TEMOIGNAGE. 39 migrants meurent dans un camion : un Tchadien, raconte pourquoi les migrants prennent de gros risques

Big M. à Manchester le 31 octobre 2019 / © PAUL ELLIS / AFP
Big M. à Manchester le 31 octobre 2019 / © PAUL ELLIS / AFP

Les corps de 39 migrants ont été découverts la semaine dernière en Angleterre. Passeurs, risques fous, danger, instinct de survie... Le drame décrit une situation de plus en plus tendue autour des migrants. Un migrant tchadien qui a réussi à passer en Angleterre témoigne. 
 

Par AFP

C'est caché sous un camion, entre deux pneus, que "Big M" est arrivé au Royaume-Uni en 2015. Bien conscient qu'il aurait pu mourir, ce Tchadien de 34 ans l'assure : il n'avait "pas le choix". "Tu dois le faire si tu veux une meilleure vie", raconte-t-il à Manchester, dans le nord de l'Angleterre, dans les locaux d'une association qui l'aide dans son difficile combat pour obtenir le droit d'asile sur le sol britannique.

Big M, comme il se présente pour garder l'anonymat, a survécu à sa traversée de La Manche. Ce n'est pas le cas des 39 personnes retrouvées la semaine dernière en Angleterre, entassées à l'arrière d'un camion frigorifique, dont une partie pourrait être originaire du Vietnam. Le drame a mis en lumière les pratiques des passeurs de migrants clandestins, de plus en plus risquées face au renforcement des contrôles ces dernières années dans les ports de la Manche.
 

"C'est très dangereux, mais c'est la vie"


Quand il a appris l'effroyable tragédie, Big M a ressenti "une grande douleur". En l'évoquant, il cherche ses mots malgré son bon anglais, acquis avec une professeure, qui a trouvé son surnom. Affublé d'un gros sac à dos, garni de documents administratifs pour sa demande d'asile et de ses cahiers d'anglais, il dit comprendre la détermination fatale des victimes. "C'est très dangereux, mais c'est la vie. C'est un défi. Tu dois essayer de réussir, ou si tu n'essaies pas, tu vis une vie misérable", explique calmement le trentenaire, élégamment vêtu. 

"Le danger est derrière toi et devant toi. Mais le danger derrière, tu le connais, celui de devant, non, alors il faut bien tenter quelque chose. C'est ce qu'ils ont fait, mais ils ont échoué", regrette-t-il. 
 

"Ils m'ont tué une fois"

 
Son périple à lui commence au Tchad, dans la région de Ouaddaï. Fin 2006, il est témoin d'une violente "raclée" infligée à une femme par des soldats. Il sort son téléphone, filme... mais est remarqué. Il affirme avoir été torturé puis laissé pour mort. Secouru par des proches, il décide de fuir en Libye en se hissant dans un camion transportant des moutons pour une cinquantaine d'euros.

En Libye, il devient couturier et tient sa "propre boutique". Mais l'instabilité du pays après la chute du régime de Mouammar Kadhafi le contraint à nouveau au départ. Où aller? Au Tchad, "ils m'ont tué une fois". Alors ce sera l'Europe. Il paie environ 1000 dollars (897 euros) pour traverser la Méditerranée, vers l'Italie.    En mer, l'eau inonde le fond du bateau.

Quand il exhorte les autres passagers à la vider, certains lui répondent: "On pourrait te jeter toi dans la mer", raconte-t-il en riant, comme à chaque fois qu'il rapporte un événement qui aurait pu lui coûter la vie. D'Italie, où "il n'y a pas de travail", il se rend en France en 2014. Direction Calais, avec en ligne de mire le Royaume-Uni. "Les droits humains sont meilleurs", assure-t-il. A Paris, il a vu des migrants à la rue "devenir fous".
 
© PAUL ELLIS / AFP
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A Calais, il tente sa chance sans passeur car y avoir recours est "dangereux". "Je n'avais pas assez d'argent", reconnaît-il aussi.  Après deux essais infructueux, il guette, à la nuit tombée, l'arrivée d'un camion frigorifique, qu'il pense rarement contrôlés pour préserver la chaîne du froid. Cette fois, il "réussit du premier coup".

 De son trajet "entre deux pneus", "très dur", "très dangereux", il ne confiera que le souvenir de la violente pluie, qui lui fouette le visage. "Une personne en mauvaise santé aurait pu mourir".  Après avoir été détenu près de l'aéroport de Heathrow, Big M est dirigé par les autorités dans un centre d'accueil pour les demandeurs d'asile dans le nord de l'Angleterre.

Sa première demande d'asile est rejetée. Quand il rencontre l'AFP, il a rendez-vous pour une seconde tentative. Il s'y rend muni de certificats médicaux attestant qu'il a été torturé. Sa "dernière chance", reconnaît-il.

 

39 migrants décédés

Les corps de 39 migrants avaient été découverts dans la nuit du 22 au 23 octobre dans un camion frigorifique au sein d'une zone industrielle de Grays, dans l'Essex, à une trentaine de kilomètres à l'est de Londres. La police britannique n'a jusqu'ici donné aucune indication sur les causes de leur mort.

Le conteneur transportant ces 31 hommes et huit femmes était arrivé par ferry au port de Purfleet, sur la Tamise, en provenance de Zeebruges, en Belgique.

Les victimes n'ont pas encore été identifiées officiellement, dans l'attente des résultats de tests ADN, mais une partie pourrait être originaire de régions pauvres
du centre du Vietnam.  
 

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