DOCUMENTAIRE. “Une vie nous sépare” : un lycéen sur les traces de la seule rescapée rouennaise du camp d’Auschwitz

Publié le Mis à jour le
Écrit par Marie du Mesnil-Adelée et Melinda Lellouche

"Comment fait-on pour ne pas oublier, sans émotion ?" : Baptiste Antignani a 17 ans lorsqu’il découvre Auschwitz lors d’un voyage scolaire. Là-bas, à sa grande surprise, il ne ressent rien. Alors il part à la rencontre de Denise Holstein, survivante de ce camp de la mort, scolarisée dans le même lycée rouennais que lui avant d'être déportée. Une rencontre bouleversante, pleine d’émotion, et inoubliable.

Avant de partir, j’imaginais pleurer. Seulement, une fois sur place, rien. Aucune émotion sincère. A vrai dire, je me forçais même à être ému. (…) Pourquoi je n’ai rien ressenti ? Seulement un immense vide. Comment fait-on pour ne pas oublier, sans émotion ? C’est quoi le devoir de mémoire ?

Extrait d’ "Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

Attention, pépite. Du genre à vous suivre longtemps après avoir éteint votre écran…

En février 2018, Baptiste Antignani a 17 ans. Il visite avec sa classe de terminale du lycée Pierre Corneille de Rouen le camp d’Auschwitz. Là où les Nazis ont exterminé plus d’un million de Juifs de 1940 à 1945.

Et là, il ne ressent pas ce qu’il s’attendait à ressentir. C’est le début d’un grand questionnement, puis d’une aventure humaine qui va bouleverser sa vie.

Cette question de l’injonction à l’émotion est assez universelle. Et comme le dit si bien l’historienne Annette Wieviorka dans le documentaire, il y a toute une gamme d’émotions… c’est très compliqué de savoir ce que l’on ressent et ce que l’on ne ressent pas. La curiosité est déjà une émotion. Et si l’émotion est nécessaire, c’est parce qu’elle permet de rentrer dans une connaissance.

Baptiste Antignani, auteur et co-réalisateur d' "Une vie nous sépare"

Par curiosité, le jeune homme va partir à la rencontre de Denise Holstein, 92 ans à l’époque et seule rescapée rouennaise des camps d’Auschwitz. Ils sont allés dans le même collège, dans le même lycée… Mais au même âge, elle était là-bas.

« J’ai proposé à Denise de m’aider à la comprendre. Elle a accepté. Ce film raconte l’histoire d’amitié qui s’est construite entre nous, et ma progression sur le sentier de ce travail de mémoire. » Baptiste Antignani, auteur et co-réalisateur

« Quelque chose de bien » 

Le réalisateur retrouve Denise Holstein à Antibes, où elle vit désormais. Ils ont 75 ans d’écart et ils vont devenir amis.

EXTRAIT du documentaire "Une vie nous sépare" :

« Denise Holstein : Je planque tout dans le placard, non pas pour oublier mais pour pas voir ça tout le temps. Cette lettre de mon père… c’est merveilleux de voir à quel point il aimait sa « petite cocotte »… c’est bon pour moi mais c’est très, très dur.

Je n’avais plus de tendresse à donner. Mais j’ai quand même évolué maintenant. Il y a eu quelque chose dans notre conversation qu’il fallait avoir. C’est certainement le positif du film pour moi. Il y en a d’autres mais ça c’est énorme.

Baptiste Antignani : Pour moi aussi.

Denise : C’est gentil.

Baptiste : On a tous l’impression d’avoir fait quelque-chose…

Tous les deux, en même temps : … d’important (Denise). … de bien (Baptiste).

durée de la vidéo : 01min 22
Extrait "Une vie nous sépare" : quelque chose de bien ©"Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

Denise : Alors si je compte dans ta vie, pour moi c’est magnifique. J’espère que quand vous allez reprendre le train pour Rouen, ce ne sera pas la dernière fois qu’on se rencontre.

Baptiste : Mais non !

Denise : Ca me manquerait beaucoup. »

Aujourd’hui, on ne s’appelle plus à la même fréquence que pour le film mais on s’appelle quand même plusieurs fois par an. Pour les moments importants : son anniversaire, la nouvelle année… Je ne pensais pas que ce film allait transformer à ce point-là ma vie. Je me suis embarqué dans cette aventure du documentaire, j’ai choisi de ne pas poursuivre mes études et de continuer dans cette voie… Je prépare actuellement une nouvelle série documentaire, toujours avec la même équipe.

Baptiste Antignani

« Comment fait-on pour ne pas oublier sans émotion ? »

« Denise a eu plusieurs vies en une. Après des années de silence, elle a commencé à témoigner dans les années 90. Elle a complètement changé de vie, elle allait de région en région pour raconter son histoire. Elle avait enregistré son témoignage sur une cassette et la confiait à qui voulait. », nous explique Baptiste par téléphone.

Aujourd’hui, Denise ne peut plus se déplacer pour raconter son histoire.

Ce documentaire pose la question essentielle de la transmission de cette histoire aux générations futures, alors que les témoins disparaissent.

EXTRAIT du documentaire "Une vie nous sépare" :

Annette Wieviorka, historienne spécialiste de la Shoah : « On leur a assigné la tâche d’être les porteurs de mémoire, les porteurs d’histoire. On n’a jamais demandé aux Poilus d’être les porteurs de mémoire ou les porteurs d’histoire ! Donc à partir du moment où on leur a assigné ce rôle, où les enseignants se sont beaucoup appuyé sur les témoins quand ils faisaient leurs cours, il est certain que la disparition des témoins pose un problème. Puisque c’est eux qui ont été pendant peut-être deux décennies le vecteur principal de cette mémoire. »

durée de la vidéo : 01min 08
Extrait "Une vie nous sépare" : la disparition des témoins ©"Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

D’où l’importance selon elle de conserver les lieux, traces tangibles d’un souvenir qui s’efface.

Vous ne pouvez pas être à la place de Denise et ressentir ce qu’elle a ressenti quand elle était déportée internée, c’est évident. Mais c’est quelque chose qui est valable pour toutes les situations : on ne peut jamais être à la place de quelqu’un et souffrir de la même souffrance que quelqu’un. Mais c’est pas nul de voir toutes les voies ferrées qui mènent partout. C’est pas nul de voir que la terre quand c’est humide rend encore des ossements tellement il y a eu de morts, de voir des champignons qui sont marbrés à cause des cendres… peut-être qu’il faut regarder les lieux autrement qu’un charter qui part tôt le matin de Rouen et rentre le soir.

Annette Wieviorka, historienne spécialiste de la Shoah

"Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

durée de la vidéo : 01min 27
Extrait "Une vie nous sépare" : regarder les lieux ©"Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

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« Etre un militant »

Notre génération de fils et filles de déportés, elle a fait juger les criminels nazis qui ont déporté les Juifs de France. Nous avons fait juger les complices français de ces criminels nazis allemands. Nous avons écrit les ouvrages de référence qui expliquent ce qu’il s’est passé. Nous avons posé des plaques partout. Nous avons identifié tous les déportés. Et puis c’est à vous de le faire fructifier. Aller à Auschwitz ou lire des témoignages ou écouter le témoignage de gens comme Denise Holstein doit vous inciter à être un militant. Voilà. Tout simplement.

Serge Klarsfeld, historien spécialiste de la Shoah et président des fils et filles de déportés juifs de France

Extrait d' "Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

durée de la vidéo : 54sec
Extrait "Une vie nous sépare" : être militant ©"Une vie nous sépare" de Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

Mission réussie. Indiscutablement.

En février 2020, Baptiste Antignani a sorti un livre aux éditions Fayard qui, comme le documentaire, nous raconte le récit de cette rencontre touchante : "Son regard malicieux, celui d’une camarade toujours prête à rire. Ses cartouches de cigarettes entassées dans un placard près des photos de famille. Ses trous de mémoire de vieille dame, sa difficulté à comprendre la souffrance des autres, pensant qu’elle n’égalera jamais la sienne. Sa manière de parler de “maman et papa” comme une adolescente qui a encore besoin d’eux pour grandir. Son inquiétude récurrente face à ma situation scolaire. Sa vision bien à elle de la politique, sa peur des rassemblements, de la colère, de la foule. Ses anecdotes heureuses dans des moments de grande tristesse. Son sourire qui efface ses larmes. Ce sont tous ces petits détails que je retiendrai de Denise, non pas l’image d’une survivante des camps de la mort, mais celle d’une femme à la poursuite du bonheur comme chimère."

"UNE VIE NOUS SEPARE"

Un documentaire écrit par Baptiste Antignani, co-réalisé par Baptiste Antignani et Raphaëlle Gosse-Gardet

Une coproduction Federation Entertainment et France Télévisions

Avec la participation de CANAL+ Family

Avec le soutien du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée

De la Région Ile-de-France et de la Région Normandie

Diffusion jeudi 21 avril à 23h sur France 3 Normandie à l’occasion de la journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation.

Il sera rediffusé le lundi 9 mai à 9h50.

Et en replay ici dès le 22 avril.