Territoires ruraux : pour les jeunes femmes, le passage à l'âge adulte est lié au territoire

Publié le
Écrit par Lauryane ARZEL

Dans les territoires ruraux, comme en Corrèze, les jeunes femmes sont incitées à rester sur leur territoire, près de leurs familles. Une trajectoire qui correspond à la mise en oeuvre de compétences dites "féminines". Perrine Agnoux, doctorante à l'Université de Bourgogne, a travaillé sur le passage à la vie adulte de jeunes femmes corréziennes. Nous lui avons posé quatre questions.

Comment en êtes-vous venue à travailler sur ce thème ?

Je suis moi-même fille d'enseignants, on m'a tout de suite mis dans la tête que j'allais devoir partir, et que je ne pourrai pas revenir car je ne trouverai pas d'emploi pour mes qualifications. J'ai aussi lu les travaux de Benoît Coquard et de mon directeur de thèse, Nicolas Renahy. Mais les jeunes femmes n'étaient pas souvent sujets de travaux de recherche. Je suis revenue en Corrèze et j'ai trouvé intéressant de voir ce qu'étaient devenues celles qui étaient restées. J'ai enquêté pendant deux ans sur 54 femmes âgées de 18 à 25 ans, diplômées d'un baccalauréat professionnel sanitaire et social.

Le secteur sanitaire et social leur est d'ailleurs présenté comme un vivier d'emplois. Pourquoi sont-elles orientées vers ce domaine professionnel, et de façon précoce ?

Dans les zones rurales, les classes populaires, et donc les emplois qui leur sont destinés, précaires et flexibles, sont surreprésentés. C'est vrai en particulier pour les femmes, car il y a de fortes inégalités de genre sur le marché du travail. On les encourage aussi à se diriger vers la prise en charge des personnes âgées, un choix présenté comme une sécurité et une application de compétences féminines et relationnelles. Le bac pro sanitaire et social est surreprésenté dans l'offre locale de formation. De même, pour l'accès aux études supérieures, on leur présente le plus souvent des BTS, parfois situés dans le même établissement que lors de l'obtention de leur bac. En revanche, elles ne sont pas du tout encouragées à travailler dans le secteur de la petite enfance. 

Vous avez identifié plusieurs pôles dans la population de jeunes femmes étudiée. Chacun d'entre eux entretient un rapport différent au territoire.

Il y a d'abord "celles qui s'installent", le plus grand groupe. Elles sont ancrées dans des systèmes de solidarité assez denses. veulent s'installer rapidement : accéder à la propriété, se mettre en couple et avoir des enfants. Elles travaillent assez vite, en partie grâce à l'aide de leur famille. 

Les "aspirantes à la jeunesse", elles, voient l'entraide familiale comme une entrave, qui leur génère du travail domestique supplémentaire, par exemple des courses ou du ménage pour des proches. Elles suppléent au manque de services publics. Elles représentent une fraction précaire, composée de familles fragilisées. Elles voudraient partir, mais ont peu de ressources. Généralement, elles font peu d'études et enchaînent les petits boulots. Elles se mettent en couple tôt, mais cette fois pour échapper aux contraintes familiales.

Les "étudiantes du coin" représentent un troisième pôle. Elles vont mener à bien leurs études, souvent des parcours courts et professionnalisants, vers des métiers d'infirmières ou d'assistantes sociales. Leur objectif est de travailler vers chez elles.

Un des points importants de votre thèse* est le "capital d'autochtonie". Comment détermine-t-il la trajectoire des jeunes femmes sur leur territoire ?

Le capital d'autochtonie n'est valable que dans le seul espace où vivent les individus. C'est un capital collectif, partagé avec la famille et les amis, et retiré de l'appartenance à des réseaux localisés. Son accumulation a été peu interrogée chez les femmes, mais c'est un vrai travail pour obtenir, à la fois une reconnaissance locale et une capacité à mobiliser des réseaux pour accéder à un emploi ou un logement. Pour elles, ça implique d'être bénévole, de s'investir dans la vie de leur belle-famille. Le capital d'autochtonie est à double tranchant. D'un côté, il entraîne une certaine forme de conformisme à des normes établies, ainsi qu'une division du travail marquée entre hommes et femmes. D'un autre, il permet à ces jeunes filles de revendiquer des manières de vivre populaires, face aux modèles dominants à l'échelle nationale. C'est un vrai retournement de l'ordre symbolique. 

*Perrine Agnoux, "Du côté de chez soi. Rapport au territoire au moment de l'entrée dans la vie adulte et construction des féminités populaires en milieu rural "