A La Rochelle, La Sirène mixe pop culture et littérature

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Écrit par Yann Salaün

Le romancier Alain Damasio ou le dramaturge Laurent Laffargue ne sont pas des habitués des salles de concert. Mais, cette semaine, à La Rochelle, ils seront sur scène avec les Limiñanas ou encore Bertrand Belin. Preface, c'est cinq rendez-vous improbables où musique et littérature proposent des créations originales.

Quand on a monté "Don Giovanni" à l'opéra de Bordeaux, "Le songe d'une nuit d'été" à Bobigny ou Brecht sur la grande scène de La Coursive à La Rochelle, on pourrait prétendre à un certain confort de création. Mais voilà, Laurent Laffargue, le confort (comme les autoroutes), il s'en méfie. 

Le Lot-et-Garonnais est plutôt du genre à se donner de nouveaux défis (et préférer les chemins de traverse). Confiné comme nous tous, entre deux peintures, dans son chez lui, il a donc imaginé et écrit l'histoire de Sophie alias Aliwoman. La jeune fille, orpheline de son père, mal-aimée par sa mère et, surtout, abusée par son beau-père va finir par le tuer d'un coup de lampe de chevet et prendre la fuite. Ah oui, on allait oublier qu'elle fait de la boxe et que son idole, c'est Mohamed Ali. 

Aliwoman, c'est donc l'histoire d'une quête personnelle, un road movie en forme de soliloque mis en musique par le guitariste Hervé Rigaud. Sur le petit plateau du Club de La Sirène, il y aura donc un musicien, lui, et une actrice, Déborah Joslin. Et puis c'est tout. Enfin presque. Surprenant quand on connait le parcours de Laffargue depuis trente ans. 

"Je voulais particulièrement faire un spectacle qui pouvait se jouer dans des SMAC (salles de musiques actuelles, ndlr) avec l’idée de toucher un nouveau public, un public qui n’aurait pas l’idée d’aller au théâtre", explique-t-il, "je ne suis pas habitué à des espaces aussi petits, mais ça n’empêche pas le voyage. Même si j’appréhende un peu ce face à face avec le public, mais c’est l’enjeu. Là, je ne suis pas du tout dans mes clous". 

Pour l'occasion donc, Mozart, Bizet et Rossini ont fait un peu de place à la guitare électrique de Hervé Rigaud et aux inspirations rock de Laffargue. " Je lui disais que j’aimerais bien quelque chose qui ait la couleur de Nick Cave, à un autre moment, c’était du PJ Harvey, du Lou Reed ou des choses plus symphoniques comme Max Richter et il en a fait une musique qui est un mélange de pop, de rock et d’électro", nous dit le metteur en scène, "avant les répétitions, je n’ai pas du tout retravaillé mon texte. J’ai fait l’exercice de le redécouvrir pendant la création. J’ai passé mon temps à couper ! On écrit trop ! J’en avais fait deux heures et demie ! Ça donne donc un objet singulier dont je ne connais pas encore la terminaison, vu qu’il me manque le dernier acteur qui est le spectateur. Mercredi soir, j’aurai d’autres choses à vous dire".  

Cet expérience musico-littéraire, c'est exactement ce que David Fourrier avait en tête en imaginant Préface, cet improbable rendez-vous entre écriture et pop culture. Il se trouve que le directeur de La Sirène avait déjà envisagé de programmer Gaël Faye, chanteur mais aussi auteur de "Petit Pays", prix Goncourt des lycéens en 2016. Il pensait aussi depuis longtemps inviter Alain Damasio, l'écrivain de science-fiction qui, avec sa dernière brique dystopique "Les Furtifs" proposait en téléchargement libre le fruit de sa collaboration expérimentale avec Yan Péchin, guitariste (entre autres) de Bashung.

Et puis pourquoi pas Bertrand Belin qui, entre deux disques, vient de publier "Vrac" chez POL ou Florent Marchet, "Le monde du vivant" chez Stock. Bref, il y avait de la matière. " Il y a de plus en plus de musiciens qui ont une vie littéraire et il y a de plus en plus de formes hybrides comme celles proposées par Laurent Laffargue qui a toujours mis de la musique live sur ses plateaux et qui vient cogner à notre porte", explique David Fourrier, "alors, il faut être modeste, ça a déjà été fait par ailleurs, mais il y a un terreau à cultiver ici à La Rochelle".  

"Ça nous permet aussi de multiplier les collaborations avec d’autres structures de la ville comme l’université où Damasio va rencontrer des étudiants, de travailler avec des librairies comme « Les Rebelles Ordinaires », de monter des spectacles avec des auteurs en résidence de création avec le Centre Intermondes et La Maison des Ecritures comme Benjémy qui mixera aussi dans le bar « La Fabuleuse Cantine » ce week-end après son concert chez nous", poursuit le programmateur, "on a senti une vraie dynamique autour du projet".  

On aurait effectivement également pu vous parler d’Ahmed Benjemy. beatmaker et dj tunisien, qui, à partir de ses recherches universitaires sur le sulfureux Antonin Artaud, a imaginé un concert électro à partir des textes de l'auteur de "L'ombilic des limbes". Préface, c'est aussi l'occasion de découvrir le travail du collectif Stimbre qui propose une immersion sonore et poétique dans différentes friches industrielles de Nouvelle-Aquitaine. On aurait pu, c'est sûr, écrire ici un roman. Mais le mieux, c'est encore d'aller à La Sirène pour voir tout ça en live.