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DDay : la fabrique des héros, les vrais, les faux

De gauche à droite: Howard Manoian, la statue du major Winters, Gene Cook, le mannequin parachutiste de Sainte-Mere Eglise, Georges Klein et Tom Hanks
De gauche à droite: Howard Manoian, la statue du major Winters, Gene Cook, le mannequin parachutiste de Sainte-Mere Eglise, Georges Klein et Tom Hanks

Certains vétérans se sont inventés une participation au Débarquement. Et le monde les a crus. Car il voulait les croire. Quelles traces gardons-nous de l’Histoire, comment se construit la mémoire collective ? 
 

Par CG et RM

En cette période de commémorations voici une illustration (et une réflexion) sur un phénomène inhérent à la plupart des sociétés humaines : l’héroïsation de nos aïeux. Soixante-quinze ans après le Débarquement (avec une majuscule comme D-Day, événement majeur de l’Histoire) qui sont nos héros et d’où venaient-ils ?

Le jour le plus long : ce qu’on peut lui reprocher c’est d’avoir mis en avant des choses inexactes qui ont envahi la mémoire collective.
Jean Quellien, historien
 

De la réalité à la fiction, du Jour J au Jour le plus long

Force est de constater que l’Amérique brille en première ligne. Oserait-on dire qu’elle crève l’écran ? Nous sommes en plein dans l’ambiguïté d’une construction mémorielle mêlant réalités historiques et fiction. « C’est un bon film concède l’historien Jean Quellien au sujet du Jour le plus long ; ce qu’on peut lui reprocher c’est d’avoir mis en avant des choses inexactes qui ont envahi la mémoire collective. Ce spécialiste de la Seconde guerre mondiale en Normandie évoque ici l’épisode controversé du célèbre parachutiste John Steele accroché au clocher de Sainte-Mère-Eglise.
 

On sait depuis longtemps qu’il n’est pas tombé du côté indiqué et n’a pas pu être le témoin des scènes de combats qu’il décrivit sur la place du village. Mais le soldat Steele est resté dans l’histoire et son double, un mannequin de cire et de toile trône sur le toit de l’église. Sur le mauvais pan mais tant pis, on ne touche pas à la légende.

Sur la même place, côté Musée Airborne, celui qui fait foi en reconstituant au plus juste l’histoire du Jour J et des mois suivants dans ce secteur de la Manche, le conservateur Eric Belloc reconnait la part prise par le film dans la construction du souvenir : « ça a aidé, dit-il, même si Sainte-Mère était connue aux Etats-Unis grâce à ses cérémonies organisées dès l’après-guerre ». Mais cet historien amateur fin connaisseur de son territoire et de ses acteurs fait observer combien les célébrations annuelles ont contribué à la « fabrique des héros ».
 
Mémoire du 6 juin 1944 : la fabrique des héros (les vrais, les faux) de la seconde guerre mondiale
Reportage de Rémi Mauger

Les vétérans, poursuit-il, sont toujours surpris de l’importance qui leur est accordée ici, ils sont connus et reconnus, plus qu’aux Etats-Unis. Quand on leur annonce que tout ce monde vient pour eux ils ont l’impression d’être des rockstars. L’un d’eux m’a même dit : "on est Superman".
 

De vrais inventeurs menteurs 

Faut-il s’étonner des dérives et accidents de l’histoire ? Ces dernières années de « faux vétérans » sont apparus dans le paysage. Le plus connu s’appelait Howard Manoian. Ce soldat US établi aux environs de Sainte-Mère-Eglise était devenu la mascotte du bourg racontant à tout va ses exploits du 6 juin, notamment sa descente en nocturne aux abords du cimetière. Il paradait en ville au volant de sa grosse limousine américaine paré de ses sweat-shirts et casquettes aux couleurs de la 82ème Airborne. Les autorités françaises lui offrirent la légion d’honneur.
 

Or le caporal Manoian avait tout inventé.  Le pot-aux-roses fut dévoilé par un historien amateur particulièrement actif sur son site Airborneinnormandy. Howard Manoian appartenait en réalité à la 33ème Chemical company arrivée en France non le 6 juin mais deux jours plus tard.

Il faut réfléchir en terme de groupalité ; qu’est-ce qui fait que nous avons besoin d’héroïser ?
Jacqueline Maillard, psychologue


Sous sa rubrique Liar (menteurs) le même site pointa deux autres vétérans de la bataille de Normandie ayant triché avec leurs faits d’armes : Gene Cook et Georges Klein. Comment les considérer ces hommes, comment les appeler ? Des imposteurs, des mythomanes ?
 

La psychologue ornaise Jacqueline Maillard refuse de recourir à la psychopathologie et de juger des cas individuels. Elle y voit bien au contraire un phénomène collectif, « il faut réfléchir en terme de groupalité ; qu’est-ce qui fait que nous avons besoin d’héroïser ? » Elle se montre particulièrement sensible à l’histoire d’Howard Manoian, cet homme déraciné dans son jeune âge, ayant comme d’autres traversé les horreurs de la guerre et ne trouvant pas les mots pour raconter l’indicible vérité. Les témoins disparaissaient (John Steele est mort dès la fin des années soixante), les « vrais acteurs » du 6 juin, les premiers à recueillir tous les honneurs se faisaient rares, il y avait des places à prendre, des vides à combler comme eux comme pour nous, ils s’y sont glissés.

Ils ont tous disparu désormais, "c’étaient de vieux messieurs" ironise Jean Quellien, peu soucieux qu’ils aient entaché la grande histoire. Mais l’historiographe s’interroge sur les nécessaires figures d’attachement.  Il cite notamment l’anecdote du capitaine Miller dont de nombreux visiteurs du cimetière américain de Colleville-sur-mer cherchent la tombe désespérément. Miller est une pure invention de cinéma issue du film Il faut sauver le soldat Ryan dont Tom Hanks fut le héros, ces héros dont nous avons tant besoin. Au risque de nous tromper parfois.

 

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