter le domicile familial. Elles doivent sortir d'une emprise souvent psychologique, financière..."

Régulièrement, certains commissariats refusent même de prendre les plaintes. "Le refus de dépôt de plainte c'est nier le statut de victime de la femme", estime la travailleuse sociale. 

Mélodie Paire fait partie de cette unité de trois personnes. Au cours de sa carrière, elle avait fait des violences sur femmes et sur mineurs sa spécialité / © Célia Vanier
Mélodie Paire fait partie de cette unité de trois personnes. Au cours de sa carrière, elle avait fait des violences sur femmes et sur mineurs sa spécialité / © Célia Vanier

 

"Que les victimes puissent fermer la boucle"

Lors de la création de la CLAP,  le Commandant Letellier est parti d’un constat simple : les procédures pour ce type de dossiers sont chronophages. Dans une brigade départementale classique, les gendarmes sont partagés entre les patrouilles de jour et de nuit, l’accueil du public, les procédures en tous genres... Traiter les dossiers sensibles peut prendre des mois. "On est pollués par toutes les autres tâches", relate Alexandre Hubert. 

Dans la cellule d'Ailly-sur-Noye, les trois militaires se consacrent exclusivement aux cas de violence, de la plainte jusqu'au défèrement éventuel des suspect présumés. Les délais sont ainsi considérablement réduits. "Avec la CLAP, on permet aux victimes de fermer la boucle", considère M. Hubert. "C'est suffisamment douloureux pour qu’on ne leur impose pas en plus une attente insupportable", abonde sa supérieure.

"La semaine dernière on a reçu une plainte en ligne. En quelques jours, on a pu auditionner la victime, les témoins et le mis en cause. En temps normal ça aurait pu nous prendre plusieurs mois…", confirme la chef Mélodie Paire.

Une efficacité qui procure un réel sentiment de satisfaction chez les militaires. "Avant, on avait l'impression de courir après des fantômes", se souvient M. Hubert. "Aujourd'hui c'est bien plus simple : on a une victime, des témoins, et un présumé coupable".

La celulle victime de son succès ?

Une efficacité qui risque d'être menacée. Car pour l’instant, les trois gendarmes n’arrêtent pas. Pourtant, la cellule n’est pas encore très connue… "Personne ne se rendait compte qu’il y avait autant d’atteintes sexuelles sur la Compagnie", admet Mélodie Paire.

L’adjudante-chef Sandrine Kaminski consigne tout précieusement dans un carnet. Depuis le 15 janvier, la cellule a procédé aux auditions de 51 témoins, pris en charge 18 victimes, entendu 15 mis-en-cause dont 5 sous le régime de la garde-à-vue. Du côté de la justice, 15 réponses pénales ont été données et deux défèrements ont eu lieu.

Le Commandant Letellier compte élargir à terme la sphère de compétence de la CLAP. "Si pour l’instant la priorité est donnée aux violences sexuelles, il est possible qu’on s’occupe plus tard des affaires bébés secoués par exemple. L’idée serait de ne pas restreindre aux violences sexuelles. D’où le nom de la Cellule, volontairement large."

Alors, trois effectifs risquent de ne pas suffire. Pas de quoi angoisser la responsable de la cellule : "Si à un moment donné il y a trop de charge pour nous, je saurai tirer la sonnette d'alarme. Si l'on accumule les dossiers, on va prendre du retard. Dans ce cas, le concept même de la cellule perdrait de son intérêt", anticipe Mme Kaminski.

À terme, la CLAP souhaiterait créer un réseau avec les associations d'aide aux victimes de la région / © Célia Vanier
À terme, la CLAP souhaiterait créer un réseau avec les associations d'aide aux victimes de la région / © Célia Vanier

 

Faire la part des choses

Ma soupape c'est ma famille


Viols, attouchements, violence psychologique, harcèlement... Au quotidien, les trois collègues de la cellule sont confrontés à des affaires particulièrement difficiles. Face à ces dossiers, les gendarmes se protègent en installant une distance nécessaire. "Quand je rentre à la maison, j'enlève ma tenue de gendarme et tout ce qui va avec", raconte Mélodie Paire.

"À force, on est blindés", confirme le gendarme Hubert, père de trois petites filles. "Le boulot c'est le boulot, la famille c'est la famille. Si on commence à tout mélanger on devient fou".

Une frontière parfois difficile à entretenir, comme pour l'adjudante-chef Kaminski : "Le soir, il m'arrive de penser aux différents cas que j'ai traité au cours de ma journée. Mais ça ne se voit pas. Je refuse que ces affaires impactent ma vie familiale".

Les militaires ont un psychologue à disposition pour parler. Pour l'instant, aucun d'entre eux n'a ressenti le besoin de se confier. "Quand on ne pourra plus, on arrêtera", assure Sandrine Kaminski.