Coronavirus : les éleveurs envisagent une grève de la viande

La consommation de viande est repartie à la hausse et pourtant le prix de vente des bêtes pour les agriculteurs diminue. Dans une rare unanimité, presque tous les syndicats appellent leurs membres à ne plus envoyer leurs bêtes à l'abattoir.

 

La très grande majorité des syndicats agricoles appellent les éleveurs à faire une grève de la viande
La très grande majorité des syndicats agricoles appellent les éleveurs à faire une grève de la viande © Viriginie Chigot-Mayet
"Gardons nos animaux à la ferme", c'est le mot d'ordre adopté par la FNSEA, les Jeunes agriculteurs, la Fédération nationale bovine (FNB) et la confédération paysanne. Il n'y a presque que la coordination rurale qui manque à cet appel, même si le constat est aussi partagé par ce syndicat. Une telle unanimité est plutôt rare. Elle témoigne d'une grande inquiétude. Car en pleine période de crise, malgré les appels à manger français, l'élevage se porte très mal.

Appeler à faire la grève de la viande, c'est un peu le dernier recours qui reste pour faire réagir,

confirme Christian Arvis, président de la section bovine FDSEA 23. Le principe de cet appel est de retarder au maximum l'envoi des animaux à l'abattoir et ainsi de créer un manque qui fera remonter le prix.

Une hausse de la consommation mais pas des prix


Le constat à l'heure actuelle, c'est qu'après deux semaines de baisse au début du confinement (pendant lesquelles les Français ont mangé tout leur stock de pâtes et de riz), la consommation de viande est repartie pour atteindre un niveau assez élevé. Cette hausse de la consommation devrait faire augmenter les prix. Mais ce n'est pas du tout ce qui se produit chez les éleveurs. Bien au contraire.

Avant la crise on vendait 3,80 € le kilo, on est à 3,60 à l'heure actuelle et ça continue de baisser alors que notre coût de production tourne autour de 4,30 € le kilo,

constate amèrement Christian Arvis.

La cause est toujours la même. C'est le déséquilibre fondamental du rapport de force entre les éleveurs, les industriels de la viande et les centrales d'achat des grandes et moyennes surfaces. Il transparait d'autant plus en temps de crise.
"En France, il n'y a que quatre centrales d'achat et Bigard contrôle 60% de l'abattage", explique le député de la Creuse Jean-Baptiste Moreau. Porteur de la loi Egalim et des Etats généraux de l'alimentation qui devaient régler cette situation et permettre aux éleveurs de vendre à un prix rémunérateur, c'est-à-dire plus élevé que les coûts de production, il ne décolère pas de cette situation et poste régulièrement sur son compte Facebook de longs plaidoyers pour dénoncer les déséquilibres de la filière.

Des incitations sans résultat


Le groupe Bigard est donc tout puissant et fait la pluie et le beau temps sur les prix. Et les supermarchés qui sont devenus le principal moyen de s'approvisionner ne joueraient pas le jeu. Pourtant, des appels viennent du plus haut sommet de l'Etat pour saluer le travail des paysans et inciter les Français à consommer leurs produits, tout en exhortant les grandes surfaces à une attitude plus morale.

Un appel pas du tout respecté il y a quelques semaines pour les agneaux de Pâques.
"Les grandes surfaces avaient le choix entre un Agneau de Nouvelle-Zélande en stock à 8 euros le kilo dans les congélateurs, de l'agneau espagnol à 10 euros et le baronnet du Limousin à 15 euros. Et bien ils ont choisi celui de Nouvelle-Zélande. Pour la viande bovine, c'est pareil, ils vendent essentiellement de la vache laitière reformée", confie, désabusé, Frédéric Lascaud porte-parole de la confédération paysanne en Nouvelle-Aquitaine et éleveur ovin-bovin à Magnac-Bourg en Haute-Vienne.

Les Français achètent essentiellement des steaks hachés et les bas morceaux peu rémunérateurs pour nous.

"Le label rouge, le bio qui coûtent plus cher aux grandes surfaces a disparu des rayons. Aujourd'hui, il faudrait augmenter de quelques centimes le prix de la viande haché pour qu'on s'en sorte. Mais les grandes surfaces ne veulent pas. Elles continuent la guerre des prix", affirme Christian Arvis.

Constat partagé par le député Moreau qui explique :
"Habituellement, les rayons viande à prix cassé sont les rayons d'appel des supermarchés qui attirent le consommateur et ils dégagent leur marge sur les produits d'hygiène, d'entretien etc… Avec le confinement ces produits ne se vendent pas, du coup ils se rattrapent sur le rayon viande en serrant le kiki aux producteurs pour obtenir le prix le plus bas et ils continuent à se tirer la bourre sur les prix avec les concurrents. C'est pour ça que les prix au départ de la ferme sont bas".

La loi Egalim et les perspectives

Pour que la loi Egalim fonctionne, il faudrait que les agriculteurs parviennent à s'entendre et à se grouper.
La loi prévoyait que des contractualisations soient mises en place entre des organisations de producteurs ou des associations d'organisations de producteurs assez nombreux et assez forts pour avoir une relation équilibrée avec Bigard et les grandes surfaces et vendre à un prix rémunérateur. Au lieu d'avoir 50 interlocuteurs différents, Bigard en aurait eu trois. S'il n'acceptait pas les conditions d'un groupe il se couperait d'un tiers de l'approvisionnement. Ces organisations n'ont cependant jamais vu le jour.  

Avec la crise un changement de doctrine ?
Lueur d'espoir, le changement des mentalités pourrait faire bouger les choses.
"On a une fenêtre de tir", entrevoit le député jean-Baptiste Moreau. "Il faut qu'on arrête d'être dans l'incantation tant en France qu'en Europe. La crise et l'impératif de l'autonomie alimentaire font réfléchir. Il faut que les pouvoir publics passent à l'action avec une incitation économique. Sans faire de l'économie administrée, il faut quand même agir. C'est ce que je m'acharne à dire en visioconférence avec le ministre de l'agriculture et dans mes notes adressées au Président".

L'idée serait de financer une forme d'organisation des producteurs qui s'engagerait à prendre en compte les coûts de production et à aller vers la contractualisation.
"Une solution serait de définir une grille de prix pour tous les produits agricoles et alimentaires, correspondant à leur coût de production. Si le prix de marché d'un produit est inférieur à son prix de revient, la puissance publique pourrait intervenir directement auprès de l'agriculteur pour compléter son revenu" ajoute encore l'élu.
Est-ce que le consensus des syndicats est un bon signe ? L'avenir le dira.

Cette grève restera malgré tout une initiative symbolique car très compliquée à mettre en œuvre vu l'état des trésoreries.

C'est sûr que c'est symbolique mais si ça continue comme ça, à la fin de la crise on ne sera plus là,

constate Frédéric Lascaud. "C'est d'autant plus vrai en Limousin et particulièrement en Creuse où l'on vient de vivre deux années de sécheresse qui ont laissé des élevages exsangues". "C'est une très bonne idée sur le papier mais quand je l'ai proposé on me répond : Christian, on aimerait bien mais on a des factures à régler à la fin du mois. Et la vente d'une bête est indispensable pour les payer. Garder les bêtes c'est aussi un coût supplémentaire. Mais malgré tout c'est aussi le moyen de discuter avec les éleveurs et de leur demander de réfléchir et d'essayer de résister en ne bradant pas leurs animaux", avoue Christian Arvis.





 
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