Coronavirus : les librairies sont fermées et restent fermes 

Comme tous les commerces non essentiels, les libraires sont fermés partout en France depuis le 14 mars 2020 dans le cadre du confinement lié à a crise du Covid-19. / © Delphine Goldsztejn / MAXPPP
Comme tous les commerces non essentiels, les libraires sont fermés partout en France depuis le 14 mars 2020 dans le cadre du confinement lié à a crise du Covid-19. / © Delphine Goldsztejn / MAXPPP

Confinées depuis bientôt 10 jours, les librairies dans leur grande majorité ont stoppé toute activité. Ni vente directe, ni livraison. Elles voudraient que les grandes plateformes internet, fassent de même. Il en va de leur survie.

Par Jean-François Géa (avec Christophe Roux)

Un fauteuil confortable, un thé chaud et un bon livre. Les ingrédients du parfait petit guide de survie en milieu confiné. Encore faut il avoir le livre.
Depuis samedi 14 mars, et les déclarations du Premier Ministre Edouard Philippe, les librairies sont fermées. Impossible d’aller flâner dans les rayons, parcourir les quatrièmes de couverture, déchiffrer les annotations laissées par les libraires.
 

La librairie en hibernation 

Ce matin, Baptiste et Caroline sont bien seuls dans leur boutique face aux halles de Bergerac.

On est venu avec ma compagne et associée, explique Baptiste Gros, pour mettre la librairie en hibernation. Ranger, trier, pour être prêt lorsqu’on aura le Top pour rouvrir.

En attendant, la boutique est en sommeil. Pas de vente en magasin. Pas de vente par correspondance, non plus. Rien.

Depuis un mois et demi, nous avions lancé un service de livraison à vélo pour nos lecteurs bergeracois, précise Baptiste. Depuis l’annonce du confinement, nous avons tout arrêté pour ne pas mettre en danger les livreurs et nos clients. On ferme pour limiter les flux de population et les risques de contamination. On ne va pas en rajouter avec des livraisons à domicile.


La plupart des libraires sur la même ligne. 
 

Mollat, rue Sainte Catherine à Bordeaux, la plus grande librairie indépendante de France, annonce sur son site internet qu’elle n’accueille plus ses clients, ne prend plus les commandes et n’assure plus les livraisons.
 

Une hérésie sanitaire

L’association des librairies indépendantes de Nouvelle-Aquitaine, qui fédère près de 150 librairies du Pays Basque au département des Deux-Sèvres, a, elle aussi décidé de suspendre son site de réservation en ligne. 

         Pour ne pas mettre la vie des gens en danger, car la vente par correspondance implique des livreurs, des facteurs… " rappelle Corinne   Caupène, membre du conseil d’administration de cette association. 

 

Il faut rester confiné. Point barre !


Le Syndicat de la Librairie Française enfonce le clou et dénonce dans un communiqué « l’hérésie sanitaire que représente la poursuite des livraisons et des ventes sur les plateformes internet et dans la grande distribution ».

Un déficit de 20 000€ à 30 000€

Il faut tenir le coup et en supporter le coût. La librairie de Corinne  est une boutique de bord de mer. Installée à Soulac-sur-Mer en Gironde depuis 10 ans, Corinne Caupène assure l’essentiel de son chiffre d’affaire en été avec l’arrivée des vacanciers :

On ne va pas se mentir, je suis a découvert tout l’hiver, et je me remplume à partir du mois d’avril.

Les ventes de printemps sont déjà compromises. Corinne Caupène craint d’afficher un déficit de 20 000 à 30 000 € à l’issue du confinement.

Les banques nous soutiennent, et les grosses maisons d’édition ont accepté de repousser les échéances. Les factures de mars ont été reportées au mois de juin.

Mais la note risque d’être salée à l’approche de l’été. Et certaines boutiques pourraient ne pas s’en remettre.

Un bien de première nécessité

Malgré cette pression économique, la grande majorité des libraires refuse d’envisager une réouverture. Le Ministre de l’économique Bruno Lemaire a émis l’idée de permettre, sous condition, la réouverture des librairies au motif que le livre peut être considéré comme un bien de première nécessité. Mais cette suggestion ne soulève pas un grand enthousiasme du côté des libraires. Loin de là. 

L’association des Librairies Initiales qui fédère une cinquantaine de librairies indépendantes en France et en Belgique a réagi sèchement dans un communiqué 

« Nous pensons bien sûr que les librairies sont des lieux essentiels pour la culture, le partage et le vivre-ensemble, mais nous ne sommes pas dupes : l'enjeu, aujourd'hui, c'est bien de demander à Amazon, FNAC et aux hypermarchés de se cantonner aux ventes de produits alimentaires ; il serait pour le moins scandaleux que le géant américain de la fraude fiscale, qui fait tout pour échapper à l'impôt et "évite" ainsi de contribuer à la solidarité nationale, profite de cette crise pour gonfler ses gains ».


Membre du conseil d’administration des Librairies initiales, Baptiste Gros va plus loin :

« On aimerait que tout le monde ait des livres, mais faire entrer des clients un par un dans ma boutique, ça ne m’intéresse pas. »
A Bergerac, précise-t-il «La Colline aux livres , fonctionne avec 300 à 400 clients de passage chaque jour. Là je suis devant la vitrine, et pendant qu’on se parle au téléphone, je ne vois personne passer devant la boutique. Ouvrir à perte, pour vendre 2 à 3 livres par jour, ce n’est pas intéressant économiquement ».

Chômage partiel

A Bergerac, les deux patrons de la Colline aux livres ont dû se résoudre à mettre les trois salariés en chômage partiel. Idem à Soulac, où le seul employé de la Librairie de Corinne est lui aussi au chômage. Mais l’inquiétude réside plutôt dans l’avenir. Après cette période de confinement. 
Combien de librairies vont rester sur le carreau ? Comment honnorer les factures ? Quelle sera l’attitude de la clientèle ? Retour massif ou timide ? 

Baptiste Gros s’interroge notamment sur la gestion des nouveautés. Les éditeurs ont aujourd’hui tout arrêté.

Mais que se passera-t-il à l’issue du confinement ? Est-ce que nous allons rouvrir avec 250 cartons de nouveautés en attente et impossible à assumer ?


Pour l’heure, les librairies « profitent » autrement de cette période inhabituelle. A Soulac-sur-Mer Corinne Caupène avoue

« j’ai honte. Ça fait 10 ans que j’ai ma librairie, mais c’est la première fois que je passe autant de temps chez moi. Je fais mon bilan comptable, j’écoute la radio, je lis des livres en retard ».


A Bergerac, Baptiste et Caroline essaient de faire vivre leur « Colline aux livres » autrement. Au moment de fermer samedi 14 mars, ils ont déposé sur le pas de leur porte, 4 cartons emplis de livres gratuits, des exemplaires destinés à la presse par exemple et qui n’ont pas vocation à être vendus.  Ils ont tous trouvé preneur. 
Depuis quelques jours, ils proposent aussi sur la page Facebook de leur boutique "Lecture de confinement". Deux rendez-vous quotidiens en direct à 11h et 18h pour garder le lien avec leurs clients et avec la lecture. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir des ouvrages, de se donner des idées de lecture ou d’achat pour l’après… 

En attendant, les lecteurs les plus impatients peuvent toujours s’offrir des livres numériques. Les librairies de quartier en proposent souvent. 
Et, les accros au papier peuvent toujours se plonger dans leur bibliothèque. Les lecteurs ont toujours des livres chez eux, et rien n’interdit de les relire.

Des idées de lecture  avec Libraire à l’air libre l’émission de NoA : 

 
Playlist de "Libraires à l'air libre"

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