Charente-Maritime : une quinzaine de personnes suivie par la cellule de déradicalisation

Publié le Mis à jour le
Écrit par Hugo Lemonier

Ils se battent pour éviter que des jeunes vulnérables tombent dans les bras de Daech. Une cellule de déradicalisation a été créée dans chaque département depuis 2015. En Charente-Maritime, une quinzaine de jeunes est prise en charge.

Les « cas » sont toujours esquissés de façon abstraite, sans détail. Impossible de recueillir des informations sur les personnes prises en charge par la cellule de déradicalisation, créée sous l’autorité du préfet de Charente-Maritime en 2015. Il faudra se contenter d’un chiffre : une quinzaine de jeunes, la plupart mineurs, est suivie par les équipes réunies autour de la directrice de cabinet de la préfet, Véronique Isart. "Le maintien de la confidentialité est notre unique chance d’agir", déclare sans ambages l’ex-juge des enfants.



"Notre cellule a vocation de suivre et soutenir les familles confrontées à la dérive de leur enfant", poursuit-elle. "Notre objectif est d’aider ces jeunes à rebondir et à se réinsérer dans la société".



Les dossiers de ces jeunes radicalisés arrivent sur son bureau de deux façons : soit grâce au numéro vert mis en place au niveau national (0800 005 696), soit par l’intermédiaire d’institutions comme l’éducation nationale, les services sociaux ou le renseignement territorial. La majeure partie des signalements provient de familles totalement dépassées.



Chaque profil est ensuite étudié par une équipe pluridisciplinaire. Autour de la table, un psychologue, des représentants de l’académie, du CFA, de la police, de la gendarmerie, du renseignement territorial, du conseil départemental, de la mairie de La Rochelle et du CCMM, l’association choisie pour le suivi des familles.



Contrairement à son prédécesseur qui recevait personnellement les familles, Véronique Isart ne voit jamais les personnes suivies par la cellule. "C’est l’intérêt d’être entourée par des spécialistes : je ne suis ni psychologue, ni experte de l’embrigadement".



L’Etat avance à tâtons

Si le cas est jugé sérieux, il est alors pris en charge par l’équipe du Centre contre les manipulations mentales (CCMM). Pourtant, rien ne prédisposait cette association à prendre sous son aile des jeunes tentés par un départ en Syrie. Spécialiste des sectes et de l’emprise mentale, cette association s’est lancée il y a tout juste un an dans la déradicalisation.



La concurrence pour remporter l’appel à projet émis par la préfecture n’a pas été rude : le CCMM était le seul organisme à se porter candidat. "C’est une problématique nouvelle : on n’a pas 50 000 spécialistes sur notre territoire", reconnaît Véronique Isart.



Depuis, les membres de l’association ont reçu une formation : 13 heures de cours magistraux dans les locaux du Centre interministériel pour la prévention de la délinquance (CIPD). Deux jours pour se familiariser avec l’un des enjeux cruciaux de ces dix dernières années, voilà qui paraît peu.



Marqué par la dérive djihadiste de milliers de jeunes, l’Etat français a voulu trouver à la hâte une façon d’endiguer cette radicalisation de masse. En tout, 12 200 agents de la fonction publique territoriale, associatifs, etc. ont été sensibilisés à cette question en deux ans : "Ces formations n’ont pas vocation à former des spécialistes de la déradicalisation", commente Véronique Isart. "L’idée est de réduire les mailles du filet. Il s’agit de donner des clés de compréhension aux acteurs locaux, qui pourront par la suite nous aider à détecter les jeunes radicalisés".



La haute-fonctionnaire elle-même n’est pas ce que l’on pourrait appeler une spécialiste. Tandis que nous discutons de la difficulté de repérer les radicaux qui savent cacher leurs intentions, Véronique Isart butte sur un concept pourtant central dans le djihadisme : la "Taqiya", l’art de la dissimulation emprunté par les mouvements terroristes pour éviter d’être repérés par les services de renseignements. Ses yeux parcourent furtivement ses feuilles posées sur la table : "La Ta… ?".



L’entrée dans l’islamisme radical : une dérive sectaire

La Charente-Maritime est le département du Poitou-Charentes qui compte le plus de radicaux signalés. Les derniers chiffres départements par départements ne datent malheureusement pas d’hier : en juin 2015, l’Unité de coordination de la lutte anti-terroriste dénombrait 46 signalements en Charente-Maritime, contre 24 en Charente, 7 dans la Vienne et 4 dans les Deux-Sèvres. En janvier 2016, 8250 personnes étaient signalées comme radicalisées sur l'ensemble du territoire contre environ 4000 l’année passée, d’après Le Figaro s’appuyant sur un bilan officiel.



En octobre 2014, l’Etat lance un appel d’offre pour sensibiliser les acteurs locaux à la radicalisation. Une seule association y répond : le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) de l’anthropologue médiatique, Dounia Bouzar. Avec la Mivilude, elle met sur pied une théorie : la radicalisation s’apparente à une dérive sectaire.



"Les jeunes qui nous arrivent ont vécu dans un environnement instable", confirme la représentante du CCMM, qui préfère préserver son anonymat. "L’islamisme radical leur donne un cadre, une raison d’exister".



"Nous ne traitons que des victimes"

Pour apprécier le degré d’embrigadement de la personne, le CCMM applique une grille de lecture mise en place par l’Unité de coordination de la lutte anti-terroriste : "une jeune fille avec un profil inquiétant va par exemple afficher sa conversion à l’islam, changer d’habitudes vestimentaires, rompre les liens avec ses anciens amis et rêver de se marier à un combattant", explique Véronique Isart.



"Parfois, il est très compliqué pour nous d’agir. Il arrive que les parents adhèrent plus ou moins à la dérive de leurs enfants", regrette la haute-fonctionnaire. "Pire, nous ne sommes pas des juges, donc nous ne pouvons pas imposer un suivi à une personne majeure".



Pas de profil-type, ni de solution miracle. "Nous essayons de faire du sur-mesure", insiste-elle. Le CCMM s’apprête même à recruter un psychiatre pour traiter les pathologies les plus graves.



"Nous ne suivons que des victimes", martèle la représente de l’association, "les apprentis terroristes ne sont pas de notre ressort : c’est celui de la justice". La radicalisation est perçue comme le symptôme d’un mal-être profond.  "Et, en même temps, ils peuvent présenter un danger pour la société. On ne peut jamais exclure cette idée", nuance Véronique Isart.



La directrice de cabinet refuse de dire si certains de ces jeunes sont fichés S. Mais, "ils font partie de ces gens auxquels prêtent attention les services de renseignement", lâche-t-elle du bout des lèvres.



S'il est encore trop tôt pour observer des résultats concrets, Véronique Isart veut croire aux bienfaits de cette approche inédite : "il arrive que certains replongent, mais cela n’est jamais définitif".
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