Mort d'Alexis : les deux accusés nient le meurtre devant la Cour d'assises de la Creuse

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Écrit par Isabelle Rio

Deuxième jour du procès d'Assises. Dans le box, Frédéric Bernady et Roland Michaud, amis de plus de 20 ans, n'échangent ni mot ni regard. C'est désormais du chacun pour soi avec en ligne de mire le verdict de vendredi. Accusé du meurtre de son propre fils, Alexis 19 ans, Frédéric Bernady encourt 30 ans, Roland Michaud, lui, la perpétuité. Mais aucun des deux ne reconnaît ce qui lui est reproché.

Enquêteurs et témoins se succèdent à la barre au cours de cette seconde journée d'audience devant la Cour d'assises de la Creuse.

Un premier enquêteur revient sur les premières constatations, notamment les tâches de sang retrouvées sur le lieu de découverte du corps devant la maison de Roland Michaud, sur la portière du véhicule d'Alexis que Frédéric Bernady a conduit lorsqu'il a quitté la soirée du 28 août 2018, et à son domicile. Les analyses révèlent la présence de son ADN mais aussi de celui d'Alexis et de Roland Michaud.

Lorsque les gendarmes se présentent au domicile de Frédéric Bernady et de sa compagne pour leur annoncer la mort de leur fils, trois heures après qu'ils aient découvert son corps, ils constatent également des tâches de sang à plusieurs endroits de la maison, sur les vêtements portés par Frédéric Bernady ainsi que sur une serviette dans la salle de bains.

Selon l'enquêteur, si la mère d'Alexis - dont les facultés d'expression sont diminuées depuis un accident vasculaire cérébral - exprime sa douleur, tremblante, en disant "pourvu que...", Frédéric Bernady ne se montre pas particulièrement effondré par l'annonce.

Sur une question des avocates des parties civiles, Frédéric Bernady répond "personne n'est dans ma tête, personne ne sait ce que je ressens, mon fils c'était la prunelle de mes yeux, jamais j'aurais pu lui faire du mal, je me le pardonnerai jamais, malgré qu'on s'engueulait on s'adorait, aujourd'hui je suis vidé...

Et l'avocat général, Bruno Sauvage, de lui demander pourquoi il a appelé Roland Michaud à 6h du matin, pourquoi il a mis 45minutes avant de descendre de sa chambre pour ouvrir aux gendarmes et pourquoi il a inventé de toutes pièces une version impliquant "un jeune homme à la peau noire, ami d'Alexis, venu le retrouver à la fin de la soirée" ? Un mensonge qui apparait comme une stratégie d'évitement alors même qu'on lui apprend la mort violente de son fils au petit matin, comme le souligne l'un des conseils des parties civiles. "C'était pour me permettre de prendre quelques dispositions en vue de l'enterrement car ma compagne n'aurait pas pu le faire, la carte bleue est à mon nom..." répond Frédéric Bernady.

Dans le box, deux amis aux caractères semblables

En dépit de leur différence d'âge, Frédéric Bernady, 47 ans, et Roland Michaud, 69 ans en février prochain, aiment à se retrouver. Ils se sont rencontrés en 1999 et sont devenus amis. Ils se visitent régulièrement, plusieurs fois par semaine. Ils parlent de la chasse, des chevreaux de Bernady, de la prochaine vente de bestiaux... des moments d'échanges où l'alcool n'est jamais loin.

Ce qu'ils partagent aussi, ce sont leurs traits de caractères. Ils sont décrits comme impulsifs, aux coups de gueule fréquents, plus puissants encore lorsqu'ils se retrouvent alcoolisés. Leur parcours de vie est d'ailleurs rythmé par les conséquences de leurs actes violents.

  • Frédéric Bernady : un portrait particulièrement sombre

Frédéric Bernady cumule 14 condamnations à son casier judiciaire. Il est notamment condamné en 1995 pour avoir blessé au genou son père par un tir de carabine, ou en 2016 pour une scène de violence inouïe chez son frère, en présence d'Alexis, où faisant usage de son arme, un tir le blesse gravement à la jambe justifiant son amputation et la pose d'une prothèse.

Il ressort de l'enquête que Frédéric Bernady s'est montré régulièrement violent à l'égard de sa compagne et de ses enfants tout au long de sa vie conjugale, jusqu'à "devoir exfiltrer les enfants pour les protéger lors d'interventions" souligne un enquêteur et placer les trois garçons du couple chacun dans une famille d'accueil, à l'âge de 13 ans pour Alexis, à l'âge de 8 et 4 ans pour les deux plus jeunes, en raison des maltraitances subies au domicile familial.

Après avoir auditionné différents membres de la famille, un enquêteur rapporte des scènes ayant traumatisé Alexis et ses jeunes frères et décrit plus généralement le climat de terreur que Frédéric Bernady faisait régner dans son foyer. La Cour revient aussi sur cet épisode où il est parti d'une soirée chez des amis laissant sa femme qui était tombée ; pointant-là une réaction similaire à celle qu'il a eue le soir du drame.

Les gendarmes interviennent à plusieurs reprises en 2017 et 2018 pour des altercations verbales et physiques entre Frédéric Bernady et son fils Alexis, sur fond d'alcool, le père ayant même souhaité son départ "avant qu'un coup de fusil ne parte un jour".

Madeleine Dumond, maire de la commune de Trois-Fonds où résident Frédéric Bernady et sa compagne, relate les inquiétudes manifestées par quelques habitants, suite aux violences verbales exprimées par Frédéric Bernady à son voisinage, à ses menaces, craignant un drame tôt ou tard en constatant régulièrement la vitesse du véhicule quand Frédéric Bernady était alcoolisé.

  • Une seconde comparution devant une Cour d'Assises pour Roland Michaud

Roland Michaud vit seul depuis son divorce il y a plus de trente ans et il n'a pas revu ses enfants depuis. Lui aussi a le coup de poing facile et le sang chaud. En décembre 2006, il est condamné par la Cour d'assises de la Haute-Vienne à 12 ans de réclusion criminelle pour avoir tué sa voisine avec son fusil de chasse. Il sort de détention après 8 années d'emprisonnement.

Il ressort des débats qu'il y a eu trois altercations entre lui et Alexis, la dernière trois semaines avant les faits et qu'à chaque fois, c'est Alexis qui a eu le dessus. Roland Michaud ne le supportait plus. L'enquête révèle qu'il avait prévenu Frédéric Bernady que la quatrième fois, il ne se relèverait pas.

La mort d'Alexis, un drame redouté

En famille d'accueil, Alexis rendait régulièrement visite à ses parents les week-ends. Il décide de revenir définitivement vivre avec eux à sa majorité. Il ressort de l'enquête que père et fils se chahutaient souvent, Alexis reprochant à son père ses nombreuses réflexions, le père reprochant à son fils sa consommation de cannabis. Mais ils sont souvent ensemble et Alexis conduit régulièrement son père chez Roland Michaud, tout en ayant dit qu'il ne le supportait pas.  

A écouter les témoignages qui se succèdent, le soir du drame apparaît comme une tragédie dont les contours étaient tracés. Violence, alcoolisme, relations conflictuelles entre père et fils, ressentiment de Roland Michaud envers Alexis... 

Mais si le contexte général peut éclairer, la Cour d'assises doit apprécier la responsabilité de l'un et de l'autre, à la lumière de faits précis, juridiquement qualifiés, sur ce qui s'est passé ce soir du 28 août 2018.

Et il n'est pas simple pour la Cour et les jurés d'en savoir plus alors que cette seconde journée tire à sa fin.

L'interview réalisée par l'équipe de France 3 Limousin le 29 août 2018 versée aux débats

Il est 17h15 quand la Cour fait ouvrir les scellés d'une pièce à conviction. Il s'agit des rushes (documents vidéos originaux du tournage) de l'interview de Frédéric Bernady, réalisée par l'une de nos équipes le 29 août 2018, soit le lendemain de la mort d'Alexis.

Au visionnage, la Cour découvre son assurance et sa tranquillité. Le journaliste pose une première question : "Dans quel état d'esprit êtes-vous ?". Il explique qu'il se sent perdu et ne comprend pas que son fils ait pu être tué comme ça, à cet âge là. Il enchaîne sur les difficultés que rencontrait Alexis avec un ami pour une dette de stupéfiants, exposant sans hésitation la présence de cet ami à son départ la veille. Il confie l'hypothèse d'une bagarre entre eux, son fils "étant une tête de mule, bagarreur et n'ayant pas froid aux yeux".

La présidente Corinne Mathon lui demande de réagir à ce visionnage. Frédéric Bernady confie qu'il n'aurait pas dû parler à l'équipe de journalistes.

La présidente lui demande s'il n'a pas l'impression de manquer de respect à la mémoire de son fils et comment il a pu avoir cette assurance, alors que l'enquête révèlera qu'il mentait clairement.

"Je cherchais à gagner du temps, j'avais des choses à faire pour mettre ma compagne et mes enfants à l'abri, j'ai ouvert des comptes en banque, j'ai fait des virements... si je n'avais pas inventé tout ça, je sais comment ça se passe, on m'aurait arrêté".