Un tableau du XVIIe siècle mystérieusement disparu depuis plus de cent ans a retrouvé son église à Ifs

Le martyre de Saint-André, une peinture sur bois exécutée en 1610, a été restaurée en 2019 afin de pouvoir être de nouveau exposée dans l'église d'Ifs. / © Jérôme Ragueneau / France 3 Normandie
Le martyre de Saint-André, une peinture sur bois exécutée en 1610, a été restaurée en 2019 afin de pouvoir être de nouveau exposée dans l'église d'Ifs. / © Jérôme Ragueneau / France 3 Normandie

Âmes sensibles s'abstenir ! L'oeuvre ne fait pas dans la dentelle. Elle avait pour mission d'impressionner les fidèles. Le martyre de Saint-André a fait une réapparition inattendue l'année dernière. Cette peinture sur bois de 1610 est de nouveau exposée dans l'église d'Ifs.

Par Pierre-Marie Puaud

Il faut d'emblée le préciser : personne à Ifs n'avait connaissance de ce tableau. Le Martyre de Saint-André était tombé dans les oubliettes de l'histoire locale. Aucun conservateur, aucun érudit n'en soupçonnait même l'existence, jusqu'à ce qu'un beau jour de la fin du mois de juillet 2018, un courriel tombe dans la boîte de la mairie. Il fait chaud. Les congés ont vidé les bureaux. Dans la torpeur estivale, quelqu'un a quand même le reflexe de l'ouvrir, et de le lire.
 


La missive est adressée par un consiencieux antiquaire du sud de la France. Il affirme détenir un tableau dont tout lui fait penser qu'il a appartenu à la paroisse. Une légende indique en effet que ce tableau a été "fait faire par Me Gilles le Got Prêtre curé de Céans et Guillaume Vasnier trésorier de cette église. Des deniers dudit trésor en l'an 1610". L'antiquaire s'est donc mis sur la piste du dénommé Gilles Le Got pour découvrir qu'il fut prêtre... à Ifs.
 
Le martyre de Saint-André retrouve l'église d'Ifs


Une enquête sur les traces de ce "martyre de Saint-André" oublié


Aussitôt, la mairie cherche à vérifier l'existence du tableau dans les archives locales. Le service des Antiquités et Objets d'Arts du Calvados est mis à contribution. Et... bingo ! Au XIXe siècle, le chanoine Simon a laissé une description de toutes les oeuvres présentes dans les paroisses de la région de Caen. En 1885, il mentionne "un tableau sur bois, hauteur 1m x 1m35 placé dans le bas de la grande nef" qui "représente le martyr de Saint-André". Le méticuleux homme d'église n'oublie pas de recopier avec soin la fameuse légende qui rend hommage à Gille Le Got, celui qui a "fait faire" en 1610.
 
© Ville d'Ifs / Archives départementales du Calvados
© Ville d'Ifs / Archives départementales du Calvados


En 1902, il est écrit que "le vieux tableau donné par les trésoriers n'est plus dans l'église. Il y en a d'autres peints par M. le curé Chapsal" qui a donc sans doute relégué des oeuvres anciennes au profit des siennes... Dans l'inventaire de 1906, plus aucune trace. Le Martyre de Saint-André s'est évaporé dans des conditions qui resteront à jamais mystérieuses. L'Antiquaire dit l'avoir acquis auprès d'un châtelain aveyronnais qui l'avait lui-même acheté en salle des ventes. La municipalité d'Ifs décide donc de se porter acquéreur, d'autant que le prix est assez raisonnable pour une peinture sur bois du XVIIe : 5500 euros. L'affaire fait tousser l'opposition municipale, à cheval sur les principes de laïcité. Mais le maire, Michel Patard-Legendre, tient à le faire revenir : "c'est l'histoire de l'église, et c'est l'histoire de la commune".
 

Un tableau comme une BD, pour impressionner


Le thème est biblique. Mais les saintes écritures regorgent de scènes pour le moins sanglantes. Le peintre n'a pas fait dans la demi-mesure. Au premier plan, un Saint-André de forte stature enjambe une croix de bois. Regard profond, barbe rousse, il présente une étrange difformité au niveau des pieds : cette partie-là du corps n'était manifestement pas la spécialité de l'artiste. 

Saint-André semble dominer son propre martyre figuré en arrière-plan. Un homme est ligoté à la croix, les jambes écartées, la tête en bas, entouré par une poignée de tortionnaires armés de bâtons. Les coups semblent pleuvoir sur la partie la plus vulnérable de son anatomie. C'est glaçant, mais c'était délibéré. "Ce type de tableau, c'est un peu la BD de l'époque, sourit Armelle Dalibert, conservatrive déléguée aux Antiquités et Objets d'Art du Calvados. C'est ce qu'on voit au VXIIe. On sort de la contre-réforme. L'Église cherche à remettre en lumière la vie des Saints. Il fallait réinstruire les fidèles".
 
Armelle Dalibert, conservatrice Départtement du Calvados


Le tableau restauré réintègre l'église pour les journées du patrimoine


En octobre 2018, le tableau rejoint sa Normandie d'origine. "C'est l'un des plus anciens tableau du Calvados", souligne le maire d'Ifs, Michel Patard-Legendre. Mais il commence à faire son âge. Le bois a soffert des changements de température. La ville investit 3170 euros supplémentaire afin de le restaurer. "Le cadre a été jugé trop contraignant par le restaurateur, explique Armelle Dalibert. Il a donc été retiré. Le tableau est ainsi plus libre de travailler. Et il peut être exposé sans aucun risque de dommage dans l'église".
 


L'oeuvre est posée sur un pupitre devant l'autel. Les visiteurs des Journées du Patrimoine sont les premiers à pouvoir la contempler. Le tableau sera ensuite accroché au mur. Un oeil attentif retrouvera aisément tous les détails qui ont permis son indentification, Saint-André, la scène de flagellation et la légende où est mentionné le nom du prêtre. En revanche, le tableau n'est pas signé. L'artiste s'est effacé au profit de son commanditaire, "Gilles le Got Prêtre curé de Céans". Il restera pour toujours anonyme.

 

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